Dans les Alpes, ours et loups ne sont plus des bêtes mythiques

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	C’est par ce pont de près de 100 mètres de largeur que les ours et les loups franchissent désormais l’autoroute de la ville de Drobratsh, en Autriche, pour aller repeupler les Alpes. Construit sans interrompre la circulation, ce « pont » a été totalement renaturalisé pour mieux rassurer les grands prédateurs dont on veut faciliter la réinsertion dans les Alpes.</div>
Photo: Louis-Gilles Francœur Le Devoir
C’est par ce pont de près de 100 mètres de largeur que les ours et les loups franchissent désormais l’autoroute de la ville de Drobratsh, en Autriche, pour aller repeupler les Alpes. Construit sans interrompre la circulation, ce « pont » a été totalement renaturalisé pour mieux rassurer les grands prédateurs dont on veut faciliter la réinsertion dans les Alpes.

Les Aples – Edolo dort doucement au fond d’une magnifique vallée de la Lombardie, écrasée de soleil en cet après-midi de juillet. Les dix journalistes qui participent au SuperAlp 2012 y arrivent un peu essoufflés car, même s’ils ont dévalé 18 km de pente depuis le col de Passo Del Tonale, ils ont dû travailler fort sur le petit pédalier pour atteindre le village.

Difficile d’imaginer que, dans cette région idyllique et dolente, le sujet des ours divise aujourd’hui autant les habitants. Et que des maires de communes qui avaient signé en faveur de leur réimplantation dans les Alpes italiennes en viennent, sous la pression populaire, à entonner un discours anti-prédateurs qu’on n’avait pas entendu depuis plus d’un siècle.


Ours et loups ont de tout temps été des bêtes mythiques en Europe. Les rois des pays nordiques revendiquaient le droit d’avoir dans leur lignée rien de moins que de vaillants ours bruns. Et il suffit de se remémorer les histoires du loup de Gévaudan ou du petit Chaperon rouge pour comprendre quelle place ce « vilain » occupait dans l’imaginaire collectif. Ce qui explique ces autodafés prononcés par l’Inquisition contre cette réincarnation de Satan, lesquels pouvaient mener jusqu’à l’excommunication ceux qui refusaient de participer aux battues d’extermination.


Felipo Ziburdi, un biologiste italien de la région lombarde qui coordonne la réimplantation des ours dans sa région, raconte que plusieurs facteurs ont contribué à la disparition des ours dans les Alpes. Ils y étaient omniprésents, explique-t-il, au xviie siècle. Mais au xviiie, tout change.Les régions de Lombardie et de Trentino ont alors commencé à se peupler. Les forêts ont été abattues au profit de l’agriculture. Les trappeurs se sont mis de la partie et la vieille ancestrale de l’ours brun, de la taille de nos ours noirs au Québec, a fait le reste, d’autant plus que les abattre affirmait une valeur culturelle importante, la suprématie de l’homme sur la nature…


Éric Marboutin, un biologiste de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage de la région Rhône-Alpes, raconte pendant un dîner en plein air au sommet de la Chartreuse une histoire assez semblable pour le loup. Ce coordonnateur du dossier des loups et des lynx dans les Alpes françaises précise que ceux-ci avaient totalement disparu du massif au début du xxe siècle, pourchassés sans merci. Un berger qui en abattait un à cette époque touchait une prime équivalant à un an de salaire !


Mais les loups ont amorcé un lent retour au début des années 1990 à partir du nord de l’Italie. Certains ont suivi par ailleurs à peu près la même route que l’ours, soit en passant par les denses forêts de la Slovénie et certains corridors fauniques aménagés en Autriche.


