Convention alpine - Protéger et restaurer pour mieux développer

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	Un milieu humide restauré dans la vallée de Zelenci, en Slovénie, où prend naissance le fleuve Sava, qui baigne Belgrade.</div>
Photo: Louis-Gilles Francœur Le Devoir
Un milieu humide restauré dans la vallée de Zelenci, en Slovénie, où prend naissance le fleuve Sava, qui baigne Belgrade.

Peu connue en Amérique, la Convention alpine, signée en 1991 par huit pays européens, est devenue une source d’inspiration à l’échelle internationale. Elle est notamment un soutien important à la restauration des milieux humides et des cours d’eau, de même qu’à l’agriculture à petite échelle. Dernier de deux articles.

Les Alpes – La Slovénie pourrait s’asseoir sur ses lauriers. Ce petit pays, qui est né en même temps que la Convention sur la protection des Alpes en 1991, est en effet couvert à plus de 50 % de forêts. Et il affiche un des plus hauts taux d’espaces protégés d’Europe, lesquels couvrent 36 % de son territoire.
 
En comparaison, le Québec, lui aussi couvert de vastes forêts, ne protège que 8,35 % de son territoire.
 
Comme les sept autres pays signataires de la Convention alpine, la Slovénie a néanmoins lancé un ambitieux programme de protection de ses principaux écosystèmes, conformément aux règles de l’Union européenne. Mais ce petit pays impressionne tout particulièrement par son souci de restauration de ses milieux humides, dont 40 % ont été détruits au xixe siècle, parce que, comme ici, on les considérait comme des milieux sans valeur et des vecteurs de transmission des maladies par les insectes piqueurs. Six grands projets de restauration sont présentement en marche.
 
On suit un petit sentier parfaitement aménagé sur un parcours encadré par de hauts sommets rocheux, typiquement alpins, pour accéder au site de Zelenci, près de Porkoren, dans la Haute-Carniole. L’ancien lac, totalement drainé à l’époque et en bordure duquel se trouvait même un vieux dépotoir, a été totalement restauré. Un immense milieu humide, formé d’herbiers et même d’une petite tourbière, y a été recréé pour redonner vie à ce milieu naturel où les espèces aquatiques et ailées sont revenues. Mais on l’a aussi aménagé pour protéger la qualité de l’eau du fleuve Sava Dolinka, qui baigne Belgrade, plus en aval.
 
Alors qu’au Québec, les milieux humides, et particulièrement les plus petits, continuent de disparaître à un rythme alarmant, en Europe, on ne parle plus de les protéger, mais de les restaurer. Et on n’y touche pas dans les Alpes à moins de démontrer qu’il n’existe aucune autre option, ce qui, le cas échéant, exigera d’importantes compensations environnementales. La Bavière, par exemple, a décidé de consacrer 12 millions d’euros provenant de son fonds pour le climat pour renaturaliser en quatre ans toute une série de tourbières — qu’on élimine dans le sud du Québec pour créer des cannebergières — et de petits et grands milieux humides. Une partie des fonds provient du programme Life-Nature de l’Union européenne (UE), lequel contribue à appliquer la Directive Habitat, soit le texte juridique qui impose une politique de conservation et de restauration aux 27 pays membres. La Convention alpine, précise Pia Bucella Conti, directrice de la direction Environnement de la Commission européenne, est une « alliée précieuse dans l’élaboration de ces projets », car ses huit protocoles, qui couvrent notamment la protection de la biodiversité, servent avec le personnel du secrétariat à coordonner les projets issus des communautés locales ou des gouvernements des régions alpines afin de mettre fin au développement anarchique qui a détruit plusieurs maillons, naturels et culturels, de l’écosystème montagnard.
 
« Protéger la nature, c’est aussi lutter contre les changements climatiques », explique de son côté Els de Roeck, qui fait le suivi des projets Life pour le compte de la Commission européenne. Sac au dos, bâtons de marche à la main et sueurs au front, elle explique que le réseau d’écosystèmes protégés Natura 2000 de l’UE ainsi que les projets Life, qui peuvent naître en plein milieux développés pour en préserver des maillons naturels importants, sont autant de puits de carbone et de réservoirs de biodiversité.
 
