Pierre Dansereau reçoit Louis-Gilles Francoeur - «Je veux être de cette confrérie d'hommes de science qui croient que nous avons ce qu'il faut pour être heureux»

Louis-Gilles Francoeur Collaboration spéciale
L’écologiste Pierre Dansereau dresse un bilan non pas du siècle écoulé, mais du millénaire, le tout dans une «perspective d’environnement», laquelle englobe, chez lui, les humains, la société et la culture.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’écologiste Pierre Dansereau dresse un bilan non pas du siècle écoulé, mais du millénaire, le tout dans une «perspective d’environnement», laquelle englobe, chez lui, les humains, la société et la culture.

Ce texte fait partie du cahier spécial Pierre Dansereau, un scientifique remarquable

Le mercredi 3 janvier 2001, à la première page de son deuxième cahier du jour, Le Devoir a publié le résultat d'un entretien qu'avait conduit Louis-Gilles Francœur. Ce long échange, bilan qui se veut celui d'un siècle, a été l'occasion pour ces deux «complices» de longue date de décrire les méfaits d'une civilisation technologique qui pourtant permet encore d'espérer que l'humanité a devant elle des jours meilleurs. Pierre Dansereau, à vous la parole!

Avec risques et péril en tête, Le Devoir a demandé à l'écologiste Pierre Dansereau de dresser un bilan non pas du siècle écoulé, ce qui a été fait à satiété depuis un an, mais du millénaire qui s'achevait la semaine dernière. Et de le faire dans une «perspective d'environnement», laquelle englobe, chez Dansereau, les humains, la société et la culture dans un tout indissoluble. Avec son sourire espiègle, ce quasi-nonagénaire a commencé par nous demander de ne pas donner aux lecteurs l'impression qu'il avait assisté personnellement à tous ces changements..., dont il tire une vision d'un optimisme indéfectible, malgré une lucidité décapante des défis du XXIe siècle.

Il y a mille ans, la plupart des humains se consacraient prioritairement à des tâches de survie primaire, comme lutter contre la soif, la faim et le froid. Le bond phénoménal qui nous amène sur la planète Internet n'impressionne pas tellement l'écologiste Pierre Dansereau, qui rappelle aussi sec que le chambardement planétaire des écosystèmes en raison des «progrès» de l'humanité n'a pas empêché des millions d'êtres humains d'être encore confrontés à la soif, à la faim et à la lutte contre le froid, avec, dans certains cas, encore moins de chances de s'en sortir à cause de l'atrophie de leur environnement, comme ceux qui sont aux prises avec la désertification.

Au cours du dernier millénaire, rappelle ce pionnier québécois de l'écologie scientifique, «nous avons assisté à une véritable explosion des technologies et de la diffusion des connaissances, qui ont profondément modifié les cultures humaines, les milieux de vie et les écosystèmes. Nous avons même assisté à un début de partage plus équitable des ressources planétaires dans certaines sociétés. Mais l'essentiel des nouveaux problèmes réside dans le fait que les sociétés humaines accusent un retard psychosocial terrible» par rapport aux technologies.

Et ce retard, dit-il, se cristallise aujourd'hui dans le phénomène dominant de cette fin de millénaire, la privatisation, qui va, dit-il, «carrément à l'encontre de la pensée écologique», laquelle exige connaissances, planification et partage, les trois défis qu'il assigne aux sociétés et gouvernements au XXIe siècle.

Transformation des écosystèmes

Le millénaire qui vient de s'achever a bouleversé les grands écosystèmes habités par les humains. Le bassin de la Méditerranée a été déboisé et rendu semi-aride. Plus au sud, le Sahara s'est agrandi sous la hache des colonisateurs. L'Amérique et l'Afrique, jusque-là habitées par des populations en équilibre relatif avec leurs écosystèmes, ont changé progressivement de physionomie sous l'effet d'une agriculture tentaculaire et d'une urbanisation croissante. En Europe, les grands fleuves ont été canalisés l'un après l'autre. Partout dans le monde, les marais ont été de plus en plus systématiquement asséchés. Et les estuaires des grands cours d'eau, sites de reproduction et de vie des faunes ailée et aquatique, ont été remblayés au profit de villes de plus en plus vastes.

