Environnement - L'Anthropocène, l'ère des déséquilibres

Un fermier examine le sol au cours d’une sécheresse en Californie, en 1999. L’espèce humaine est en passe de rompre l’équilibre de la Terre.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Robyn Beck Un fermier examine le sol au cours d’une sécheresse en Californie, en 1999. L’espèce humaine est en passe de rompre l’équilibre de la Terre.

L'idée lancée en 2002 par Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie, et consistant à ajouter l'Anthropocène à l'échelle des temps géologiques, afin de prendre en compte l'impact de l'homme sur son environnement, fait doucement son chemin. Si bien que l'adoption de cette nouvelle époque géologique sera proposée lors du prochain Congrès géologique international, qui se tiendra en août prochain à Brisbane, en Australie.

Cent ans de réflexion sur l'évolution de l'humanité débouchent sur un constat scientifique sans précédent dans l'histoire de la planète: une de ses espèces vivantes, Homo sapiens, est en train de rompre des équilibres fondamentaux au point de menacer sa propre survie.

La profondeur de ces changements est telle qu'ils se comparent aux grands événements qui ont historiquement bouleversé de fond en comble les équilibres millénaires, comme l'impact de cette météorite géante qui aurait provoqué la disparition des dinosaures.

En 2008, la commission de stratigraphie de la Société géologique de Londres a commencé à s'interroger sur l'hypothèse d'un nouvel âge planétaire, en raison des indices de plus en plus nombreux qui pointent en direction d'un bouleversement de plusieurs des équilibres les plus fondamentaux de la planète. C'est cette commission qui a, dans le passé, grâce aux contributions de chercheurs issus de partout sur la planète, défini et catégorisé les grands moments de l'histoire terrestre depuis 4,5 milliards d'années.

Récemment, la Société royale de Grande-Bretagne a publié la synthèse réalisée par une équipe internationale de chercheurs, intitulée L'Anthropocène: perspectives conceptuelles et historiques. Cette analyse étonnante par son ampleur est signée par Paul Crutzen, lauréat du prix Nobel de chimie en 1995 pour ses travaux sur la décomposition de l'ozone de l'atmosphère, Will Steffen, expert en sciences du climat, Jacques Grinevald, philosophe, historien des sciences et spécialiste de l'écologie globale, ainsi que John McNeil, historien de l'environnement.

Ces derniers concluent ainsi leur démonstration: «Les principales forces qui déterminent l'Anthropocène [...], si elles continuent de s'exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l'existence future d'Homo sapiens.»

Mais, reconnaissent-ils, comme le concept s'attaque à l'idée même de «progrès», le dogme suprême derrière les valeurs néolibérales de marché et de haute technologie, il risque fort d'être aussi attaqué que le phénomène des changements climatiques, tout comme l'a été, disent-ils, le phénomène de l'évolution.

Même la communauté scientifique, écrivent-ils, est parfois lente à réagir devant des constats qui remettent trop de choses en question: le cas d'Arrhenius, qui a expliqué le mécanisme de l'effet de serre dès 1896, est particulièrement éloquent. Si ce mécanisme a été repris par d'autres au milieu du siècle, ce n'est qu'en 2001 que la communauté scientifique internationale a reconnu la réalité des changements climatiques de façon formelle, conséquence de cet effet de serre.

Accélération foudroyante


L'espèce humaine a pu, dans un lointain passé, faire disparaître par la chasse de survie plusieurs grandes espèces animales. Mais cela n'a pas changé la planète. Il faut attendre l'émergence de l'agriculture pour assister à des changements profonds, mais dans certains écosystèmes et dans certaines régions seulement: jamais l'agriculture d'alors, qui a amorcé le déclin de vastes écosystèmes forestiers, n'a eu une influence sur l'ensemble du globe ou de ses équilibres fondamentaux, relate le rapport scientifique.

C'est en 1800 que les quatre auteurs situent le début de l'Anthropocène. Déjà, la révolution industrielle s'était amorcée en Grande-Bretagne avec l'utilisation massive du charbon, que les Chinois utilisaient depuis l'an 1000, mais jamais à une haute échelle comme l'ont fait les Britanniques, même si la science d'aujourd'hui confirme que cela n'avait pas encore, loin de là, un impact sensible sur la planète. C'est par contre avec le début de l'industrialisation, vers 1850, que l'emballement du phénomène a démarré, sonnant le glas de l'agriculture comme activité humaine dominante et marquant la fin de l'Holocène, l'Interglaciaire dans lequel nous vivons et qui constitue la deuxième époque géologique du Quaternaire.

L'exploitation et l'utilisation des combustibles fossiles allaient fournir aux humains une énergie condensée, facile à transporter et à utiliser. Entre 1800 et l'an 2000, l'exploitation des écosystèmes terrestres a fait passer, notent les chercheurs, la population mondiale de 1 à 6 milliards de personnes. L'utilisation de l'énergie par notre espèce a été multipliée par 40 et la production économique par 50. La surface terrestre utilisée par les humains est passée de 10 % à près de 30 %. L'impact de ce déboisement et des rejets de gaz à effet de serre attribuables aux combustibles fossiles par les industries et les transports est alors devenu mesurable, mais à retardement, car les «puits» naturels, comme les océans et les forêts, n'étaient pas saturés.

