Claude Corbo se souvient - «Pour nous, il était une espèce de trésor vivant»

Réginald Harvey Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Pierre Dansereau, un scientifique remarquable

Le nom de Pierre Dansereau survivra à travers le bâtiment qui porte fièrement son nom depuis 2005: le complexe des sciences de l'UQAM a emprunté sa marque identitaire au père de l'écologie moderne. Il a d'ailleurs passé plus des trois dernières décennies de sa vie professionnelle au service de cet établissement. Le recteur de l'UQAM, Claude Corbo, retrace le parcours de celui qui a légué à l'université un riche fonds d'archives.

Honnêtement, il est impossible pour Claude Corbo de relater les circonstances entourant l'arrivée de l'éminent chercheur là où prendra fin sa carrière; à ce moment-là, il était professeur. Il rapporte tout de même quelques faits marquants de son parcours professionnel: «Celui-ci a roulé sa bosse dans plusieurs coins du monde. Il obtient un doctorat de l'Université de Genève en 1939. Dans les années 1940 et jusqu'à 1950, il est pour l'essentiel professeur à l'Université de Montréal. De 1950 à 1955, il enseigne à l'Université du Michigan, où il occupe simultanément des fonctions dans un jardin botanique de cet établissement. Il devient par la suite doyen de la Faculté des sciences de l'Université de Montréal, vivant une expérience qui n'a pas été facile, avant de retourner à New York, du côté des États-Unis, de 1961 à 1968, où il est professeur à Columbia et assistant directeur du Jardin botanique de la ville.»

De retour à Montréal dans les années 1970, le recteur de l'UQAM, Léo Dorais, le convainc de s'installer à l'UQAM au moment où il approche de l'âge de la retraite: «C'était dans le contexte d'une jeune université qui voulait développer les sciences, notamment avec des démarches nouvelles, explique-t-il. De son côté, il était évidemment un personnage novateur comme scientifique, qui était contesté dans certains milieux et beaucoup apprécié dans d'autres.»

«Dans le fond, je pense qu'il est venu ici parce qu'on lui a dit: "Venez chez nous, on pourrait faire des choses nouvelles et on va essayer de vous aider dans ce sens-là". Il a donc accepté un poste pour travailler les sciences de l'environnement dans notre université», ajoute-t-il.

En octobre 1979, Claude Corbo devient vice-recteur sans portefeuille, rattaché au bureau du recteur de cette époque, Claude Pichette; à son entrée en fonction, il lui fait part des détails des responsabilités qui seront siennes: «Il m'a notamment dit: "Tu vas t'occuper du professeur Dansereau, qui est chez nous depuis les années 1970; on lui fournit des locaux, un petit budget et il exécute ses travaux". Je ne le connaissais pas personnellement à ce moment et j'ai pris contact avec lui pour le rencontrer. Je suis devenu comme son rattachement administratif.»

M. Corbo poursuit son cheminement professionnel jusqu'à l'obtention du poste de recteur de l'UQAM en 1986. Là encore, il continue de s'occuper du dossier Dansereau. «Pendant toutes ces années, il poursuivait ses recherches et sa réflexion, il faisait de la consultation et il voyageait pour des raisons scientifiques, explique-t-il. Il était aussi à la disposition des étudiants et des professeurs de l'université; il a dirigé des thèses de maîtrise et de doctorat sans toutefois enseigner de façon formelle.»

«De toute façon, il était alors rendu à un âge dans sa carrière où il avait besoin de temps pour écrire et faire la synthèse de ses travaux, pour servir comme consultant et pour jouer un rôle d'éducateur au sens large, avec beaucoup d'interventions sur la place publique», précise-t-il.

Il jouit d'un statut spécial aux yeux de ses pairs, se rappelle M. Corbo. «Pour nous, il était une espèce de trésor vivant à l'intérieur de nos murs, au sens où c'était un homme d'une grande envergure intellectuelle et scientifique avec beaucoup d'expérience. Il était susceptible de faciliter les contacts entre nos gens, étudiants et professeurs, de même qu'avec d'autres environnements scientifiques à l'étranger.» Il dresse une sorte de bilan de ses interventions: «M. Dansereau a contribué à enrichir la vie intellectuelle de l'université par des échanges, le plus souvent informels, à gauche et à droite dans la maison.»

Hommage mérité

Arrivé en poste au début des années 1970 à l'université, Pierre Dansereau y demeurera physiquement jusqu'en 2004. En 2005, l'UQAM inaugure son complexe des sciences et le baptise de son nom. Claude Corbo se remémore sa présence: «Il est resté chez nous jusqu'à l'âge très respectable de 93 ans. De 1979 jusqu'en 1995, j'ai eu avec lui une forme de conversation tantôt à caractère administratif, puisque j'étais en quelque sorte son point d'ancrage sur ce plan, et tantôt académique ou amical. Il était un homme d'une exquise courtoisie et, selon un vieux terme français qu'on n'emploie plus aujourd'hui, il était d'une très grande urbanité, donc d'un commerce très agréable. Il aimait passionnément la vie sous toutes ses formes.»

Après avoir rappelé qu'il est né en 1911, à peu près à la même époque que les Saint-Denys-Garneau, André Laurendeau et certains artisans de la Révolution tranquille, le recteur pose ce regard: «Ce qu'il y a d'extraordinaire chez lui, c'est que c'est un scientifique se situant quelque part à la frontière entre les sciences naturelles et les sciences sociales et humaines. D'une très grande culture personnelle, il était de plus doué d'une grande capacité à faire des synthèses.»

Pour toutes ces raisons, le complexe porte son nom: «C'est à la fois une reconnaissance pour sa présence de 30 ans ou plus à l'UQAM, pour son éminence scientifique et pour son engagement dans les débats de société comme homme de science. Pour nous, ce complexe des sciences, situé dans le quadrilatère juste au nord de la Place des arts et du Quartier des spectacles, traduit dans le béton et la brique la volonté que les sciences soient présentes au coeur de la cité en se fondant avec la ville environnante. C'était dans l'esprit de Dansereau d'essayer de faire le pont entre la science et les enjeux de société.»

Pierre Dansereau a légué à l'UQAM un riche fonds d'archives. «Il fait presque 60 mètres de documents textuels; les archivistes évaluent les fonds en ayant recours au système métrique. Il y a là-dedans quelque chose comme 23 000 documents photographiques, quelques milliers de dessins et des cartes géographiques», indique M. Corbo.

Il en situe l'ampleur: «C'est un fonds très considérable non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, dans la mesure où il reflète son oeuvre immense sur une très longue période, puisque les documents s'étendent jusqu'au début des années 2000. C'est un fonds extrêmement riche à la fois pour le domaine scientifique et pour une meilleure connaissance du personnage, dont la biographie fondamentale reste à écrire.»

Il résume en ces mots le passage de Pierre Dansereau dans l'établissement qu'il dirige: «Il a contribué au positionnement et au rayonnement de notre université. Quand j'étais son responsable administratif, je ne lui disais pas quoi faire; il faisait les choses qu'il croyait utiles et importantes à accomplir. Comme un savant en résidence chez nous, nous le logions et nous lui donnions un petit budget, en le laissant libre dans ses travaux.»

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Collaborateur du Devoir