Négocier la «paix du caribou»

Photo: Source Louis Gagnon/Tourisme Québec

Nous avons parlé à plusieurs reprises dans cette chronique des affrontements des dernières années entre les Innus du Québec et les autorités de Terre-Neuve dans ce qui était devenu la «guerre du caribou».

Des bandes de la Basse-Côte-Nord organisaient des expéditions de chasse dans la région de Churchill Falls, comme leurs ancêtres le faisaient depuis des générations avant eux. Le problème venait du fait que cette région terre-neuvienne abrite une harde de caribous des bois en déclin prononcé, que les autorités de Terre-Neuve voulaient absolument protéger, une obligation incontournable.

Les autochtones de leur côté entendaient affirmer leurs droits ancestraux et celui de chasser et pêcher sans égard pour les frontières tracées par les Blancs, soit celles des provinces. Les affrontements entre ces deux logiques se sont concrétisés sur le terrain par des affrontements à la limite de l'acceptable. Des coups de feu ont même été tirés sur des hélicoptères des agents de la faune qui, en retour, ont procédé à des saisies de matériel et décerné amendes salées pour des infractions majeures aux lois de la province.

En réalité, ces affrontements durent depuis près de 40 ans, même si les médias méridionaux et urbains que nous sommes en ont peu parlé. Mais derrière ces conflits sociaux, juridiques et culturels se profile un nouvel enjeu de conservation auquel autant les Innus que les Terre-Neuviens ne peuvent échapper, soit la nécessité de protéger toute espèce menacée, d'autant plus que le caribou est un pilier de la culture innue.

Dans ce secteur, soit dans le territoire autour de la route Churchill Falls-Goose Bay, deux troupeaux de caribous utilisent la même forêt.

Privé de nourriture pour avoir surexploité ses bases alimentaires, le troupeau de la rivière George a commencé à migrer plus au sud à la recherche de nouvelles ressources alimentaires. Il a ainsi rejoint les caribous des bois qui habitent la région Churchill Falls-Goose Bay, eux-mêmes menacés de déclin prononcé pour diverses raisons, dont une chasse trop intense dans les dernières années. Mais voilà que cette région abrite désormais deux hardes menacées, car le troupeau de la George est aujourd'hui en plein effondrement, en «implosion», pour avoir épuisé ses bases alimentaires.

Une telle situation ne pouvait qu'intensifier la guerre du caribou que se livrent Terre-Neuve et les chasseurs innus québécois.

Jusqu'à ce que mercredi, l'état-major des ministères terre-neuviens en cause dans ce dossier se rende à Sept-Îles rencontrer les chefs de bande de la Côte-Nord et de la Basse-Côte-Nord pour tenter de négocier ce qu'on commençait déjà hier à appeler la «paix du caribou».

Armand Mackenzie, un conseiller spécial de la bande d'Uashat-Maliotenam, où la rencontre a eu lieu, nous expliquait qu'il s'agissait en fin de compte «d'une très bonne réunion» où, ajoutait-il, les mots clés ont été «dialogue, conservation et cogestion».

Il s'agit à l'évidence d'un développement majeur dans une crise où tout le monde s'enfonçait d'une année à l'autre.

Du côté terre-neuvien, trois sous-ministres, entourés de leurs biologistes et spécialistes, étaient présents: on y retrouvait en effet ceux des ministères de la Justice, de l'Environnement et de la Conservation, et finalement de celui des Affaires autochtones et labradoriennes.

Comité de cogestion

Les parties en présence ont convenu non seulement de se revoir, mais elles vont le faire dans le cadre d'un «comité de cogestion» qui va aborder les problèmes les plus aigus, ceux qui n'ont pas été réglés dans la rencontre de mercredi, où l'essentiel a porté sur les principes d'un rapprochement qui pourrait déboucher éventuellement sur la «paix du caribou».

Terre-Neuve, a expliqué Armand Mackenzie, ne nie plus le droit de chasser sur son territoire aux chasseurs innus québécois et se dit prêt à discuter avec eux de quotas de prises, de périodes et de zones de chasse.

Le nouveau comité de cogestion de la chasse au caribou de la région de Churchill Falls comprendra, ajoute le conseiller de la bande d'Uashat-Maliotenam, des Innus du Québec et du Labrador, ainsi que des représentants des gouvernements de Québec et de Terre-Neuve.

Mais le plus important dans cette affaire, c'est sans aucun doute le fait qu'une telle rencontre indique par sa simple existence que les deux parties savaient qu'elles se retrouvaient dans un cul-de-sac avec l'escalade en cours et que tout le monde allait y perdre en continuant dans la voie de l'affrontement.

Pour les autochtones, expliquait Armand Mackenzie, il s'agit d'un «changement radical d'attitude de la part de Terre-Neuve». Je suis convaincu que les représentants terre-neuviens nous auraient dit la même chose si on avait pu les joindre, ce qui n'a pas été possible.

Le deuxième point majeur de cette rencontre est sans contredit le fait que les autochtones acceptent de faire primer le principe de la conservation sur celui de la récolte afin que cette ressource alimentaire et culturelle soit encore disponible pour la prochaine génération.

Les deux groupes rejoignent ainsi la philosophie québécoise, inscrite dans la Loi sur la conservation de la faune. Notre principale loi sur la conservation prévoit en effet que les exploitants commerciaux vont être les premiers à devoir s'abstenir si une menace pèse sur un cheptel. Puis, s'il faut protéger davantage, se sera au tour des chasseurs ou pêcheurs sportifs, puis enfin des personnes dont les gibiers constituent les bases alimentaires, comme les autochtones. Mais si la gravité de la menace l'exige, même les autochtones ou ceux pour qui les gibiers constituent une base alimentaire doivent cesser toute forme de récolte.

Dans le passé, cette exigence a été dure à faire admettre dans certaines bandes autochtones où la conscience des enjeux n'a pas la portée des inventaires scientifiques sur l'état des espèces. Ainsi, il a suffi que de vieux chasseurs innus rêvent de hardes nombreuses pour justifier des chasses sur des hardes réellement menacées. À ces exagérations culturelles, par contre, il faut opposer le fait que certains savoirs autochtones sont à bien des égards étonnants de précision, pour ne pas dire supérieurs aux nôtres, notamment parce qu'ils procèdent d'une vision «terrain» de grande valeur. En reconnaissant ce savoir pour mieux l'intégrer aux discussions de l'éventuel comité de cogestion, Terre-Neuve pose un geste important autant sur le plan culturel que biologique.

Il faut souhaiter que la perspective d'une future «paix des caribous», une fois enclenchée sur le plan des principes, se traduise par des solutions qui permettront d'atteindre un réel équilibre entre les impératifs de la conservation et d'une exploitation durable des ressources vivantes et tellement extraordinaires de cette région.

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