Kyoto: des «cibles stupides», selon Harper

Selon le GIEC, les émissions planétaires doivent cesser de croître d'ici 2020 et s'abaisser radicalement par la suite pour se situer entre -50 % et -80 % d'ici 2050 si l'humanité veut stopper l'augmentation de la température terrestre à 2 °C.
Photo: Agence Reuters Stringer Selon le GIEC, les émissions planétaires doivent cesser de croître d'ici 2020 et s'abaisser radicalement par la suite pour se situer entre -50 % et -80 % d'ici 2050 si l'humanité veut stopper l'augmentation de la température terrestre à 2 °C.

Stigmatisé comme renégat ici et à l'étranger, le Canada en a remis hier contre le protocole de Kyoto par la voix du premier ministre Stephen Harper, qui a déclaré hier aux Communes que le traité ratifié par 192 pays sur 194 contenait des «cibles stupides».

En réponse à une question du chef libéral Bob Rae, Stephen Harper a réagi pour la première fois au retrait du Canada en ces termes: «Ce qui n'avait absolument aucun bon sens pour ce pays, c'était la signature du protocole de Kyoto par un gouvernement libéral, lequel a signé ce que, très franchement, je considère comme des cibles [de réduction] stupides et lequel, par la suite, ne s'est pas doté d'un plan pour les atteindre après dix ans au pouvoir.»

De son côté, le ministre canadien de l'Environnement, Peter Kent, semblait totalement ignorer la réprobation dont le Canada faisait l'objet sur une planète qui ne semblait pas la sienne: «Le monde, disait-il, voit aujourd'hui le Canada d'un très bon oeil parce qu'il dit ce qu'il pense et contribue à montrer la voie.»

La Chine, l'Inde et même le Japon, un allié du Canada dans les négociations sur le climat, lui ont tous enjoint hier de revenir sur sa décision qui le situe, seul avec les États-Unis, en marge des 192 pays qui ont ratifié le protocole de Kyoto et s'en déclarent solidaires jusqu'ici.

Au même moment, à Genève, le Groupe international sur l'évolution du climat (GIEC) affirmait par communiqué que l'entente de Durban jetait les bases d'une lutte efficace contre les changements climatiques. Cependant, le GIEC disait craindre que la lutte ne s'amorce trop tard si le futur traité n'arrivait pas très rapidement à des résultats.

Selon le GIEC, les émissions planétaires doivent cesser de croître d'ici 2020 et s'abaisser radicalement par la suite pour se situer entre -50 % et -80 % d'ici 2050 si l'humanité veut stopper l'augmentation de la température terrestre à 2 °C. Selon le GIEC, le compte à rebours est commencé, car pour y arriver, il faut que les émissions planétaires aient été ramenées d'ici huit ans de -25 à -40 % sous le niveau de 1990. Pour sa part, le Canada s'est engagé mais strictement volontairement à les ramener pratiquement au niveau de 1990 en 2020.

Quant à elle, la grande patronne de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, Christiana Figueres, a déclaré hier: «Je regrette que le Canada ait annoncé son retrait et je suis surtout surprise du moment qu'il choisit. Que le Canada soit ou non partie au protocole de Kyoto, il a néanmoins l'obligation légale en vertu de la Convention de réduire ses émissions, et une obligation morale aussi vis-à-vis lui-même et les futures générations d'adopter une attitude de leader dans l'effort international requis. Les pays industrialisés dont les émissions ont augmenté sensiblement depuis 1990, ce qui est le cas du Canada, se retrouvent dans une position de faiblesse quand ils invitent les pays en développement à réduire leurs émissions.»

Les pays en développement, comme la Chine et l'Inde, ont été plus directs.

«La décision du Canada de quitter le protocole de Kyoto est regrettable et va à l'encontre des efforts de la communauté internationale au moment où la conférence de Durban, comme chacun sait, a fait d'importants progrès en garantissant une deuxième phase d'engagement au protocole», a déclaré clairement le porte-parole du ministre chinois des Affaires étrangères, Liu Weimin. Ce dernier a poursuivi en souhaitant que «le Canada fasse face à ses responsabilités et à ses engagements [...] et qu'il adopte une attitude constructive en participant à la coopération internationale pour lutter contre les changements climatiques».

En Europe, des agences de presse et des médias réputés comme The Guardian, en Grande-Bretagne, rapportaient qu'un officiel chinois avait aussi qualifié l'attitude des conservateurs canadiens «d'absurde».

Le Japon, un allié du Canada dans les négociations sur le climat, a même, par la voix de son ministre de l'Environnement, Goshi Hosono, insisté hier pour que le Canada demeure lié par le protocole de Kyoto. Un responsable indien a pour sa part indiqué que la décision canadienne mettait en péril les maigres progrès réalisés à la conférence de Durban.

Pour la France, a expliqué Bernard Valero, porte-parole des Affaires étrangères, le retrait du Canada du protocole de réductions de gaz à effet de serre «est une mauvaise nouvelle pour la lutte contre le changement climatique». Mais, a-t-il poursuivi, «il n'est pas question de relâcher nos efforts et de briser la dynamique de l'accord de Durban, qui forme un tout cohérent».

«Acte de sabotage»

Ian Fry, le négociateur de Tuvalu, un petit pays insulaire menacé de noyade par le relèvement des mers, a déclaré que «pour un pays vulnérable comme Tuvalu, c'est un acte de sabotage contre notre avenir. Se retirer du protocole de Kyoto est un acte irréfléchi et complètement irresponsable».

La décision canadienne a fait les manchettes partout, jusqu'en Iran où le Teheran News disait que le Canada se comportait en «fripouille» envers le traité international. En Allemagne, le très sérieux Financial Times Deutschland écrivait qu'il faut bannir le renégat des futures discussions sur le climat parce qu'il ne respecte pas sa parole.

Pour le professeur Nigel Bankes, de la Faculté de droit de l'Université de Calgary, il est faux de dire, comme l'a affirmé le ministre Peter Kent, que le Canada n'a d'autre choix que d'acheter pour 14 milliards de crédits d'émissions pour respecter ses engagements.

Le protocole, disait-il en entrevue, prévoit qu'un pays peut négocier un étalement de sa dette climatique dans la seconde phase du protocole, une phase dans laquelle il est d'ailleurs libre de choisir son propre objectif. Si le Canada avait décidé comme les autres signataires de reporter durant cette deuxième phase ses engagements de la première phase, cela aurait certainement été plus apprécié des autres pays que de le voir se retirer tout simplement. Pour régler sa dette sans avoir à payer le montant de ses arrérages, il n'a qu'à imiter dès lors les pays responsables, qui imposent des réductions à leurs grands émetteurs et qui s'activent à décarboniser leur économie, dit-il.

Pour le professeur de droit Markus Gehring, de l'Université d'Ottawa, il est «tout simplement contraire aux faits» d'affirmer que le Canada n'avait pas de programme de lutte contre les changements climatiques avant l'arrivée au pouvoir des conservateurs, comme le répètent les ténors gouvernementaux. Il y avait bel et bien un plan d'ensemble, des programmes et une enveloppe de 10 milliards, et même un projet de loi prêt à être déposé au Parlement pour donner un caractère législatif à cette politique, une politique rapidement torpillée par les conservateurs après leur arrivée au pouvoir.

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Avec la collaboration d'Hélène Buzzetti

Avec Reuters et l'AFP

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