Climat - La fonte de la banquise donne naissance au «pizzly»

Un ours polaire sur les rives du canal Robeson, à la frontière entre le Canada et le Groenland<br />
Photo: Agence Reuters Nick Cobbing Un ours polaire sur les rives du canal Robeson, à la frontière entre le Canada et le Groenland

Les mammifères des régions arctiques s'apprêtent-ils à connaître un vaste métissage? Vont-ils mêler leurs populations et leurs gènes à mesure que fondent les glaces polaires? C'est l'hypothèse que soutiennent trois biologistes américains dans un commentaire publié dans la revue Nature jeudi.

En 2006, un ours blanc portant des taches brunes est tué par un chasseur américain. Après analyse de son ADN, il s'avère qu'il s'agit d'un hybride entre l'ours polaire et le grizzly. Ce premier cas reste isolé jusqu'à ce que soit confirmé, au printemps 2010, qu'un nouvel ours bicolore venait d'être tué. Fourrure blanche et pattes brunes, l'animal est cette fois une chimère de seconde génération, né d'un grizzly mâle et d'une femelle hybride.

En lui-même, le phénomène ne surprend pas les scientifiques. Ni chez les ursidés ni chez les mammifères marins. Si l'hybridation reste rare chez ces derniers, elle n'en a pas moins été observée à maintes reprises. À la fin des années 1980, une baleine soupçonnée d'être une chimère de narval et de béluga fut découverte à l'ouest du Groenland. Les marsouins de Dall peuvent occasionnellement s'hybrider avec des marsouins communs. Plusieurs descendants de fausses orques et de grands dauphins sont nés en captivité, et le rorqual bleu se croise naturellement avec le rorqual commun.

«Chez les animaux comme chez les plantes, on sait aujourd'hui qu'il existe beaucoup de cas d'hybridation spontanée», confirme Frank Cézilly, professeur d'écologie comportementale à l'Université de Bourgogne (Dijon). La nouveauté, c'est que cet événement pourrait considérablement s'amplifier parmi les mammifères polaires sous l'effet du réchauffement climatique. Du fait, d'une part, de la remontée vers le nord de certaines espèces. Et d'autre part parce que les populations sur le déclin, au-delà d'un certain seuil, ne sont plus assez nombreuses pour que deux individus reproducteurs se rencontrent — ce qui augmente les chances d'hybridation lorsqu'ils entrent en contact avec des représentants d'espèces proches.

Espèces menacées

En se fondant sur des données biologiques, écologiques et géographiques, Brendan Kelly, chercheur à la NOAA, l'agence américaine responsable de l'étude de l'océan et de l'atmosphère et premier signataire du commentaire paru dans Nature, a ainsi recensé 34 types possibles d'hybridation entre 22 espèces, dont 14 sont plus ou moins menacées d'extinction. «Avant la fin du siècle, l'océan Arctique sera sans doute libre de glace durant l'été, explique le chercheur. Les phoques et les baleines qui, jusqu'à présent, sont restés isolés par la mer de glace évolueront alors dans les mêmes eaux.» La baleine du Groenland et la baleine franche de Biscaye pourraient alors s'accoupler, de même que les représentants d'espèces différentes de phoques, de marsouins ou de morses.

Les conséquences? Il est trop tôt pour les connaître précisément, mais les chercheurs redoutent qu'elles soient défavorables aux espèces déjà menacées. Il reste ainsi moins de 200 baleines franches dans le Pacifique Nord, et cette espèce pourrait rapidement s'éteindre si ses amours avec sa cousine du Groenland, aux effectifs beaucoup plus nombreux, devaient se multiplier.

S'ils sont fertiles, ces croisements risquent par ailleurs de donner naissance à des animaux moins adaptés à leur environnement. Particulièrement bien protégé du froid grâce à sa fourrure doublée d'une épaisse couche de graisse, l'ours blanc, une fois mâtiné de grizzly, pourrait se révéler nettement moins apte à supporter les rudes conditions du Grand Nord. Et certains de ces «pizzlys», observés dans un zoo allemand, ont montré qu'ils avaient la même aptitude à chasser le phoque que l'ours polaire, mais pas ses capacités de nageur hors pair.

«L'hybridation n'est pas forcément une mauvaise chose, et peut constituer une importante source de renouvellement biologique. Mais si elle est provoquée par les activités humaines, elle se produit vite et risque de réduire la diversité des gènes et des espèces», estiment les chercheurs américains, pour qui il est urgent de mettre en oeuvre le suivi génétique des animaux de l'Arctique. «Il faudra étudier le comportement des nouveaux hybrides, les suivre sur plusieurs générations, vérifier s'ils gardent leur vigueur biologique et s'ils se reproduisent entre eux», renchérit Frank Cézilly.

Choisira-t-on alors de les préserver? Ou d'en supprimer certains? C'est ce qu'ont fait récemment les autorités américaines avec des hybrides nés d'un croisement entre coyote et loup rouge, pour éviter que ce dernier, en voie d'extinction, ne disparaisse définitivement.
1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 19 décembre 2010 21 h 39

    S'ils peuvent se croiser...

    c'est qu'ils ne constituent pas des espèces différentes, non?