C'est après la Seconde Guerre mondiale qu'est survenu ce que les chercheurs appellent la «grande accélération». La population mondiale est passée de 3 à 6 milliards en moins de 50 ans, alors que l'activité économique s'est multipliée par 15. Le nombre de véhicules automobiles est passé de 40 millions, à la fin de la guerre, à 700 millions, en 1996, et il continue de grimper. La moitié des humains se concentrent désormais dans les villes, où ils intensifient leur consommation, une autre des forces motrices à l'origine de l'Anthropocène. Les humains, ajoutent-ils, ont harnaché en même temps la plupart des grands cours d'eau, provoquant une réduction de leur capital biologique, modifiant les climats locaux et le niveau des précipitations. Cette époque se caractérise aussi par une montée soudaine de 58 ppm de la concentration de CO2 dans l'atmosphère, ce qui a acidifié les océans et favorisé l'agrandissement du trou dans la couche d'ozone, protectrice du vivant.

Si ce douteux «progrès» se démocratise avec l'entrée en scène des grands pays émergents, à leur avis, la rareté appréhendée du pétrole et la pénurie encore plus certaine et plus rapprochée du phosphore, un élément fondamental pour l'agriculture, devrait ralentir à terme la grande accélération, mais au détriment des pays pauvres, qui ont contribué très marginalement à l'épuisement des ressources dont ils seront privés plus que d'autres.

Le paradoxe de l'Anthropocène, écrivent les quatre auteurs, c'est de constater que les humains sont désormais capables de créer artificiellement de la vie, au moment où leur activité a déclenché un tel déclin de la biodiversité terrestre que la science en parle comme de la sixième grande extinction depuis l'apparition de la vie sur Terre.

Point culminant de son pari sur la technologie, notre espèce en est à penser qu'elle peut gérer le climat par des technologies issues de la géo-ingénierie, comme l'injection de particules fines dans la stratosphère. Une forme de «progrès» qui, même avec les meilleures études d'impacts, écrivent-ils, comporte des risques si grands qu'il vaut mieux amorcer la gouvernance de cette atrophie globale de la vie sur Terre en délimitant des frontières à son exploitation.
20 commentaires
  • Pierre Gaudet - Abonné 9 janvier 2012 07 h 04

    L'anthropocène

    Bel article encore une fois de L-G. Francœur, pertinent, éclairant, informé, bref solide. On souhaiterait qu'il atteigne une majorité de citoyens et les fasse agir pour réduire le drame que nous sommes à mettre en oeuvre.
    Pierre Gaudet

  • France Marcotte - Abonnée 9 janvier 2012 08 h 12

    Arrêtez-les!

    Je n'aime pas tellement voir tous les humains en bloc montrés du doigt dans cette affaire.
    Tous les humains n'ont pas décidé ensemble de façonner le monde tel qu'il est même si maintenant ils sont tous dans le bain et prennent part à la destruction.
    Peut-on parler de cette ère géologique désastreuse sans faire d'écologie politique et en rappeler la genèse?
    Il y a un nombre restreint de grands responsables de ce désastre dont nous sommes malgré nous complices. Ils ont fait de nous des agents destructeurs plus ou moins consentants.
    Et il n'est peut-être pas trop tard pour les arrêter.

  • arabe - Inscrit 9 janvier 2012 08 h 58

    Grâce à l'anthropocène nous retarderons ou éviteront l'arrivée de la prochaine ère glaciaire

    Lors de la prochaine ère glaciaire, dont le début est imminent (d'ici 1 500 ans, selon les experts) n'eut été de la génération récente de C02 salvateur par l'activité humaine, Montréal redeviendrait recouvert de 1 km de glace 12 mois par année.

    Les détails sont dans le plus récent Nature Geoscience

    http://www.eurekalert.org/pub_releases/2012-01/uof

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 janvier 2012 09 h 43

    Qui a peur des glaciations

    Lors des époques glaciaires, il y avait plus de vie sur la Terre que maintenant, ai-je déjà lu: moins de déserts, des eaux océaniques plus froides et plus productives, etc. C'est seulement les latitudes élevées (où nous résidons, nous, Occidentaux) qui étaient recouvertes de glace, d'où un point de vue biaisé.

    Par ailleurs, c'est un réchauffement que nous vivons actuellement, avec un recul des calottes polaires et donc une diminution de l'albédo de la Terre...

  • Bernard Terreault - Abonné 9 janvier 2012 09 h 55

    Pas totalement nouveau

    Les effets de l'activité humaine sur l'environnement et même sur le climat local, sinon global, datent de plus loin que les années 1800. Il est établi que le remplacement systématique des forêts et des prairies par l'agriculture ou le pâturage ont changé non seulement la flore sauvage mais aussi la faune locale, et surtout, par le biais du changement d'albedo et du taux d'évaporation, modifié le régime des pluies, effets particulièrement remarqués (mais pas uniques) dans l'Afrique du nord qui s'est désertifiée dans les 6000 dernières années.