La vallée du Richelieu est toujours dans l'eau - Inondations: à qui la faute?

Les municipalités autorisent peut-être trop facilement la construction de résidences dans les zones à risque.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les municipalités autorisent peut-être trop facilement la construction de résidences dans les zones à risque.

Personne n'aurait véritablement pu prédire l'ampleur de la crue des eaux dans la vallée du Richelieu ni pu faire quoi que ce soit contre elle. Mais la nature a beau être omnipotente, cela ne dégage pas pour autant l'être humain de ses responsabilités. À qui la faute?

Alors que les résidants de la vallée du Richelieu ont les pieds dans l'eau depuis maintenant trois semaines, voilà que la météo en remet: les 50 mm de pluie annoncés n'augurent rien de bon pour le secteur et retarderont certainement le retour de la rivière dans son lit.

Les experts le répètent: la crue est exceptionnelle, du jamais vu en 150 ans. La nature, pourtant si magnanime, étonnera toujours par sa force de frappe et sa grande imprévisibilité. Or l'humain, qui semble avoir du mal à tirer des leçons de l'histoire, n'est pas sans reproche. Car à façonner le paysage comme il l'a fait, il finit par en payer le prix.

Certains ont dénoncé le fait que plusieurs résidants avaient choisi de vivre très près du cours d'eau, sachant très bien que la zone était inondable et pas assurable de surcroît. Le bonheur a les pieds dans l'eau, selon l'expression de la biologiste et spécialiste des milieux humides Kim Marineau. «Il y aura toujours des résidences au bord de l'eau, dans des zones où il n'aurait pas fallu construire. Chacun a le goût d'avoir son petit quai», note la consultante, en ajoutant que ces terrains au bord de la rivière sont tout aussi alléchants pour les promoteurs. «Les gens en veulent et font des pressions. Ils vont même demander la construction de murets. Mais ça va faire comme un daleau et l'eau aura encore moins de possibilités pour s'étendre, ce qui augmentera les risques d'inondations.»

Les municipalités

Alléchées par les revenus fiscaux, les municipalités autorisent peut-être trop facilement la construction de résidences dans les zones à risque. «Si vous regardiez le montant des taxes qu'ils peuvent tirer des maisons sur le bord de l'eau, vous verriez que c'est énorme», souligne Mme Marineau.

Très peu de villes au Québec ont d'ailleurs légiféré pour interdire la construction en zones inondables. Il faut dire que la politique gouvernementale de laquelle elles doivent s'inspirer pour élaborer leurs réglementations n'est qu'un guide, et n'est donc pas coercitive. «Les municipalités régionales de comtés [MRC] ont l'obligation d'identifier les zones inondables et d'appliquer un cadre normatif. Le gouvernement doit l'approuver et ensuite, les municipalités doivent adopter une réglementation [sur la construction en zones inondables] dans un délai prescrit», explique Paula Bergeron, directrice de l'expertise hydrique au ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP).

Une politique claire, mais limitée

Élaborée à la fin des années 80, la version la plus récente de la Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables du MDDEP a été adoptée en 2005. Les modifications alors apportées concernaient notamment la gestion des zones inondables.

Compte tenu de la catastrophe en Montérégie, la politique est-elle satisfaisante? «Satisfaisante, c'est un bien grand mot quand on voit une inondation de cette ampleur, soutient Paula Bergeron. Mais c'est une crue historique, supérieure à ce qu'on prévoit normalement dans le cadre normatif. Même si on était parti de zéro, à un moment où [les berges] de la rivière n'auraient pas été construites, on n'aurait pas pu empêcher la construction de quelques maisons, même en 2005, alors qu'on a eu les données scientifiques sur les risques», souligne-t-elle pour montrer le caractère exceptionnel et imprévisible de la crue.

L'application


Selon Robert Leconte, professeur de génie civil à l'Université de Sherbrooke et spécialiste en hydrologie, la politique a une portée d'action limitée, mais a une position très claire sur la construction en zone inondable: dans les zones à fort courant (inondable en moyenne une fois en vingt ans), il est interdit de construire, alors que dans les zones à faible courant (inondables une fois tous les cent ans), certaines constructions à l'épreuve de l'eau sont possibles. Certaines exceptions sont prévues pour la construction de réseaux d'aqueduc ou pour installer une rampe de mise à l'eau de bateau, par exemple. «Le problème de la politique ne se situe pas au niveau de sa clarté, mais de son application. Il y aurait peut-être lieu de faire une loi qui interdirait la construction dans certains secteurs», soutien M. Leconte. En attendant, c'est aux municipalités de prendre ça en charge ou aux MRC de voir au développement ordonné du territoire, ajoute-t-il.

Faute d'un règlement municipal, un promoteur qui souhaite installer une maison ou une usine pourrait décider de s'installer en zone inondable et de remblayer le milieu humide, s'il obtient, bien sûr, une autorisation de la direction régionale du MDDEP. «Le promoteur n'a qu'à dire "je vais créer un nombre X d'emplois" et il va recevoir son permis pour remblayer. Parfois, on lui demandera de compenser en recréant un bassin un peu plus loin, explique Kim Marineau. Ça peut prendre du temps, mais tous les permis sont donnés. Je fais moi-même des demandes de permis et je vois bien comment c'est facile de les obtenir.»

