Climat et biodiversité - Des avancées qui se butent à l'immobilisme politique

Au cours de 2010, les citoyens se sont mobilisés aux niveaux local et régional, comme on n’a pas ça vu depuis longtemps.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Ronaldo Schemidt Au cours de 2010, les citoyens se sont mobilisés aux niveaux local et régional, comme on n’a pas ça vu depuis longtemps.

L'année 2010 aura été très féconde à deux égards: on y a enregistré des avancées majeures dans les grands dossiers planétaires — changements climatiques et biodiversité — en même temps qu'elle donnait lieu à des mobilisations de citoyens aux niveaux local et régional, comme on n'en a pas vu depuis longtemps au Québec.

Par contre, le dynamisme qui a caractérisé ces percées notoires a fait ressortir plus que jamais l'immobilisme qui caractérise les politiques environnementales provinciales et fédérales, de plus en plus alignées sur les grands lobbies industriels. Le cas des sables bitumineux est devenu la caricature du genre. Trois évaluations distinctes — celles du commissaire fédéral à l'environnement, de la Société royale du Canada et, cette semaine, d'un groupe de travail de niveau international — ont donné raison aux écologistes qui martèlent depuis des années que les feux verts donnés à répétition par l'Alberta et le gouvernement Harper n'étaient encadrés par aucune démarche d'évaluation environnementale basée sur la science.

La Société royale du Canada devait même affirmer que les normes canadiennes d'évaluation environnementale n'étaient même pas à la hauteur des standards internationaux que met en avant la Banque mondiale pour de grands projets dans les pays en développement. Comme une des lacunes majeures relevées par ces évaluations indépendantes réside dans l'absence d'évaluation des impacts cumulatifs des projets, cela fait ressortir cruellement le fait qu'ici même, au Québec, nos règles d'évaluation environnementale des grands projets, notamment de nos projets hydroélectriques, omettent de la même façon cette dimension primordiale d'une planification étatique à la hauteur des exigences d'un véritable développement viable.

Climat et biodiversité

L'échec de la conférence sur le climat de Copenhague en décembre 2009 faisait craindre un effondrement des efforts et stratégies de l'ONU en matière d'environnement. Les pays en développement avaient alors refusé de reconnaître l'accord de Copenhague, négocié principalement entre la Chine et les États-Unis, puisqu'il avait été négocié sans leur participation et ne faisait pas droit aux préoccupations qui se retrouvaient dans le lent processus d'élaboration d'une entente globale sur le climat, en cours depuis plusieurs années.

La conférence de Nagoya au Japon, survenue dans la deuxième moitié d'octobre, allait bouleverser toutes ces prédictions car, même si le dossier de la biodiversité est littéralement occulté par la grande presse internationale, une entente historique est sortie de ces assises auxquelles participaient 190 pays. Le dossier avait peu évolué depuis 2002, alors que la communauté internationale s'entendait à Johannesburg pour arrêter le déclin de la biodiversité terrestre avant 2010. Inutile de dire que cet objectif a été raté, ce qui n'augurait rien de bon pour la suite des choses.

Mais, contre toute attente, Nagoya a permis d'accoucher d'un plan de travail en 20 points pour freiner, ou à tout le moins ralentir, le rythme actuel de disparition des espèces. Il s'agit de 20 stratégies que chaque pays pourra mettre en place s'ils peuvent s'appliquer à leurs écosystèmes. Ils se sont aussi entendus, et c'est le plus surprenant, sur un protocole en négociation depuis huit ans, qui balise le partage des bénéfices que les multinationales de la pharmacologie et de la chimie organique vont retirer de leur exploitation de l'énorme capital génétique encore présent dans les pays en développement. La communauté internationale a aussi haussé à 17 % l'objectif de conservation par des aires protégées que chaque pays devra instituer sur son territoire. Actuellement, la moyenne terrestre est de 13 % et celle du Québec, d'un lamentable 8 %, a été atteinte cette année de peine et de misère. Il a aussi été convenu de hausser la surface des fonds marins protégés, présentement à 10 %, de 1 % d'ici 2020.

Plusieurs n'ont pas vu venir la surprise qui allait aussi survenir à Cancún au début de décembre, où 194 pays ont participé à une nouvelle conférence internationale sur le climat. Peu de gens ont réalisé que les efforts et les méthodes de négociation déployées à Nagoya, qui va devenir le Kyoto de la biodiversité, expliquent une partie du succès de Cancún.

Comme l'a dit une porte-parole de Greenpeace, la conférence de Cancún n'a pas sauvé la planète, mais les négociations sur le climat. Toutefois, comme un processus fonctionnel, consensuel et balisé le plus possible est un préalable à toute négociation en vue de sauver le climat planétaire d'un emballement à la hausse, force est de conclure que Cancún aura été une étape cruciale vers cet objectif. Et là comme à Nagoya, on est revenu aux longs pourparlers des dernières années pour mesurer les progrès afin de délimiter avec encore plus de précision des obstacles à dépasser pour mieux négocier des solutions acceptables.

En matérialisant le principe de la «responsabilité commune mais différenciée» inscrite dans la convention de Rio, les camps Nord et Sud ont réglé au fond le principal problème qui les opposait depuis une décennie, soit la non-implication des pays en développement dans l'effort commun. Mais à partir du moment où les pays développés acceptent de payer une partie substantielle de la facture de l'effort de réduction de GES, de l'adaptation aux changements climatiques et du prix pour protéger des forêts qui rapporteraient gros si on les abattait, la table est mise pour une première vraie négociation sur les efforts de réduction de chacun l'an prochain à Durban, en Afrique du Sud.