Malgré tout, explique Pierre Dansereau, on peut difficilement attribuer à l'activité humaine du dernier millénaire des impacts aussi déterminants, voire génétiques, que ceux induits par le froid, par exemple, «qui a sélectionné chez les Inuits des humains de plus petite taille, compacts, un peu adipeux et extraordinairement habiles de leurs mains, de leurs pieds et de leur personne» pour leur permettre de survivre dans le plus difficile et le plus ingrat des milieux. «La prise de contrôle de la planète par les humains nous a conduits à l'agriculture, à l'industrie, à l'urbanisation, puis au contrôle climatique et finalement au voyage extraterrestre. Ces triomphes successifs s'expliquent par nos habiletés technologiques, le développement des communications, qui a commencé véritablement avec l'imprimerie, puis par la division des rôles et une diversification des tâches, les bases mêmes de l'urbanisation, de la ville où coexistent toutes ces fonctions sociales.»

Leçons d'histoire

Mais, ajoute l'écologiste de réputation internationale, les humains n'ont pas tiré toutes les leçons que l'histoire leur proposait. Pline n'avait-il pas écrit qu'un écureuil pouvait traverser l'Espagne du nord au sud sans toucher à terre, rappelle Dansereau?

«On n'a pas compris, sauf tout récemment, la leçon de la décadence de Babylone et d'Athènes. Cela aurait pu éclairer les pouvoirs coloniaux du XVIe siècle avant qu'ils ne fassent tous les dégâts que l'on sait, en s'installant par exemple dans le Sahara sans prêter attention au déboisement, qui a causé des dommages aujourd'hui jugés pratiquement irréparables. On n'a pas compris alors que les chutes des empires grec et babylonien avaient une composante biologique. Il s'y est produit un affaissement de la capacité de production agricole, à cause notamment du déboisement, autant en Asie mineure que dans les pays méditerranéens, particulièrement en Grèce. La leçon n'a été comprise qu'au moment où des phénomènes analogues se sont reproduits dans des pays de grande puissance économique qui ont, heureusement pour eux, bénéficié d'un répit parce qu'ils s'approvisionnaient ailleurs. Dans les colonies.»

Mais ces changements ont favorisé, en contrepartie, l'émergence «de la conscience de l'interdépendance planétaire». Difficile à dire, ajoute Dansereau, quand cette conscience a débuté, mais elle est inextricablement liée, à son avis, «aux grandes migrations, aux colonisations et à l'émergence des grands centres urbains, des concentrations démographiques».

«Toutes ces jolies histoires, poursuit l'éminent chercheur, qu'on raconte sur le noble sauvage qui ne faisait pas de tort à son environnement s'expliquent bien au contraire par son incapacité de vraiment faire du tort à l'environnement, en raison de la faiblesse de ses techniques et de son peu de poids démographique.»

«C'est aussi au cours de ce cheminement, ajoute Pierre Dansereau, que sont apparues les idées de démocratie, puis de juste partage des ressources du monde et celle d'un minimum décent en matière d'hygiène, de santé, d'habillement, d'abri et d'accès aux aménités créées par les arts, la science et singulièrement par l'urbanisation.»

Changements

L'essor considérable de la technologie et de l'économie — il a vu apparaître, durant sa vie adulte, l'automobile, le téléphone, la télé, la médecine nucléaire, Internet et les OGM — a modifié bien des choses sur la planète, y compris l'intensification de la pollution, le réchauffement du climat et l'amenuisement de la couche d'ozone.

