Carrière émérite - L'un des plus grands scientifiques canadiens

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Daniel Garneau et Pierre Dansereau, en 2008<br />
Photo: Source Daniel Garneau Daniel Garneau et Pierre Dansereau, en 2008

Ce texte fait partie du cahier spécial Pierre Dansereau, un scientifique remarquable

Tour à tour étudiant, thésard, disciple, puis collaborateur de Pierre Dansereau en tant que géocartographe à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Daniel Garneau a été un témoin privilégié de la fin de carrière de l'écologiste et biogéographe émérite québécois. «J'ai eu la chance de travailler avec un homme des plus fascinants qui soient, n'hésite-t-il pas à affirmer. Un homme d'une grande érudition et humble à la fois. J'ai eu le privilège de l'accompagner dans la dernière portion de sa très longue carrière, pour constater sa vivacité d'esprit au moment où il avait déjà plus de 70 ans. Qu'est-ce que ça devait être lorsqu'il en avait trente ou quarante de moins!»

Plus de vingt ans de carrière commune, ça marque... surtout lorsqu'il s'agit de travailler avec Pierre Dansereau. Charismatique, attachant, magnétique, rigoureux, pionnier, défricheur, modèle, Daniel Garneau n'a pas assez de qualificatifs pour chanter les louanges de son ex-professeur de maîtrise en sciences de l'environnement, directeur de thèse... puis patron. «Comme ma thèse comportait un important volet de cartographie, il m'a offert, après la fin de mes études, un petit contrat pour réaliser une carte, raconte-t-il. C'est comme cela qu'il est devenu mon patron. Mais un patron qui, grâce à notre lien d'amitié, était comme un deuxième père.»

Petit à petit, la relation devient fusionnelle et Daniel Garneau fait plus que réaliser de petits travaux cartographiques. Avec le temps et la confiance grandissante, la collaboration s'étend à une aide dans la réalisation de ses cours, lors d'excursions sur le terrain, à une présentation conjointe de l'avancée des recherches, notamment lors de certains congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas). À la fin, «il me demandait même parfois de jeter un coup d'oeil à ses textes, note M. Garneau. Mais pensez-vous réellement que je les modifiais en profondeur... alors même qu'il y mettait beaucoup de rigueur? Il n'était pas rare d'avoir six, sept versions et même plus, avant de mettre le point final à un texte.»

Si ses qualités professionnelles sont largement soulignées, ses valeurs personnelles ne sont pas en reste. «À le côtoyer, il y a beaucoup de choses que j'ai changées et appréciées dans ma propre vie, estime Daniel Garneau. Il a une personnalité très attachante, toujours aimable et attentionnée. Lorsque je l'accompagnais en colloque ou à l'étranger, j'avais un réel plaisir à observer la fascination qu'il exerçait sur les gens. Il possède une force d'attraction qui fait en sorte qu'on l'écoute, qu'on prête attention à ce qu'il dit. Son érudition en ajoute à son magnétisme. M. Dansereau n'était jamais prétentieux ni autosuffisant. Il n'usait jamais de vulgarité. Durant plus de vingt-deux ans auprès de lui presque quotidiennement, je ne l'ai jamais entendu prononcer un sacre... Et pourtant, dans certaines situations, plus d'un aurait récité une litanie!»

Parce qu'il ne fait pas toujours bon être le père de l'écologie. Dans les années 50 et 60, les cours d'écologie étaient quelque chose de précurseur, du moins au Québec. S'il a été accueilli à bras ouverts par ses collègues américains lors de son séjour à l'Université d'Ann Arbor (Michigan) de 1950 à 1955, il en a été tout autrement à son retour à Montréal. En 1960, il doit s'exiler à New York, faute d'avoir le soutien de ses collègues. Officiellement à cause de ses idées politiques. Officieusement parce que ses conceptions scientifiques dérangent également. Dès les années 50, «M. Dansereau intègre l'homme dans l'étude de la nature, rappelle Daniel Garneau. Ce qui l'amènera beaucoup plus tard à concevoir sa fameuse boule-de-flèches comme modèle d'écosystème. Modèle qui, malheureusement à mon avis, ne connaît pas la diffusion qu'il mériterait.»

Pionnier de l'écologie


Précurseur toujours dans les années 70, lorsqu'il forme une équipe pour étudier le territoire exproprié de Mirabel. «C'est la toute première étude écologique produite au Québec, affirme le géocartographe de l'UQAM. Même si cela n'a pas abouti aux fins escomptées, sa démarche interdisciplinaire a servi d'école dans le milieu des études écologiques. M. Dansereau a été un défricheur, au moins au Québec, et j'ose croire qu'il a servi de modèle pour bon nombre de futurs scientifiques tout au long des décennies 60, 70, 80 et même 90.»

Père de l'écologie, pionnier en matière de biogéographie également. Pierre Dansereau a en effet suggéré une nouvelle classification de la végétation du monde, basée sur ses propres critères de hauteur, de densité et de couverture du sol. Une classification sur laquelle Daniel Garneau a lui-même beaucoup travaillé, puisqu'il a été chargé d'en réaliser des cartes. «Il n'y a pas de convention internationale pour décrire un arbre, explique-t-il. Tout le monde s'entend pour que cela soit une espèce ligneuse... mais de quelle hauteur? Pour Dansereau, un arbre doit avoir au minimum huit mètres, mais tout le monde n'est pas d'accord avec cela.»

En 2005, Daniel Garneau termine la conception et la réalisation de cartes de la végétation des Amériques selon les critères de Dansereau. Cartes qui obtiennent un réel succès d'estime puisqu'elles sont sélectionnées pour l'exposition de l'International Cartographic Association Conference (ICA), qui aura lieu quelques mois plus tard en Espagne, puis à la conférence Carto 2005 à Saint-Jean (Terre-Neuve). «Mais elles n'ont malheureusement jamais été publiées», regrette le disciple de Dansereau, qui n'hésite pas pour sa part à classer son maître parmi les plus grands scientifiques que le Canada a produits au XXe siècle.

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Collaboratrice du Devoir