Point chaud - «Personne ne veut voir la planète sauter»

L’environnementaliste André Bélisle, cofondateur de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’environnementaliste André Bélisle, cofondateur de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique

Avec les élections qui se dessinent de plus en plus clairement, de nombreux dossiers environnementaux, dont le fameux Plan Nord, vont se retrouver au centre de l’actualité. Des promesses, des annonces et des critiques seront au rendez-vous. Environnementaliste de la première heure, André Bélisle, de l’AQLPA, ne se laisse plus impressionner.

«Des promesses électorales, je ne crois pas à ça. Jamais. J’en prends note et je questionne. Je les prends pour ce qu’elles sont. Si tu as pris l’engagement de faire le bon garçon, je vais te regarder aller et tu peux être sûr que je vais être le caillou dans le soulier qui va faire en sorte que tu ne l’oublieras jamais !»


Selon lui, les prochaines élections ont un caractère « extrêmement déterminant » pour l’environnement, notamment en raison du Plan Nord, qui ne tient pas compte des émissions de gaz à effet de serre. « Le Plan Nord, c’est un beau pitch de vente, c’est la création d’emplois et l’avenir. Mais on a aussi un accord pour réduire les gaz à effet de serre. Comment va-t-on concilier ces deux paramètres ? On ne le sait toujours pas.»


Que ce soit pour l’énergie, le transport des matières premières ou même la fonte du pergélisol, les émissions de gaz à effet de serre doivent être prises en considération, soutient-il. C’est pourquoi il entend talonner le gouvernement pour avoir des réponses. C’est sa spécialité. C’est ce qu’il fait depuis trente ans au sein de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), mouvement qu’il a fondé avec quelques amis en 1982. « J’ai connu 37 ministres de l’Environnement fédéraux et provinciaux avec qui j’ai eu à travailler. J’ai vu le meilleur comme le pire, mais plus souvent le pire. »

 

Démocratiser l’écologie


C’est dans les années 1970 qu’André Bélisle s’est initié à l’écologie. Jeune hippy, il travaillait comme monteur de ligne sur les chantiers d’Hydro-Québec à la baie James. Il militait au sein de certains groupes écolos, mais constatait un certain nombre de lacunes.


« Je trouvais que ça ne bougeait pas beaucoup, mais il faut comprendre que nous n’en étions qu’au tout début du mouvement environnemental. Tout était encore à inventer. »


C’est ce qu’il a fait avec l’AQLPA, dont la toute première mission fut de s’attaquer au problème des pluies acides. Déjà, à l’époque, l’environnementaliste dérangeait. Car il n’avait pas la langue dans sa poche et voulait changer les façons de faire en démocratisant les questions environnementales. « À l’époque, ceux qui parlaient de pluies acides, c’étaient des écolos qui informaient d’autres écolos. Moi, je disais qu’il fallait que l’information circule. Il fallait aller plus loin et obtenir l’appui de la population pour forcer le gouvernement à agir. »


La tâche était ardue. Car les groupes écologistes étaient perçus comme « des rêveurs, des pelleteurs de nuages ». Et les écologistes eux-mêmes entretenaient ces préjugés en conservant jalousement leurs informations entre eux.


Mais André Bélisle s’est imposé. Sans argent, mais avec tout le poids de ses convictions, il est devenu un « expert des soirées Tupperware », comme il se décrit lui-même en riant. « Une fois qu’on réussissait à entrer en contact direct avec les gens et qu’on leur présentait l’information, c’était unanime. Les gens se disaient “O.K., on a un problème, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ” C’était immanquable. Et trente ans plus tard, c’est toujours la même chose. Quand les gens comprennent ce dont on parle, ils embarquent. Car il n’y a personne qui veut voir la planète sauter. »


C’est au Québec, en grande partie grâce à l’AQLPA, que s’est gagnée la bataille nord-américaine des pluies acides. Mais ce fut au prix de nombreux efforts. Car en s’attaquant aux gaz acides, l’AQLPA s’en prenait directement à la célèbre minière Noranda. « C’était assez rock’n’roll, on se faisait menacer et injurier, ça ne passait pas du tout, ni à la compagnie, ni au syndicat. Parce qu’à cette époque, on considérait que s’il n’y avait pas d’écolos, il n’y aurait pas de problèmes. La compagnie menaçait de couper 50 % des emplois pour couper 50 % des émissions. Ça a pris des années à leur faire comprendre que la compagnie pouvait faire de l’argent et créer des postes en récupérant les gaz acides plutôt qu’en les envoyant dans l’air. »

 

Quand l’histoire se répète


On a beau évoluer, des arguments semblables continuent d’êtres mis de l’avant trente ans plus tard. Aujourd’hui encore, on brandit souvent le spectre des pertes d’emplois et l’argument économique pour faire taire les environnementalistes. Mais André Bélisle n’est pas homme à se taire. Lorsqu’une compagnie de Québec l’a poursuivi pour 5 millions de dollars parce qu’il avait osé dénoncer des pratiques non conformes aux lois environnementales, il a répliqué avec l’énergie du désespoir. Et sa réponse s’est traduite par une nouvelle loi québécoise pour empêcher les poursuites-bâillons.