Mais, dit-il, il ne faut pas sous-estimer la profondeur d'autres changements, comme le fait que la ville ne dépend plus des campagnes, mais que «ce sont plutôt les campagnes qui dépendent désormais de la ville pour leur accès aux moyens de production mécanisés, syndicalisés, automatisés et diversifiés». Et même, éventuellement, pour leurs semences produites en usine en variantes transgéniques.

«Ce sont là des outils extraordinaires, commente Pierre Dansereau en parlant des OGM notamment. Il faut se réjouir des avancées de la science, mais il faut se méfier des apprentis-sorciers qui sont très nombreux parmi les scientifiques, et encore plus nombreux parmi les hommes d'affaires qui tirent profit de ces découvertes, car en même temps nos sociétés accusent un retard psychosocial terrible.»

Crimes et démocratie


Ainsi, dit-il, le siècle de la science aura été celui des pires crimes contre l'humanité. Il cite en exemples l'Holocauste et le bombardement atomique du Japon, qu'il qualifie de véritable «crime de guerre», des carnages «pires, ajoute-t-il, que ce que Gengis Khan ou d'autres criminels de guerre ont pu faire par le passé». Ces boucheries et les nombreuses autres qui caractériseront le XXe siècle dans l'Histoire nous obligent à constater, estime Dansereau, la faiblesse du système de pilotage de nos sociétés. L'échec d'une certaine forme de démocratie.

«On n'est pas arrivé, explique l'écologiste, par la démocratie à faire un meilleur partage des ressources. Aux États-Unis, les pauvres se comptent par millions. Il y en a beaucoup plus en Afrique, mais leur poids humain est nul sur la planète.»

Les nouvelles formes de développement, qui obligent les travailleurs mexicains à fabriquer des souliers qu'ils ne porteront jamais ou les agriculteurs brésiliens à brûler l'Amazonie pour survivre, quitte à tuer leur propre agriculture pour des millénaires et à atrophier le climat de la planète, sont pour Pierre Dansereau de «nouvelles formes d'esclavage».

Privatisation honnie

Les laissés-pour-compte du développement, dit-il, sont des esclaves «autant que les pêcheurs de la Gaspésie au temps des Robin et des Noirs au XIXe, voire au XXe siècle aux États-Unis». Ils sont acculés à une logique de survie, qui leur fait perdre le contrôle de leur destin, estime Dansereau, qui partage le verdict posé en 1988 par la commission Brundtland, qui voyait dans la pauvreté la première de toutes les menaces écologiques.

La technologie nous offre pourtant des solutions: «Elle, qui a causé la pollution massive et toxique, possède tous les moyens pour inventer des solutions, des remèdes à des pollutions, dont aucune n'est d'ailleurs nécessaire ou inévitable.»

Mais encore faut-il avoir le goût d'utiliser cette technique au profit du plus grand nombre, ce qui est de moins en moins le cas, note Dansereau, y voyant un effet de la privatisation et de la mondialisation. «Je suis donc obligé de faire, comme beaucoup de mes collègues, un diagnostic noir. Ce qui se passe maintenant, surtout avec l'insistance sur la privatisation, c'est un relâchement des contrôles. Or, sans contrôles, on n'arrivera pas à assainir. On n'arrivera pas davantage à rétablir une plus grand justice dans la répartition des ressources les plus élémentaires.»

Partager ou capitaliser?

Le secteur privé lutte pour éviter l'internalisation des coûts sociaux de sa production. Il fait ainsi des épargnes en gaspillant des ressources et en polluant. Tout comme, dit-il, ceux qui possèdent la richesse, individus ou pays développés, refusent de plus en plus de partager par les taxes ou l'effacement des dettes, sous prétexte qu'ils doivent garder leur capital pour stimuler la croissance.

