Vive le pétrole cher?

L'automobiliste moyen, qui se retrouvera dans quelques années devant une pompe à essence indiquant un prix de 2,10 $ le litre, se répétera en grommelant qu'il se fait «plumer» littéralement par les pétrolières ou le gouvernement. Voire les deux.

Or, en réalité, il sera en train de faire des économies, qui seront encore plus substantielles si c'est une taxe carbone qui aura fait passer ce prix de 1,40 $, comme maintenant, à 2,10 $.

«On n'est pas seulement devant un paradoxe. Cette situation illustre toute la différence entre la perception intuitive de l'économie — le prix à la pompe qui frappe le porte-monnaie — et les gains économiques d'une société en train de se décarboniser, qui réduit sur tous les fronts sa facture d'énergie par des changements d'habitudes et qui se donne des ressources fiscales pour gérer la transition», expliquait, il y a quelques années, dans un café parisien, Jean-Marc Jancovici à une dizaine d'invités du gouvernement français provenant d'autant de pays, dont était l'auteur de ces lignes.

Cet ingénieur formé à la grande école de Polytechnique en France est devenu une autorité en matière de comptabilité du carbone et des stratégies économiques sur la transition, forcée ou planifiée, que vivront inéluctablement les économies occidentales avec ce qu'il est convenu d'appeler le «choc pétrolier», ou l'épuisement de cette ressource qui nous semble irremplaçable, ce qui est en partie vrai.

Confronté en mai au nouveau prix de 1,5 euro le litre d'essence, un Français sur deux (47 %) déclarait dans un sondage Ifop qu'il songeait sérieusement à modifier ses habitudes de conduite automobile. Au Québec, plusieurs concessionnaires ont vu repartir à la hausse les ventes de plus petites voitures après une année record de ventes de gros VUS. Devant la grogne populaire, le gouvernement Harper va faire parader les pétrolières pour qu'elles s'expliquent, un coup de mouchoir aux vilains du pétrole qui ne changera pas un iota au marché. Au Québec, la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, a demandé à la Régie de l'énergie de lui faire des suggestions et le Parti québécois jongle avec l'idée d'un plafonnement des prix. Aux États-Unis, où le prix de l'essence flirte avec la barre psychologique des 3 $US le gallon, l'affaire prend l'allure d'une crise nationale.

Prendre les pétrolières de vitesse

On sait que plus le prix monte, plus nombreux seront les consommateurs qui vont changer leurs habitudes de consommation. Les moins nantis d'abord, puis ceux qui doivent utiliser des combustibles pour leur travail et qui vont résister le plus longtemps possible, et en fin de compte les plus riches, les plus insensibles aux hausses de prix.

Deux raisons, répète souvent Jean-Marc Jancovici, vont pousser les prix à la hausse et la consommation à la baisse: le prix du pétrole pour cause de rareté ou pour cause de taxes.

Il y a de fausses raretés. Le prix à la pompe est présentement aussi élevé qu'en 2008, mais le baril de pétrole est de 35 % à 40 % inférieur à ce qu'il était alors. Toutefois, les pétrolières utilisent l'effet psychologique pour hausser le prix à la pompe, ce qui leur permet d'augmenter considérablement leurs profits avec des coûts qui n'ont pas augmenté autant.

Mais quand les réserves mondiales de pétrole vont baisser — selon les spécialistes, d'ici 5 à 25 ans, en raison notamment d'une demande croissante dans les pays émergents —, les prix augmenteront. Les consommateurs vont résister un temps. Puis ils vont passer de plus en plus nombreux à des voitures plus petites, vont réduire leur kilométrage annuel et utiliser davantage les transports en commun.

Plus on approchera de la limite de «l'élasticité de la demande», expliquait Jancovici, la marge de profit des pétrolières se ressentira de la décroissance de leurs ventes, ce qui n'est pas encore le cas parce que chacun fait l'effort de débourser un peu plus pour maintenir ses habitudes de conduite.

Mais ces ajustements du marché pétrolier risquent, à son avis, de se faire par chocs successifs, ce que les gouvernements ont la possibilité d'atténuer en taxant progressivement de plus en plus l'essence pour que le prix à la pompe atteigne le niveau qui provoque une réduction de la consommation avant que le marché n'impose cette logique. Et toute la différence est là, expliquait Jancovici.

Par hypothèse, si le gouvernement faisait passer en quelques années par des taxes progressives le prix à la pompe de 1,40 $ à 2,10 $, il se retrouverait avec des milliards qu'il n'aurait plus besoin d'aller chercher par d'autres taxes. Ou, explique Jean-Marc Jancovici dans ses conférences et écrits, un gouvernement pourrait utiliser cet argent, en tout ou en partie, pour financer le recours à des programmes massifs de réduction de la consommation des énergies fossiles afin de réduire à la fois les émissions de gaz à effet de serre (GES) et les impacts d'une société basée sur cette consommation (habitations trop grandes et mal isolées, étalement urbain, construction d'infrastructures routières, développement des transports collectifs, etc.)