Il constate que si les mentalités ont beaucoup évolué dans la population, les résultats se font trop souvent attendre en termes de politiques, en raison, notamment, des gros lobbys qui semblent de plus en plus puissants. « L’espoir réside dans l’action. Je suis donc très optimiste pour le futur. Il va encore y avoir des débats et des confrontations, parce qu’il y a toujours des gens qui essaient de faire la passe et l’environnement en est souvent la première victime. Mais je suis convaincu que l’on va régler les choses. Est-ce que cela sera fait de manière intelligente et réaliste par rapport à l’urgence ? C’est ce qui reste à voir. Nous sommes au Canada, pays où l’on a vu le meilleur et où l’on voit présentement le pire. Mais même Harper va finir par se faire montrer la sortie un jour. Alors l’espoir est permis. »


André Bélisle est fier des trente ans d’histoire de l’AQLPA qui a mené les combats les plus difficiles, des pluies acides aux gaz de schiste, en passant par le Suroît et le programme d’inspection des vieux véhicules. « Ce dont je suis le plus fier, c’est de pouvoir dire qu’on a gagné tous les dossiers qu’on a menés. Si je reviens au hippy que j’étais dans les années 70 et qui rêvait de changer le monde, je peux dire aujourd’hui que oui, nous avons réussi à changer le monde un peu, à notre niveau. Et ça, c’est extrêmement gratifiant. »

19 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 30 juillet 2012 06 h 43

    Mais inconsciemment peut-être

    Personne ne veut apparemment voir la planète sauter, c'est bien certain, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions.

    Le délire de puissance peut certainement amener celui qui en est atteint à se dire en son for intérieur que «après moi le déluge».

    Les combats menés par l'AQLPA en sont d'autant plus admirables, c'est Éros contre Thanatos, force de vie contre pulsion de mort.

    • Réal Rodrigue - Inscrit 30 juillet 2012 16 h 01

      Ce ne sont pas des divinités qui s'affrontent, mais une civilisation qui progresse de jour en jour vers une catastrophe probable - les optimistes se refusent d'envisager cette éventualité, et des individus qui se refusent à ce progrès qui met la planète en danger. Reconnaissons, comme le disait Marx, que ce sont les hommes qui font l'histoire et qu'ils sont naturellement responsables de ce qui leur arrive en bien ou en mal.

  • France Marcotte - Abonnée 30 juillet 2012 06 h 49

    Assemblées de cuisine

    « Une fois qu’on réussissait à entrer en contact direct avec les gens et qu’on leur présentait l’information, c’était unanime. Les gens se disaient “O.K., on a un problème, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ” C’était immanquable. Et trente ans plus tard, c’est toujours la même chose. Quand les gens comprennent ce dont on parle, ils embarquent ...»

    Sachant combien cette méthode, le contact direct, est efficace pour convaincre, c'est à se demander pourquoi les aspirants politiciens n'y ont pas plus souvent recours.
    C'est vrai que, en chair et en os et de vive voix, on peut plus efficacement convaincre mais on peut aussi plus sûrement décevoir quand ses intentions ne sont pas très nettes.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 30 juillet 2012 10 h 05

      ... ''c'est à se demander pourquoi les aspirants politiciens n'y ont pas plus souvent recours.''

      Je crois que certains aspirants politiciens y ont ou y auront recours, mais la politique demeure de la politique... pour les partis politique ayant financement par des entreprises étant en lien direct ou indirect avec des sources dégradantes environnemntales... leurs ''financiers'' eux, n'aimeront pas ces discours, et les financements risquent d'en souffrir...

      Il est nécessaire de trouver des financements autres que de sources privés, industrielles ou commerciales, voir en lien avec les marchés. Le financement devrait être étudié et comparé avec d'autres pays, et voir à ce que celui choisi ne puisse influencer les choix décisionnels, mais, au yeux de certains partis et pour certains partis... la chose est plus qu'uthopique, et aux yeux d'un bon nombre d'électeurs et d'électrices aussi...

      Je crois de plus en plus que la politique, dans son ensemble, a besoin de changements en profondeur; actuellement, les changements semblent se manifester par l'apparition de nouveaux partis... mais s'ils fonctionnent de la même façon... ça change quoi ?
      Ce n'est pas seulement de nouveaux partis, mais de nouvelles façons de voir les choses, de nouvelles priorités et... une vision à long terme...de plus que 3 ans...

    • Marc O. Rainville - Abonné 30 juillet 2012 10 h 49

      L'été indien montréalais est plein de ces rencontres directes. Assemblées de quartiers, bar-b-q- populaires, les manifs de nuit qui continuent, même si les médias traditionnels n'en parlent plus. Mercredi soir, c'est la 100e !