«Écologiser», explique Dansereau, cela veut dire prendre des décisions avec une vue globale de leurs répercussions autant sur l'état des ressources que sur le mieux-être global. Or la tendance actuelle est de laisser le marché décider de l'évolution de l'agriculture, de la forêt, de l'énergie. «Penser, en somme, en fonction de ses seuls besoins de producteur va dans le sens contraire de l'évolution! Moi, ajoute Dansereau, j'ai confiance qu'il y a au moins un dessein dans la Nature», un dessein qui le rapproche, dit-il, de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin.

Le vent de privatisation actuel lui apparaît comme une sorte de doldrum, un temps mort dans l'évolution, un passage à vide dans l'histoire.

Raisons d'espérer

«Je crois, malgré tout, ajoute Dansereau, qu'on va abolir la guerre, qu'on va abolir la pauvreté, qu'on va abolir la soif, la faim, l'ignorance. Qu'on va scolariser le monde. Qu'on va outrepasser les limites de l'agressivité et de la compétition. Et qu'on va se mettre d'accord sur un certain nombre d'objectifs planétaires. La démocratie est certainement un progrès important, en ce sens que des sociétés entières s'obligent maintenant à diverses formes de consultation avant de prendre des décisions. Il faut poursuivre en ce sens, tout en visant des formes de gouvernement à l'échelle mondiale qui soient meilleures que la démocratie telle qu'on l'a connue jusqu'ici.»

Tout comme Théodore Monod, qui n'a pas conclu à l'échec de l'aventure humaine malgré l'énormité des errances, Pierre Dansereau conclut l'entrevue en disant: «Je veux être de cette confrérie-là, de cette franc-maçonnerie d'hommes de science qui croient que nous avons ce qu'il faut pour être heureux. D'abord, ce qu'il faut pour être juste. Et que nous nous servirons positivement de tous les instruments que nous avons créés au cours de ce millénaire pour établir une solidarité biologique, une solidarité qui commence avec les plantes et les animaux et qui s'étend à l'humain. Ou qui part des humains pour redescendre vers les animaux et les plantes.»
1 commentaire
  • d.lauzon - Inscrite 2 octobre 2011 18 h 56

    Si une telle sagesse et une telle lucidité pouvaient rejoindre les décideurs politiques...

    Des mises au point lucides et éclairées venant de Pierre Dansereau ou de Louis-Gilles Francoeur ou d'autres écologistes n'intéressent pas les décideurs politiques. On sait que Stephen Harper ne lira pas cet article car la lecture n'est pas son passe-temps préféré - surtout pas en français. Même si Barack Obama semble être plus réceptif aux questions environnementales, lui et tous les autres Chefs d'États n'ont qu'un seul objectif soit: le maintien et la création de nouveaux emplois. On n'entend jamais un politicien vanter les bienfaits de la simplicité volontaire car cela représenterait un frein à ce qu'ils appellent la création de richesse.

    Pour espérer voir un réel changement s'opérer, il faudrait miser sur la jeunesse et cela implique une approche totalement nouvelle du système d'éducation. Actuellement, les jeunes de partout à travers le monde sont formés pour qu'ils obtiennent les compétences qu'exigent le marché du travail. Dès qu'ils mettent les pieds à l'école, ils subissent une pression constante à devoir réussir au niveau académique pour ainsi devenir de futurs travailleurs/consommateurs compétitifs et performants. On peut dire que le but fixé fonctionne: les jeunes apprennent très jeunes à consommer et une fois leur formation scolaire terminée, ils travaillent pour s'offrir tout ce que notre société de consommation peut leur offrir.

    Des changements majeurs dans le système scolaire devraient s'opérer en misant sur des notions qui font appel à la communication verbale entre jeunes (sympathie et sociabilisation) et la sensibilisation par rapport aux problèmes reliés à la surconsommation-pollution. Au lieu de former les jeunes pour qu'ils deviennent de bons consommateurs, il faudrait au contraire les sensibiliser aux questions environnementales et les amener à se questionner sur les actions qu'ils peuvent eux-mêmes appliquer et à ce qui pourrait être fait à plus grande échelle.