Prix Marie-Victorin - Toute la flore du Québec nordique, rien de moins

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Serge Payette est un pionnier dans l’étude de l’effet des changements climatiques sur la végétation.<br />
Photo: Rémy Boily Serge Payette est un pionnier dans l’étude de l’effet des changements climatiques sur la végétation.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2011

Pionnier dans l'étude de l'effet des changements climatiques sur la végétation, Serge Payette est d'abord tombé amoureux de la nature sauvage nordique. «J'ai utilisé la science après ça, presque indistinctement, pour aller dans le nord.» Périple qu'il répète tous les étés, mais aussi lors de nombreux hivers. «J'aime tellement ça», s'exprime le volubile et passionné récipiendaire du prix Marie-Victorin, qui se dit «touché» par cette reconnaissance.

Alors qu'il reçoit le prix Marie-Victorin, nommé en l'honneur de celui qui a répertorié la flore laurentienne en 1935 dans la publication majeure du même nom, Serge Payette boucle un ouvrage qui s'intitulera Flore du Québec nordique. Cet inventaire botanique et phytogéographique du nord du 54e parallèle représente pour M. Payette plus de 20 ans d'engagement. «On sait ce que c'est comme travail», souffle M. Payette, responsable de ce projet colossal dont il compare les efforts de son équipe avec ceux du frère Marie-Victorin.

Serge Payette a toujours été préoccupé par la diffusion scientifique, comme en témoignent sa participation à la mise sur pied de la revue internationale Ecoscience, les nombreux ouvrages qu'il a écrits au sujet de l'écologie nordique, ainsi que plusieurs articles rédigés pour les publications scientifiques, dont la prestigieuse revue Nature.

Le premier volume de Flore du Québec nordique, qui se déploiera dans une série de quatre, sera quant à lui lancé le printemps prochain, si tout se déroule comme prévu. Ces livres, en plus d'être illustrés de photographies des différents spécimens observés, contiendront des cartes détaillées de la répartition de la flore et des espèces récoltées. «L'intérêt pour ces cartes sera grandissant, prévoit M. Payette, car les gens pourront peut-être voir, dans le futur, ces espèces qui vont se déplacer avec les changements climatiques. Donc ce sera un instrument de base à partir duquel on pourra vérifier l'état de la situation», assure-t-il, en parlant de possibles migrations ou dégradations de la végétation dans ce coin du pays.

Historien des écosystèmes

Flore du Québec nordique permettra, en somme, de mettre une nouvelle balise dans l'histoire de nos écosystèmes nordiques. Car cet agronome et géographe de formation souligne que dans tous ses travaux et ses recherches, «en filigrane, il y a toujours l'histoire».

Il tente, en quelque sorte, de retracer l'évolution des paysages nordiques, de la forêt boréale et de la toundra, moins bien connue que celle de la nature de la vallée du Saint-Laurent. «Tout est dans la généalogie naturelle. Il faut voir ce qu'il y avait là avant pour comprendre ce qui s'est passé ou ce qui va se passer. On doit connaître l'histoire, en rétrospective, de nos environnements naturels pour comprendre.» Spécialisé dans l'analyse des perturbations, «le moteur qui fait la diversité de nos paysages», selon ses mots, il porte une attention particulière aux incendies de forêts, à l'influence des insectes et aux effets de la faune.

Titulaire de la Chaire de recherche en écologie des perturbations, il a d'ailleurs développé avec son équipe une méthode innovatrice de dendroécologie, qui permet de retracer l'histoire de l'environnement au regard de la forme du bois et des cernes annuels de croissance présents dans les plantes ligneuses. Cette méthode a d'ailleurs servi à de nombreuses études sur l'évolution des populations de caribous, dont le piétinement sur des racines laisse des cicatrices révélatrices.