Par contre, selon ce spécialiste, si ce sont les pétrolières qui empochent les 70 ¢ de notre exemple, l'État se privera d'énormes gains fiscaux et devra boucler son budget en taxant autrement les contribuables. Les consommateurs, pour reprendre notre exemple, paieront donc deux fois les 70 ¢ cités, une fois aux pétrolières et une fois au gouvernement. Voilà pourquoi, concluait Jean-Marc Jancovici, il en coûte moins cher aux consommateurs de voir l'État hausser lui-même le prix à la pompe par une taxe carbone.

«Les gens, écrit-il sur son site Internet, oublient souvent une différence majeure entre une hausse du prix de marché du pétrole et une hausse de la fiscalité, parce que, de leur point de vue de consommateur final, les effets à court terme semblent identiques. La taxe est une redistribution nationale, avec de l'argent qui ne quitte pas le pays, alors qu'une augmentation du marché du pétrole est un décaissement net du pays, avec de l'argent qui s'en va au profit des pays producteurs» et des pétrolières.

Les fausses solutions

Jancovici soutient par ailleurs qu'on ne peut pas s'en remettre à la technologie ou à des politiques d'atténuation des hausses de prix pour certaines catégories de consommateurs.

Les voitures, dit-il, sont effectivement moins énergivores qu'avant, mais leur coût d'utilisation baisse, ce qui stimule les achats et leur utilisation au point que la consommation globale d'essence augmente toujours, sous la poussée d'un parc mondial qui est passé de 15 à 30 millions de voitures entre 1973 et l'an 2000.

Les pays ont un intérêt économique réel à hausser progressivement leurs taxes sur l'essence — Jancovici propose une augmentation automatique de 2 % par année pour forcer le changement progressif chez les consommateurs — parce que la gestion des chocs économiques est toujours plus coûteuse qu'une croissance planifiée et prévisible des prix.

Oui, reconnaît-il, plusieurs catégories de travailleurs — pêcheurs, camionneurs, distributeurs, etc. — vont être touchées. Mais si les gouvernements amortissent trop systématiquement l'impact de ces hausses, ces utilisateurs ne changeront pas leurs habitudes de consommation, ce qui est l'objectif de fond. C'est au niveau du prix des produits et services qu'il faut agir, à son avis, en les indexant, par exemple, aux coûts de l'énergie. Ce qui laisse le dernier mot au marché.
 
26 commentaires
  • Veronique D.D. - Inscrit 21 mai 2011 08 h 17

    Si...

    Spéculation.

  • Wilbrod Eastman - Inscrit 21 mai 2011 08 h 20

    A rever

    A rêver.
    Un texte d’inepties.

  • France Marcotte - Abonnée 21 mai 2011 08 h 20

    Le pays dans une bulle

    "...les gains économiques d'une société en train de se décarboniser".
    Ah oui?
    Je ne me rappelle pas avoir entendu S.Harper avoir cette intention dans ses projets, qu'on aurait très bien pu comprendre et approuver.
    On y arrivera forcément, dit-on.
    Même dans un pays producteur de pétrole sale apparemment inépuisable, avec un gouvernement majoritaire pas très porté sur les contraintes fiscales qui ne croit pas à la menace que représentent les GES?
    Il semble y avoir loin d'ici à ce qu'on touche le fond du baril...
    La hausse à la pompe risque-t-elle plus ici qu'ailleurs d'aller longtemps aux pétrolières?

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 21 mai 2011 09 h 11

    Enfin, les vraies affaires.

    Enfin les écolos commencent à parler des vraies affaires, et concluent que les gouvernements doivent graduellement imposer des taxes plus élevées sur l'essence (nous imposons à peine la moitié des taxes perçues en Europe).
    Mais ne comptez pas sur les associations écolos pour le réclamer, elles ne veulent pas voir leur membership diminuer et leurs fonds se réduire comme une peau de chagrin.

  • yvesdeau - Inscrit 21 mai 2011 09 h 12

    paralyse dans l'analyse

    On peut bien en faire une thèse de doctorat en science économique ... Qu'en est-il de toutes les stations services rénovés et transformés en super dépanneur et quasi épicerie depuis les hausses de prix. C'est nous qui payons leur rénovation! Qu'en est-il de la nouvelle ville de DUBAI, symbole décadent du capitalisme sauvage. Cette ville aussi doit se payer. Nous ne sommes qu'un troupeau de consommateurs esclave n'y pouvant rien et aucun de nos gouvernements ont le courage politique d'agir.