Étude sur les gaz de schiste - Un exercice moins scientifique que «politique»

Le président-directeur général de Questerre, Michael Binnion
Photo: - Le Devoir Le président-directeur général de Questerre, Michael Binnion

L'évaluation environnementale stratégique (EES) que Québec a enclenchée pour déterminer s'il faut aller de l'avant avec la filière des gaz de schiste est en réalité moins un exercice scientifique qu'un «exercice politique et éducatif» qui permettra aux Québécois d'apprivoiser une industrie étrangère à leur culture, et à la «bureaucratie francophone» de se mettre à l'heure de cette technologie.

C'est ce qu'affirmait aux actionnaires de Questerre, réunis à Olso en Norvège le 19 mai dernier, le président-directeur général de Questerre, Michael Binnion. Son discours est intégralement reproduit sur le site Internet de cette société albertaine spécialisée dans l'exploitation du gaz de schiste.

Michael Binnion estime que l'industrie «ne s'attend pas à grand-chose en étudiant six puits au Québec dans les deux prochaines années. On n'en apprendra pas plus que ce qu'on a appris en forant 40 000 puits ailleurs en Amérique. C'est un exercice pour les gens du Québec qui pourront s'éduquer sur cette question. Mais c'est plus important comme exercice politique pour convaincre les Québécois qu'on peut exploiter [cette ressource] sécuritairement».

Michael Binnion est d'avis «qu'il y a un grand manque d'expérience dans la fonction publique au Québec» en matière de gaz de schiste. Et «beaucoup d'unilingues [francophones] dans la bureaucratie»!

Parlant du comité de l'EES, où siégeront des dirigeants d'une industrie que l'EES doit évaluer, il ajoutait: «C'est notre chance d'inclure les régulateurs dans nos projets. Une chance de créer cette expérience dans la bureaucratie, chez les régulateurs.»

Mais, ajoute-t-il, à propos de la nouvelle réglementation qui exige, dit-il, ce que sa compagnie faisait déjà, «c'est plus une différence de perception que de réalité parce qu'on n'aurait pas été de l'avant sans respecter ces exigences de toute façon».

Le nouveau règlement, dit-il avec satisfaction, ne fait «que trois pages». En Alberta, il aurait eu «trente pages» qui auraient non seulement exigé des informations, mais la manière de les collecter et de les transmettre, et qui aurait sanctionné la non-observation, ce qui n'est pas le cas au Québec, notait-il.

Au Québec, ajoutait un transparent présenté par M. Binnion, «nos adversaires sont bien financés, bien organisés et dotés d'une stratégie claire. L'industrie a certes les ressources financières, mais n'a ni la capacité ni l'expérience pour aller chercher l'acceptabilité sociale». Elle devra le faire avec une stratégie d'humilité devant les problèmes, comme celle de Toyota, plutôt qu'en relançant la responsabilité à d'autres, comme BP dans le golfe du Mexique, ajoute-t-il. Michael Binnion pensait sans doute ici au fait que plusieurs compagnies semblent incapables au Québec de mettre fin aux fuites de méthane de certains puits, selon les révélations récentes de Rue Frontenac.com.

Questerre, a précisé son p.-d.g., a d'ailleurs pris les devants sur la nouvelle réglementation en échantillonnant les puits d'eau potable autour de ces équipements avant d'amorcer une phase d'exploration pour se mettre à l'abri d'éventuelles poursuites. «On fait ça pour se protéger, car on sait qu'il y a du méthane dans la plupart, sinon dans tous les puits au Québec», a-t-il dit à ses actionnaires.

Prolongation des permis

Visiblement très confiant quant à la suite des choses, Michael Binnion a affirmé, présentation PowerPoint à l'appui, que le ministère des Ressources naturelles et de la Faune «a annoncé son intention de donner un congé-extension sur les permis actuels jusqu'après l'EES et la législation qui suivra».

Bien que rien n'ait été jusqu'ici confirmé par la ministre Nathalie Normandeau, la chose semble être déjà acquise dans l'esprit du président de Questerre. Selon lui, Québec «a déjà décrété un congé de deux ou trois ans sur les permis, ce qui indique la reconnaissance, par le gouvernement, des investissements qui ont été faits par ceux qui ont fait cette découverte, mais aussi du fait que nous ne méritons pas de perdre nos droits territoriaux parce que nous n'investissons pas les sommes prévues, ce que nous ne pouvons pas faire durant l'évaluation environnementale. C'est un signal important qui démontre que le gouvernement du Québec reconnaît les investisseurs dans ce projet».

Cette mesure devrait faire perdre un peu plus de 1 million de dollars par année au Trésor public. Québec doit assumer en plus la facture de l'EES, qui s'élèvera à au moins 7 millions, en plus de débourser 5 millions pour acquérir de meilleures connaissances sur les eaux souterraines.

En réagissant à la décision des libéraux de lancer une EES, le président de l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), Lucien Bouchard, avait clairement évoqué la possibilité d'exiger une forme de compensation pour les entreprises gazières qui ne pourraient pas agir librement durant l'évaluation environnementale. «La création du comité [qui chapeautera l'EES] a pour effet d'empêcher beaucoup de travaux qui seraient faits autrement, donc les gens qui vont être affectés par ça vont se trouver à perdre du temps pour remplir leurs obligations, avait-il dit à la mi-mars. Est-ce qu'on va leur reprocher de ne pas avoir rempli leurs obligations?»

Évoquant la rapidité avec laquelle les choses se sont mises en place à la suite du dépôt du rapport du BAPE, M. Binnion a attribué le mérite principal à l'albertaine Talisman Energy. «Je dois donner le crédit à Talisman. C'est le groupe dans l'industrie qui a le plus d'influence et qui travaille le plus fort pour aider le gouvernement à agir rapidement dans le dossier du comité [qui dirigera l'EES], des nouvelles règles et du congé-extension des permis. Talisman a été à l'avant de tout ça. Ils ont fait un bon travail.» Fait à noter, c'est également Talisman qui rémunère Lucien Bouchard lorsqu'il assume ses fonctions de président de l'APGQ.

Par ailleurs, Michael Binnion n'est pas heureux de voir les redevances passer de 30 à 50 %. Mais il se console parce que les industriels pourront ne payer que 2 % de redevances durant les premières années de développement d'un puits, le temps de récupérer l'ensemble de leurs investissements. Cela fait en sorte que les gazières ont maintenant droit à un «meilleur système» qu'auparavant, selon lui.

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