Changements climatiques

Mais l'expertise de ce professeur de l'Université Laval est plus que jamais sollicitée au sujet des perturbations écologiques engendrées par les modifications de température, alors que planent de nombreuses incertitudes quant aux impacts des changements climatiques. «C'est clair que c'est la priorité dans le nord du Canada.»

Dans les douze années où il fut directeur du Centre d'études nordiques (CEN), il a mis en place un réseau de télémétrie environnementale qui donne aujourd'hui des résultats stupéfiants. Depuis 1994, dans la région de la station de recherche de la rivière Boniface, aux environs du 57e parallèle, une hausse de 2 degrés Celsius a été notée par rapport à la température moyenne annuelle, passant de -7 à -5 degrés en moins de 20 ans. «C'est fulgurant», s'exclame le chercheur toujours actif au sein du CEN, qui précise que le réchauffement s'est amorcé au XIXe siècle mais a commencé à s'accélérer brusquement à partir du milieu des années 90.

De visu, la dégradation du pergélisol constitue l'une des conséquences les plus importantes en bousculant la solidité des infrastructures, forçant même certains à déménager. D'ailleurs, Serge Payette a mis au jour en 2010, suite à des vérifications sur le terrain par du forage, que depuis 50 ans la limite du pergélisol a reculé de 130 km vers le nord.

La difficile régénération des forêts

La forêt, l'un des terrains d'études importants de Serge Payette, constitue elle aussi un endroit influencé par les changements climatiques. La hausse des températures et de l'humidité, voire des précipitations, entraîne une «croissance des arbres nettement meilleure».

«Les arbres poussent pratiquement deux fois plus qu'il y a une centaine d'années», remarque-t-il dans les limites de la forêt boréale, à l'est de la baie d'Hudson. «Du pain béni pour les arbres», admet-il, et une situation, à première vue, plus encourageante que si l'augmentation des températures s'accompagnait de faibles précipitations, ce qui engendrerait une sécheresse.

Par contre, Serge Payette note que depuis 50 ans les forêts d'épinette noire se régénèrent plus difficilement après les incendies. Il émet ce constat après avoir gratté les sols, effectué des coupes anatomiques des arbres et analysé le charbon de bois, trace des incendies de forêt du passé, qui démontre que la forêt y était beaucoup plus dense si l'on remonte avant 1960. Sur les lieux d'anciennes forêts dites «fermées» ou «à mousses», on retrouve aujourd'hui des forêts dites «ouvertes» ou «à lichens». «Ce n'est peut-être pas climatique. On ne sait pas encore. Mais le type de feu semble responsable de cette faiblesse dans la régénération de l'épinette noire.»

Un phénomène important à étudier, selon celui qui apparente un peu son travail face à la nature à celui d'un démographe qui analyse la population humaine: «Dans un jardin, plus on augmente la température et plus on arrose, plus ça va pousser. Mais dans la nature, ça ne se passe pas comme ça. Ce n'est pas parce qu'il va faire plus chaud que la forêt sera meilleure. Il y a d'autres facteurs qui interviennent.»

«Il y a des interactions complexes», menant parfois à la baisse du taux de natalité des arbres, si l'on maintient la comparaison de Serge Payette, qui étudie depuis les années 70 «la naissance, la croissance et la mort des écosystèmes dues à des conditions climatiques particulières».

Aujourd'hui, ses recherches semblent plus pertinentes que jamais.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Roland Tremblay - Abonné 14 novembre 2011 12 h 28

    continuons le bon travail

    Félicitations M. Payette!

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 14 novembre 2011 15 h 19

    Les vraies nouvelles

    Ce sont là des informations qui comptent vraiment. Déclin des abeilles, empoisonnement du homard, recul du pergélisol, introduction d'espèces nouvelles, insectes du sud qui franchissent la barrière de l'hiver, etc. Voilà qui compte bien davantage que les malheurs de Pauline ou l'arrivée de Legault.

    Indigné, dites-vous?

    Pierre Desrosiers
    Val David