2011 est l'année internationale de la biodiversité - Le Québec, une «terre promise»?

Matthieu Burgard Collaboration spéciale
La rainette faux-grillon: en Montérégie, son aire de répartition s’est égrenée de 90 %.<br />
Photo: - archives Le Devoir La rainette faux-grillon: en Montérégie, son aire de répartition s’est égrenée de 90 %.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Malgré des efforts de conservation accrus, les spécialistes québécois continuent de constater la perte de la biodiversité. Les changements climatiques et la fragmentation des habitats n'arrangent rien...

En 2009, vingt nouvelles espèces animales ont été ajoutées à la liste des espèces menacées ou en danger au Québec, ce qui a porté leur nombre à 38. Cent quinze autres espèces sont en voie de le devenir. Du côté des végétaux, ce n'est guère mieux: 392 espèces figurent sur la liste rouge, alors que l'édition précédente n'en comprenait que 375.

Ce n'est rien, penseront certains, puisque notre province compte aujourd'hui quelque 40 000 espèces de plantes et d'animaux sauvages. «Mais on est bien loin de l'abondante diversité qui s'offrait aux yeux des premiers colons il y a 400 ans», souligne Anouk Simard, biologiste au ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec.

Depuis ce temps, de nombreuses communautés animales et végétales furent décimées. Neuf espèces ont d'ail-leurs totalement disparu de nos contrées, dont une plante endémique, Draba peasi.

Chez nous comme ailleurs, le monde est en train de vivre ce que les experts appellent la 6e extinction: au cours des derniers siècles, la probabilité de disparition d'une espèce s'est accrue et est devenue 10 000 fois plus élevée qu'elle ne l'était avant que l'homme ne perturbe son rythme naturel. Parmi les espèces menacées ou vulnérables du Québec, 13 espèces sont représentées par seulement 20 occurrences ou moins dans le monde.

Qu'est-ce qui menace la biodiversité ?

Selon Anouk Simard, «dans notre histoire, ce sont d'abord les prélèvements abusifs qui ont causé l'éradication de nombreuses espèces, dont celles du grand pingouin et du canard du Labrador».

Aujourd'hui, la pression se maintient sur certaines ressources, en particulier la forêt, dont près de 0,02 % de la surface est déboisée annuellement au pays. Mais il s'agit d'une moyenne, puisqu'on pratique toujours les coupes à blanc dans la forêt boréale. Et régulièrement on grappille des bouts de forêt pour aménager des terres agricoles, des routes d'accès aux ressources naturelles, des projets de développement minier ou pétrolier, etc.

En effet, la principale menace contre la biodiversité est la destruction et la perte de l'habitat. Environ 75 % des prairies indigènes ont été transformées depuis la colonisation européenne, notamment pour l'agriculture. La proportion des terres cultivables est passée de 46 % à 53 % entre 1986 et 2006.

Autre exemple: de 80 à 98 % des milieux humides situés près des centres urbains ont été asséchés au Canada. La rainette faux-grillon de l'Ouest en a fait les frais: en Montérégie, son aire de répartition s'est égrenée de 90 %. «Cette grenouille aime malheureusement les mêmes habitats que les promoteurs immobiliers», déplore Anouk Simard.

Après la destruction de l'habitat, la seconde cause de perte de biodiversité est liée à l'arrivée d'espèces invasives exotiques. Ces plantes et ces animaux apportent de nouvelles maladies et livrent une concurrence féroce aux espèces historiques. C'est le cas de la salicaire, une plante d'origine eurasiatique qui a complètement étouffé la ketmie des marais en l'espace de 200 ans. Ou encore de l'introduction accidentelle des moules zébrées par l'eau de ballast des bateaux, qui a fait disparaître 33 % des moules indigènes des Grands Lacs!

Pour ne rien arranger, nos écosystèmes subissent aussi gravement les conséquences des changements climatiques. Là où les effets se font le plus sentir, c'est dans le Grand Nord. Fonte du pergélisol, recul du couvert de glaciers, les bouleversements sont aussi nombreux que les espèces en péril: de l'ours polaire aux nombreux oiseaux marins en passant par le caribou Ungava.