Mobilisation citoyenne

En même temps que la communauté internationale forçait l'avance dans les grands dossiers de la biodiversité et du climat, au Québec, ce sont les citoyens qui prenaient en charge de façon spectaculaire en 2010 les principaux dossiers environnementaux. Et dans la plupart des cas, ce sont eux qui ont mis la main sur le volant pour diriger l'action, si on peut reprendre cette expression chère à notre premier ministre, qui a sans doute moins aimé ces différentes mobilisations aux quatre coins du Québec.

La mobilisation citoyenne dans le dossier des gaz de schiste, qui avait été lancée l'an dernier par l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), a donné la mesure de ce que peuvent faire de petits comités actifs, qui apprennent à utiliser Internet pour s'informer et se parler.

Mais si ce dossier s'est imposé dans les deux grandes régions métropolitaines du Québec, aux îles de la Madeleine on se mobilisait d'abord contre le projet d'exploration pétrolière en mer sur le site terre-neuvien Old Harry. Cette mobilisation, attisée par l'énorme retentissement qu'a eu la marée noire du golfe du Mexique, a réuni autant des pêcheurs que de simples citoyens peu intéressés aux plages noires qu'un accident pétrolier pourrait leur valoir.

Pendant ce temps, sur la Côte-Nord, citoyens et professionnels se mobilisaient contre l'exploration d'uranium dans leur région, une activité peu polluante au premier abord, mais qui pourrait modifier beaucoup le paysage de cette région si on passait au stade de la production, ce qui pourrait bien se produire prochainement avec l'ouverture d'un premier site.

Les audiences du BAPE sur le projet minier Osisko devaient, à l'autre bout du Québec, en Abitibi, soulever la pertinence au XXIe siècle de la vieille Loi des mines. Ce secteur est probablement le seul du domaine des richesses naturelles qui attend d'être atteint par la Révolution tranquille, après la faune, les forêts, l'énergie et l'agriculture. La contestation, qui touchait le projet Osisko d'abord, se retrouve aujourd'hui au centre du collimateur des citoyens en lutte dans les trois dossiers précédents, et d'autant plus rageusement que Québec semble vouloir maintenir les vieilles prépondérances législatives de l'ère coloniale.

Et, moins visible celui-là, le dossier des champs électromagnétiques mobilise de plus en plus de citoyens autour de Montréal et en région, tout comme celui de la destruction des milieux humides, où l'engagement des militants et des citoyens ne semble pas vouloir se relâcher, un effet sans doute du maintien de politiques vétustes qui protègent davantage les entrepreneurs véreux de la construction que ces écosystèmes fragiles.

On a vu aussi réapparaître cette année les scientifiques et les professionnels dans certains dossiers, une absence remarquée depuis longtemps. Dans le dossier de l'uranium, les médecins de la Côte-Nord ont menacé de démissionner en bloc si Québec autorisait les activités de transformation. Dans le dossier de l'amiante, que Québec veut relancer à coup de dizaines de millions malgré les risques que ce produit fait courir aux travailleurs des pays en développement, médecins et chercheurs ont déployé une énergie peu commune pour faire échec au plan gouvernemental, une partie qui est loin d'être gagnée mais dont la vigueur pourrait encourager d'autres scientifiques et des têtes grises à la retraite à s'impliquer dans de nouvelles batailles en 2011.

À suivre, évidemment.
7 commentaires
  • Pierre Vaillancourt - Abonné 24 décembre 2010 09 h 44

    Merci M. Francoeur !

    Merci M. Francoeur pour vos nombreux articles tout au long de l'année, toujours denses, documentés et à l'affût de tout ce qui se dit ou se fait au niveau des questions environnementales.

    Le Journal Le Devoir est privilégié de profiter de votre plume, et ses lecteurs aussi, bien sûr !

  • Amie du Richelieu - Inscrit 25 décembre 2010 06 h 33

    Joyeux Noël!

    Joyeux Noël et merci, M. Francoeur!

    À suivre, en effet!

  • P. Boutet - Inscrit 26 décembre 2010 00 h 34

    Le paquebot

    Je sens le paquebot tourner.

    Est-ce seulement une impression!

  • BernardP - Inscrit 26 décembre 2010 14 h 19

    Cancun... Le début de rien d'autre

    Il n'y a eu que des mots à Cancun et il n'y aura que des mots dans les conférences climatiques des prochaines années. Dans la foulée du Climategate et compte tenu du nombre croissants de scientifiques qui s'opposent aux conclusions du GIEC, la vaste majorité des chefs d'État ont compris qu'ils ont été victimes d'une supercherie. Mais, captifs des groupes de pression, ils doivent continuer à faire semblant.

    Si l'on peut graduellement mettre de côté la fausse menace de changements climatiques qui ont toujours été et qui seront toujours, on pourra mieux s'attaquer à des problèmes environnementaux bien réels, comme la pollution de l'eau et de l'air (non, le bioxyde de carbone n'est pas un polluant).

    Une explication centrale se trouve derrière tous les problèmes d'environnement: la surpopulation. S'il n'y avait qu'un milliard d'humains sur la terre, la pression sur les écosystèmes serait beaucoup plus facile à gérer.

  • celine parent - Inscrit 27 décembre 2010 10 h 47

    Merci d'être au poste

    Merci d'assurer la vigie pour nous, M. Francoeur.

    Chacun de vos articles est une lecture indispensable!