Les données scientifiques sur les cours d'eau fournies par le MDDEP sont fiables, mais elles ne sont pas toutes à jour. Le ministère a actualisé ses données et recartographié le Haut-Richelieu en 2005, mais les cartes du Bas-Richelieu datent des années 70. Cette cartographie a pu être réalisée en vertu d'une entente fédérale-provinciale qui visait à sensibiliser et à encourager un aménagement responsable du territoire, qui ne consisterait pas uniquement en la construction de lourdes infrastructures, comme des digues, pour empêcher l'inondation du territoire. Or, depuis 2004, ce programme n'existe plus. «Maintenant, si on veut actualiser les cartes, il va falloir trouver les sommes d'argent pour le faire et ça coûte cher, a indiqué M. Leconte. Peut-être qu'avec ce qui se passe avec le Richelieu, ça va inciter le ministère à le faire. D'autant qu'avec les changements climatiques, on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve.»

L'homme, ennemi de la nature


Souvent artisans de leur propre malheur, les êtres humains ont depuis longtemps contribué à l'érosion des berges, à l'éradication des milieux humides (tourbières, marécages, parcelles de terre inondées) qui jouent un important rôle dans les écosystèmes, bref, à la destruction de ce qui assurait une bonne capacité d'absorption des sols et ralentissait les débordements des cours d'eau.

«On a perdu une grande proportion des milieux humides, surtout en Montérégie. C'est là où c'est le pire», constate Mme Marineau. Depuis 2002, entre la frontière américaine et Saint-Jean-sur-Richelieu, il ne restait plus qu'une vingtaine de milieux humides riverains résiduels capables d'absorber les eaux de la rivière Richelieu en cas de débordement.

Le reprofilage des ruisseaux par les agriculteurs, pour en faire de grands fossés rectilignes, ont également nui à l'endiguement des inondations. Les sinueux petits ruisseaux grugent certes la superficie cultivable, mais leur rôle est de ralentir les débits et d'épurer les eaux de surface. «Les agriculteurs essaient de gagner en productivité, mais ils s'enlèvent les capacités de rétention des sols; après ça ils doivent mettre plus d'engrais», fait remarquer la biologiste.

À Bruxelles, ville complètement asséchée au profit du développement urbain, on a commencé à creuser pour rouvrir les cours d'eau et créer des parcs et des zones où ils coulent à l'air libre. Et à fort prix. «Au Québec, on pourrait protéger ce qu'on a plutôt que de restaurer à grands frais, avance Mme Marineau. On doit toujours continuer à se poser des questions en termes de développement durable. Il faut que les gens comprennent ce que ça va nous coûter si on ne préserve pas ces milieux-là.»
2 commentaires
  • Amie du Richelieu - Inscrit 14 mai 2011 09 h 26

    Des poissons dans les champs, c'est pas nouveau!

    Quand j'étais petite, j'aimais écouter la grand-mère de ma meilleure amie raconter qu'un ouragan qui avait dévasté toute la côte est des États-Unis dans les années 1920 avait fait monter l'eau de la rivière Richelieu à un point tel qu'une partie de la rivière était sorti de son lit et passé à l'arrière de sa maison pour couler par-dessus des champs agricoles. Les Oblats (OMI) avait trouvé des poissons dans leurs champs de pommes de terre et de fraises par la suite.

    Une crue de 150 ans mon oeil!

    Johanne Dion
    Amie du Richelieu
    http://lesamisdurichelieu.blogspot.com/

  • Daniel Cyr - Abonné 14 mai 2011 11 h 31

    Les gens du Haut-Richelieu peuvent s'avérer chanceux!

    Les gens du Haut-Richelieu peuvent s'avérer chanceux malgré tout car si les berges du Lac Champlain étaient aussi artificialisées que celles de la rivière Richelieu, toute l'eau de la crue exceptionnelle de cet immense lac se serait vidangée beaucoup plus vite par son exutoire québécois, avec pour résultats des inondations encore plus graves dans la vallée. Protéger et respecter les berges des cours d'eau et les milieux humides demeure très utile aux sociétés qui les côtoient pour de nombreuses raisons, malheureusement étant donné que ces services écosystémiques sont gratuits, ils ne sont pas comptabilisés économiquement et leur réalité peu ou pas prise en compte. Les municipalités récoltent de jolies sommes des maisons construites toujours plus près des cours d'eau, mais combien leurs coûtent de telles catastrophes relativement prévisibles, sans parler du fait qu'une grande partie de la facture doit être "épongée" par tous les citoyens du Québec. Un nombre important de sinistrés de cette année étaient établis en zone jugée jusqu’ici sécuritaire, je suis attristé de leur sort, mais une autre partie des réclamations proviendra de propriétaires établis dans ce qui est bien documentée comme la zone inondable qu’on veuille le reconnaître ou non. Ce qui est encore plus grave réside dans le fait que plusieurs de ces propriétaires ont fait reculer le gouvernement en 2009 dans l’exercice de délimitation du domaine de l’État dans le Haut-Richelieu (projet de loi 28 – adopté en juin 2009). Ainsi le domaine de l’État passe maintenant à une cote plus basse d’environ 30 cm par rapport à la limite des hautes eaux de la rivière, ainsi ils se sont en quelques sortes battus pour faire baisser la limite de protection. Nous sommes en régime de droits proclament plusieurs personnes, mais dans des cas semblables, assumer ces choix s’avère un devoir! La situation appelle à nommer les choses par leur nom même si cela