Quant au sud du Québec, les températures moyennes ont augmenté de 1,25 °C au cours des 40 dernières années et les spécialistes craignent une augmentation supplémentaire de 3 à 5 °C au cours de ce siècle. Pour survivre, beaucoup d'espèces devront migrer vers le nord.

Mais sauront-elles s'adapter? «La probabilité qu'une population s'adapte dépend de sa taille», explique Andrew Gonzalez, directeur du Centre de la science de la biodiversité du Québec. Dans son laboratoire, le chercheur a découvert que, chez les microbes, en deçà d'un seuil de 1000 individus, la population a plus de difficultés à s'adapter. «Bien sûr, un microbe n'est pas un ours polaire, mais c'est déjà un bon argument pour augmenter la taille des zones protégées», dit-il.

Des efforts à intensifier

La protection de notre patrimoine naturel est en marche. De 2003 à 2009, la proportion des aires protégées est passée de 2,08 % à 8 %. Le gouvernement québécois s'est donné pour objectif d'atteindre 12 % en 2015. Mais, lors de la dernière conférence sur la biodiversité qui s'est tenue à Nagoya, les États se sont entendus sur un objectif de 17 % d'ici 2020. «Ce pourcentage se justifie, parce qu'en général quand on perd plus de 90 % d'un habitat, plus de 50 % des espèces disparaissent, explique Andrew Gonzalez. Mais c'est une relation non linéaire, alors on essaie de dépasser davantage le seuil des 10 % d'aires préservées.»

Autant dire qu'«il va falloir réviser nos objectifs et bien choisir les 4 % de territoires à protéger pour atteindre les 12 % visés en 2015, prévient le chercheur. C'est dans le Grand Nord qu'on a fait le plus d'avancées, là où il y a relativement peu de diversité. Ça ne veut pas dire que ce n'est pas important de protéger cette région, mais il y a trop peu de réserves au sud, là où se concentrent les gens et la biodiversité.»

Dans ces zones, le scientifique travaille présentement à créer des réseaux écologiques pour relier tous les fragments de paysages par un ensemble de corridors. «L'idée n'est pas d'exclure l'humanité de ces zones, qui deviennent des lieux de récréation.»

Ces points de passage seront aussi importants à l'échelle continentale. Car le Québec devra non seulement préserver ses propres écosystèmes, mais aussi protéger de nouvelles espèces venues du Sud. «En effet, nous formons la limite nord de l'aire de répartition de nombreuses espèces. Si leur avenir est compromis au Sud par les changements climatiques, notre devoir est de leur assurer un refuge chez nous», prévient Anouk Simard.

***

Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 17 avril 2011 16 h 56

    Décevant...

    Chose certaine, il nous faut considérer ceci : quand, par exemple, l'importance des zones humides fût reconnues, combien avaient déjà été détruite ? Par contre, il faut aussi reconnaître une autre chose: combien furent détruitent après la reconnaissance de leur importance ?

    Il nous faudrait, ici au Québec, voir à "surprotéger" ces zones, qui sont généralement les endroit fournissant les nappes phréatiques, reconnaissant l'importance grandissante de l'eau potable dans le monde...

  • Daniel Cyr - Abonné 17 avril 2011 17 h 25

    Rajustez vos montres! Nous sommes dans l'Année internationale des forêts.

    Rajustez vos montres car 2011 n'est pas l'Année internationale de la biodiversité, elle l'était l'an passé, nous sommes en pleine Année internationale des forêts. Je ne veux pas par là négliger le fait que la biodiversité est un sujet préoccupant sur lequel nous devons encore nous pencher, les deux sont étroitement liés mais les écosystèmes célébrés cette année frapperont probablement plus l'imaginaire collectif, du moins c'est à souhaiter car comme nous pouvons le constater par cette coquille dans l'entête, la cible lancée en 2010 par l'ONU a été atteinte de façon mitigée. Cela démarre bien mal un article!