Les autoroutes et les canaux, nombreux dans les vallées autrichiennes, ont exigé la construction de tunnels sous les autoroutes, une stratégie classique maintenant. Mais pour les ouvrages plus anciens, il a fallu innover. À Dobratsh, en Autriche, si les ours ont suivi la piste des cerfs sous les nouvelles autoroutes, ils étaient néanmoins bloqués par le canal situé en parallèle. Grâce à un projet Life, financé par l’Union européenne, on a construit un pont par-dessus le canal et un plus grand encore par-dessus l’autoroute locale. Cet ouvrage a été totalement recouvert de végétation, de sorte que les ursidés, et les canidés, n’hésitent plus à le franchir. Mais, explique Marco Onida, le secrétaire général de la convention alpine, il a fallu vaincre une certaine résistance locale de la part des agriculteurs, qui auraient voulu avoir le droit d’utiliser ce « pont » ou d’obtenir pour l’agriculture les millions budgétés pour la faune…


Dans la région lombarde, les pourparlers sur le retour des ours ont débuté dans les années 1970 et se sont concrétisées par un protocole de conservation, signé par les autorités locales en 1977. C’est un parc de la région, l’Adamello Brenta, qui a été choisi comme site de réimplantation. Les premiers ours réimplantés ont été capturés en Slovénie, où on compte la plus forte population d’Europe (2000 têtes). Il en a coûté environ 10 000 euros pour chacun des 10 ours ainsi réimplantés entre 1999 et 2002. Le potentiel des habitats régionaux était alors évalué à 60 bêtes. Elle en compte présentement entre 33 et 36. La première naissance a été observée en 2002 à Trentino.


Mais depuis, des ours de Slovénie se sont ajoutés grâce aux corridors naturels aménagés. On sait maintenant que les ours réimplantés, équipés de colliers émetteurs, ont commencé à peupler d’autres régions alpines. Ce qui explique, raconte Felipo Ziburdi, « qu’ils font la manchette tous les mois même s’ils ont pour réaction naturelle de fuir les humains ». En tout, 300 rencontres ont été documentées, mais aucune attaque n’est jamais survenue. La dernière attaque mortelle d’un ours contre un humain dans les pays alpins, précise le biologiste, remonte à 1850 ! Ils fuient tout autant les chiens qui accompagnent les randonneurs, même les mères accompagnées d’oursons.

 

Gérer les grands prédateurs


Les ours font cependant des dommages . Tout comme les loups, dont on évalue l’actuelle population alpine à 250 têtes qui forment 22 meutes de 5 à 10 bêtes. Généralement, les gouvernements nationaux remboursent les animaux domestiques tués par ces trois grands prédateurs. Dans la région de Trentino, le gouvernement a déboursé à cette fin quelque 50 000 euros, ce qui est très peu. À certains endroits, on ne rembourse que les dommages causés à des établissements protégés par des systèmes. À d’autres, comme en France, on rembourse même la mise en place des systèmes des clôtures électriques, voire l’achat de chiens entraînés.


Par contre, la prédation des loups est plus intense, car ce grand canidé ne craint pas autant les humains en Europe que le nôtre. Il se comporte plutôt comme notre coyote, qui peut venir très près des habitations pour profiter des élevages. On a dénombré 1500 attaques d’animaux domestiques en 2011, ce qui a coûté aux différents gouvernements 7 millions d’euros. Mais aucune attaque contre des humains.


Dans les Alpes italiennes, précise le biologiste Ziburdi, on a retiré deux ours seulement, qui ne semblaient pas craindre la présence humaine. Seulement deux bris de chalets ont été signalés. Et, malgré la directive Habitat de l’Union européenne, qui interdit l’abattage des grands prédateurs sauf en cas de nécessité validée par les gouvernements, un ours « qui avait coûté des millions » a été abattu en Allemagne par un chasseur.


En France, précise Éric Marboutin, on n’abat sélectivement que les lynx considérés comme des « tueurs en série », dont la population, est évaluée entre 100 et 150 têtes.


Par contre, dit-il, on abat depuis dix ans des loups sur une base de quota pour réduire le cheptel « quand la pression sociale et politique est trop importante ». Il comprend, dit-il, le sentiment de perte que ressentent les petits éleveurs à propos de bêtes qu’ils chérissent au point de les nommer. Mais la crainte ancestrale des prédateurs mythiques fait le reste auprès de ces citadins et des médias à sensation, que le moindre signalement électrise.