  • Marjolaine Gaudreault - Inscrite 30 juillet 2012 07 h 11

    Écologie

    Notre société a grandement besoin d'organismes de surveillance comme l'AQLPA afin de protéger nos populations. Les spécialistes en environnement et autres sont en mesure de nous informer tandis que les gouvernements sont surtout là pour nous utiliser à des fins électorales et de propagande.

  • Jacques Lafond - Inscrit 30 juillet 2012 08 h 34

    La solution ...

    Je ne pense pas que d'amener le Québec au statut de pays du tier monde va régler quoi que ce soit au point de vue environmental. Au contraire, je crois que l'environnemement va beaucoup soufrir avec un Québec pauvre et non moderne.

    Je ne pense pas qu'André Belisle, et tous les autres, ont une solution à quoi que ce soit ...

    JL

    • France Marcotte - Abonnée 30 juillet 2012 09 h 01

      Qui veut «amener le Québec au statut de pays du tier monde»? Jamais entendu parler.

      Cette affirmation sur laquelle repose votre raisonnement demanderait un peu d'explication si vous avez quelque respect pour ceux qui vous lisent.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 30 juillet 2012 10 h 19

      Parfois, effectivement, il est préférable de ne pas y croire... à ce moment, nous ne sommes plus justifié de faire le moindre effort pour l'environnement et de laisser ces petits problèmes aux générations à venir... ils auront sûrement des solutions, hein ?

      En attendant, continuons de faire du ski-doo l'hiver et du See-doo l'été, et essayons de faire comprendre à Charest que s'il veut que je me lève pour aller voter, les élections ne doivent pas être en été...

    • Jacques Lafond - Inscrit 30 juillet 2012 10 h 37

      Madame Marcotte,

      Les ‘’entre deux’’ en macroéconomie n’existent pas vraiment. Les québécois sont de plus en adeptes de simplicité volontaire, d’économie centralisée, etc.

      Tout ceci au nom de la justice sociale, au nom de la transparence, au nom de l’écologie, etc.

      Il est d’une évidence criante qu’une économie centralisé va seulement détériorer la belle qualité de vie que nous connaissons actuellement au Québec, en plus d’empirer l’écologie, la corruption, etc.

      Le Québec est actuellement un pays de liberté en affaire avec un filet social des plus enviable.

      Tout changement à la décentralisation de l’économie au Québec ne fera que réduire drastiquement la qualité de vie de la population en plus d’empirer les problèmes d’environnement.

      lafond.overtime@gmail.com

  • Jean Richard - Abonné 30 juillet 2012 08 h 35

    Voir la planète sauter ?

    « Quand les gens comprennent ce dont on parle, ils embarquent. Car il n’y a personne qui veut voir la planète sauter. »

    Quelle est la ressemblance entre le discours de l'AQLPA (et autres Greenpeace) et le Journal de Montréal ? Des formules choc qui rapportent gros. Mais est-ce vraiment de l'information ?

    Et puis tiens, il y a une deuxième ressemblance : les deux se mêlent de politique, avec une partisanerie à peine dissimulée.

    « je peux dire aujourd’hui que oui, nous avons réussi à changer le monde un peu, à notre niveau »

    L'AQLPA a, bien sûr, mené des batailles intéressantes qui ont permis un certain progrès en matière d'environnement, mais elle est loin, très loin d'avoir changé le monde. Ceux qui croient que la conscience environnementale a progressé au Québec se leurrent magistralement. Le problème, c'est que l'information qu'on sert aux gens n'est qu'en réalité qu'une information d'image et non celle qui pourrait alimenter l'esprit d'analyse. C'est aussi une information du Prêt-à-Penser, qu'on gobe sans réfléchir et qui nous paraît indubitable.

    L'environnement est peut-être politique, mais il est d'abord et avant tout économique, social et culturel. Or, ces aspects sont souvent évacués du discours environnemental, au profit du politique. Ainsi, parler de plan Nord et de gaz à effet de serre, c'est politique. Étrange pourtant qu'on ne parle pas de la spéculation foncière éhontée qui pousse les gens à s'établir de plus en plus loin des centre-ville, permettant à la banlieue de croître de façon exponentielle et avec elle, les besoins en transport. On s'inquiète du développement du grand-nord mais on oublie l'urgence de repenser l'aménagement du territoire urbain et péri-urbain.

    Bref, un discours à moderniser, des priorités à recentrer et de l'information qui informe au lieu de viser à frapper l'imagination : voilà le défi des groupes environnementaux qui tiennent à leur crédibilité.

    • France Marcotte - Abonnée 30 juillet 2012 09 h 03

      Et vous, quels sont vos hauts faits d'arme en matière d'environnement si on parle d'action plutôt que d'intention?

    • Claude Smith - Abonné 30 juillet 2012 09 h 27

      Vouss avez raison. En focalisant sur le plan Nord, cela permet au gouvernement de mettre le couvercle sur le reste.

      Claude Smith.