Restaurer les rivières

Mais on dépasse dans les régions alpines les classiques restaurations de marais et de tourbières, comme le fait en Amérique du Nord un organisme comme Canards illimités, par exemple. On s’attaque désormais, comme dans la vallée de la Drau, en Autriche, à remodeler ce cours d’eau majeur. Historiquement, la Drau a été redressée pour permettre au chemin de fer de filer en ligne droite. Des tronçons de route l’ont déplacée ici, des infrastructures routières et des habitations de toute sorte ont rétréci son cours à d’autres endroits.
 
« Résultat : le débit de la rivière redressée s’est accéléré, charriant de plus en plus de sédiments, de roches de plus en plus grosses tout en provoquant une importante érosion des talus qui osaient freiner son cours. Cette prise de conscience nous a obligés à nous attaquer au problème de l’érosion jusque dans les montagnes », raconte Klaus Michor, de la société Revital. C’est à cette société qu’a été confiée la restauration de cette rivière qui draine les majestueuses Alpes de la Carinthie, une province de l’Autriche.
 
D’abord, explique Klaus Michor, on a refait les études sur le transport des sédiments pour constater que les modèles mathématiques sous-évaluaient le problème d’au moins 30 %. On a ainsi installé de grosses boîtes dans l’eau pour recueillir le sable et les pierres poussées par le courant. Devant l’acuité du problème, un vaste plan d’ensemble a été élaboré. Alors qu’au Québec on continue de redresser les cours d’eau et de les emprisonner dans le corset trop serré des berges habitées, là-bas, on a entrepris de recréer les anciens méandres qui ralentissaient le courant. On ajoute des îles pour freiner davantage le cours de l’eau et on construit des tranchées et de petits lacs qui connectent les nappes souterraines locales au cours d’eau. On multiplie aussi les milieux humides, qui servent d’éponge et ralentissent le courant. Les habitations cycliquement noyées en période de crues sont déplacées chaque fois que l’État paye des dédommagements, ce qui est fort loin de la politique québécoise adoptée sur la Richelieu…
 
Maintenant que l’eau peut s’étaler librement dans la vallée de la Drau, explique Beate Prettner, ministre régionale de l’Environnement en Carinthie, la capacité de stockage de la vallée protège beaucoup mieux les autres régions en aval contre les coups d’eau intempestifs (flash floods), qui seront de plus en plus fréquents avec les changements climatiques en région alpine.
 
Mais les projets de restauration ne touchent pas que les milieux humides et les cours d’eau, même s’il s’agit d’exemples spectaculaires. Des dizaines de projets mis sur pied par les communautés alpines locales, d’Italie et de France notamment, visent à consolider l’agriculture à petite échelle dans une région qui n’a pas échappé au mouvement de concentration des établissements agricoles, ce qui englobe aussi la consolidation du pastoralisme en montagne. Pour Marco Onida, secrétaire de la Convention alpine, il ne fait aucun doute que la consolidation de la ruralité et du patrimoine montagnard, naturel et culturel, constitue le meilleur antidote à la fois contre la concentration du tourisme — saisonnière ou géographique — et contre les grands projets immobiliers ou les grandes infrastructures de transports qui ont dénaturé jusqu’ici plusieurs régions alpines, sous la poussée des grands capitaux et d’une vague touristique ininterrompue.

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Louis-Gilles Francœur a été invité au 6e Défi SuperAlpes qui permet à une dizaine de journalistes de se familiariser avec les politiques environnementales de la région alpine.
2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 25 juillet 2012 09 h 02

    Restaurons

    Merci pour ce beau reportage. Inspirant.

    Au travail, maintenant.

  • François Laforest - Abonné 25 juillet 2012 11 h 56

    Bravo pour cette série d'articles.

    Bon cadrage des problématiques d'aménagement reliées aux conflits d'usages.