Gaz de schiste - Colmater les puits à long terme pourrait coûter des milliards au Québec

L’ingénieur-géologue Marc Durand estime que les puits vont être grugés par les éléments salins des profondeurs.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’ingénieur-géologue Marc Durand estime que les puits vont être grugés par les éléments salins des profondeurs.

Il en coûtera «des milliards» au Québec pour colmater à long terme les puits de gaz de schiste quand l'industrie aura cessé de les surveiller, car les «bouchons» de ciment, recouverts de terre, seront d'autant moins éternels que les puits vont être grugés par les éléments salins des profondeurs.

C'est ce que soutient l'ingénieur-géologue Marc Durand dans une deuxième expertise sur les problèmes à long terme engendrés par une exploitation intensive des gaz de schiste au Québec. L'ingénieur-géologue a enseigné longtemps au Département des sciences de la Terre de l'UQAM avant de prendre sa retraite en 1999.

Dans une première expertise publiée il y a une semaine, l'ancien universitaire démolissait les prétentions de l'industrie des gaz de schiste qui a soutenu devant le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) que la fracturation des shales à deux kilomètres sous la surface terrestre ne pouvait pas créer de chemins ou de failles susceptibles de rejoindre la surface ou les eaux souterraines. Pour l'ancien professeur, c'est d'autant plus possible que les industriels n'ont aucune idée des failles présentes dans le sous-sol qu'ils vont fracturer, sans compter que les strates au-dessus des shales sont dans certains cas moins compactes, donc plus fragiles.

Dans son deuxième avis, publié hier sur Internet, Marc Durand explique: «Si on gardait à perpétuité les têtes de puits accessibles plutôt que de restaurer les sites, écrit-il, on aurait déjà une tâche moins complexe car on pourrait ausculter et voir venir la catastrophe. Mais personne ne propose ça nulle part. On indique qu'on devra restaurer le site à la fin de l'extraction. En fait, ça veut juste dire enterrer le problème et l'oublier jusqu'à ce qu'il nous éclate en plein visage. Trouver une solution à ce problème à ce moment-là sera une tâche impossible à réaliser, tout comme il est impossible d'effacer un puits» qui a pris 400 000 ans à se colmater totalement.

Les structures des puits, composées de ciment et de métal, «se dégraderont en milieu de salinité extrême, loin dans le substratum de toute possibilité d'inspection et d'entretien», poursuit le spécialiste.

Ce dernier ajoute: «Ça veut dire quoi, en clair? Des mégaproblèmes à chacun des puits, des moyens de mitigation à mettre en place, des études complexes à entreprendre pour tenter de trouver une solution. Et des commissions du BAPE pour chaque site? [...] Il y en aura beaucoup sur les 20 000 puits projetés: peut-être entre 250 et 500 nouveaux cas par décennie dans une génération. Des milliards à prévoir dans le budget du Québec», soit des milliers de fois les maigres bénéfices que le Trésor public aura récoltés avant que les exploitants privés ne remettent les sites à leur propriétaire légal, le gouvernement du Québec, qui deviendra alors responsable de la suite des choses.

Il est impossible, précise l'ingénieur-géologue, que des puits, conçus pour «une durée de vie très courte» ne se mettent pas un jour à fuir par des failles créées par la fracturation ou par les faiblesses structurelles du béton et de l'acier des puits grugés par les eaux salines des grandes profondeurs.

Aux États-Unis, dit-il, des puits arrivés en fin de vie utile au terme d'une ou deux générations font «de plus en plus de victimes d'explosions en raison des gaz qui remontent». Le même problème, écrit-il, va inéluctablement survenir ici un jour sous les zones habitées ainsi exploitées.

Les industriels, explique enfin cet ingénieur-géologue qui a enseigné pendant 25 ans, ne récoltent que 20 % du gaz. Le reste va continuer à faire pression sur des structures conçues pour l'exploitation, mais qu'on va soudainement convertir en un «bouchon» qui ne peut pas durer à perpétuité. Plus la fuite surviendra tard, plus le problème sera difficile à réparer, selon Marc Durand. Et cela ne tient pas compte du coût de la contamination de certaines nappes d'eau souterraines par les eaux salines et le gaz, qu'il sera à peu près impossible de décontaminer, posant des défis majeurs aux cours d'eau et à des collectivités entières.

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