Grâce à L'Erreur boréale - La forêt a encore un avenir

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Image tirée du film L’Erreur boréale, de Richard Desjardins et Robert Monderie<br />
Photo: Robert Monderie Image tirée du film L’Erreur boréale, de Richard Desjardins et Robert Monderie

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Richard Desjardins et Robert Monderie ont suscité une prise de conscience avec la réalisation du documentaire L'Erreur boréale. Ils ont été des allumeurs de réverbères qui, dix ans plus tard, ont redonné à la forêt québécoise, à tout le moins en partie, son statut de territoire national. Que deviennent ces vastes espaces depuis ce temps?

Les forêts québécoises couvrent 761 100 km2 du territoire de la province, soit presque la moitié d'une superficie totale oscillant autour de 1 700 000 km2. Dans l'ensemble du monde, la superficie totale des forêts s'élève à 40 000 000 km2, au Canada, elle est de 4 021 000 km2, au Brésil, de 5 000 000 km2, en Europe, de 1 500 000 km2. À lui seul, le Québec possède 2 % des forêts mondiales. Il y a évidemment de quoi leur accorder de l'importance en raison de leur impact tant économique et social qu'écologique sur la population.

Luc Bouthillier, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt à l'Université Laval, a pour champ de spécialisation la politique forestière et l'évaluation écologique. Peu importe le nombre de détails techniques contestables que certains ont pu relever dans le brûlot cinématographique du poète chansonnier et de son complice, il estime aujourd'hui que le film a frappé fort et qu'il a marqué un tournant dans l'exploitation de cette ressource. Il situe le débat: «On parle d'immensité, de nordicité et de citoyenneté parce que 85 % de celle-ci est de tenure publique; inévitablement, elle représente un gros enjeu public à caractère politique parce que l'État en est fiduciaire, et non propriétaire, au nom de chaque citoyen.»

Cette forêt a été considérée, examinée et, jusqu'à un certain point, traitée comme un grand malade victime d'une pathologie chronique, au cours des dernières années. Il dresse son bilan de santé: «Je pense qu'elle se porte relativement bien, pour deux raisons. On a commencé les activités forestières autour de 1830; on compte presque deux siècles marqués par de telles activités pendant lesquelles la forêt n'a pas reculé. C'est une ressource résiliente et, même si les outils technologiques sont très puissants depuis les 50 dernières années, on n'a pas créé de désert. C'est la première raison qui m'amène à dire qu'elle se porte plutôt bien.»

La forêt est d'abord territoriale

Si cette forêt est en aussi bonne forme, pourquoi le secteur vit-il une crise majeure? Est-elle d'ordre strictement économique? «Actuellement, on parle d'une crise économique, mais ce que L'Erreur boréale a mis en lumière, c'est que celle-ci s'est profondément modifiée. Le film livre trois messages: on coupe trop, on coupe mal et il n'y a personne qui soit responsable. Sur le premier point, la commission Coulombe et le forestier en chef en sont arrivés à la conclusion que, oui, on coupe trop.»

Au-delà de ce constat, il est apparu, à la suite d'un examen plus poussé, que le véritable problème se situait ailleurs, comme le démontre le professeur: «L'industrie s'est toujours défendue d'avoir utilisé seulement la corde que le gouvernement lui avait donnée et celui-ci répondait qu'il avait mesuré la longueur de celle-ci le plus scientifiquement possible. Il faut donc fouiller comme il faut dans le rapport du forestier en chef pour comprendre que la grosse affaire qui a changé dans les 40 dernières années, ce sont les attentes envers la forêt.»

En fait, la forêt ne renferme pas que de la «pitoune» et de la planche. Il s'explique: «En fait, on voyait auparavant celle-ci comme un gros tas de bois et L'Erreur boréale a été un véritable révélateur sur ce plan et a mis le doigt là-dessus. Non, la forêt, ce n'est pas un tas de bois: toutes les autres ressources, tous les autres services ou tout ce qu'on pouvait attendre d'elle en plus du bois étaient considérés comme des contraintes; on essayait d'accommoder les milieux, mais la priorité demeurait toujours le bois, alors que la forêt, c'est d'abord un territoire avant d'être une source de matières premières.» Quant à dire si «on coupe trop», des mesures ont été prises sans répondre totalement aux attentes, selon les parties en présence qui s'expriment dans le débat.

Quant à savoir si «on coupe mal», là encore L'Erreur boréale contenait un gros fond de vérité, comme le signale M. Bouthillier: «Quand 95 % des pratiques forestières relèvent de la coupe à blanc, on constate qu'il est pratiquement impensable que cette seule façon de faire existe pour obtenir du bois dans la forêt québécoise.» En ce qui a trait à cet aspect de la question, des correctifs ont aussi été apportés: «On est loin d'avoir atteint le but, mais on se rend compte aujourd'hui que le coffre d'outils a été garni. Les façons de couper sont devenues différentes et démontrent un certain respect pour ce qu'on laisse sur le territoire et pour ce qu'on récolte. Il y a une amélioration.» Est-ce suffisant? «La réponse est non parce que, au fur et à mesure, la demande sociale à l'égard du territoire continue d'évoluer; on parle maintenant de la beauté des paysages et il est alors question d'esthétique. Mais, même si c'est difficile de couper mieux, ce n'est pas une raison pour ne pas essayer de le faire.»

Un nouveau régime se met en place

Finalement, un mouvement de réappropriation du territoire par les citoyens est apparu: «Celui-ci est survenu à la suite d'un cri du coeur, celui de L'Erreur boréale, dans le sillage duquel un nouveau régime forestier a vu le jour en mars 2010; il comprend deux grandes lignes de force et se penche sur d'autres points.» Il identifie la première: «Il y a la réappropriation du processus décisionnel par les régions qui ne se situe évidemment pas à 100 %, parce qu'il doit y avoir une reddition de comptes nationale. Dans chacune des 74 unités d'aménagement forestier des forêts publiques, il y a des tables locales de gestion intégrée où, de façon très régionale, on va définir ce qu'est la fameuse demande sociale.» Les forestiers donneront suite aux revendications dans la mesure du possible: «Il va y avoir un dialogue qui va s'établir au niveau d'une unité d'aménagement, ce qui n'existait pas du tout auparavant.»

Une autre étape est franchie et, encore une fois, L'Erreur boréale avait mis le doigt sur le bobo dans le cas de l'absence d'un interlocuteur valable, comme le laisse savoir Luc Bouthillier: «Desjardins dit dans l'avion qu'il n'était pas content de ce qui se passait derrière le chalet familial; il a alors appelé au ministère, qui l'a renvoyé à l'industriel, puis là c'était comme si j'appelais le bon Dieu et que c'était le diable qui me répondait.» Il traduit de tels propos: «Il voulait dire que le gouvernement a renoncé à ses responsabilités. Le but de ce film-là, c'était de montrer que la forêt relève du bien public mais que, finalement, la gestion en a été déléguée à un acteur bien particulier qui est l'industriel, dont la raison d'être est de transformer la matière ligneuse et non pas de la cultiver.»

Le professeur dégage l'au-tre trait majeur du nouveau régime: «C'est l'engagement à faire de l'aménagement écosystémique. Il existe par conséquent une dimension très sociopolitique dans le plan et une autre qui est davantage d'ordre technique, quoique les deux se rejoignent finalement. Sur le plan technique, on doit reconnaître que c'est une méchante commande: un tel aménagement, cela veut dire planifier les interventions en forêt de manière à s'inscrire dans une dynamique naturelle, qu'on connaît seulement de façon partielle. On assiste à un bouleversement de la culture du forestier qui est sans précédent.»

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Collaborateur du Devoir