Les forêts tropicales, futur eldorado des marchés «carbone»

L’urgence est de donner des règles mondiales à la lutte contre la déforestation.<br />
Photo: Agence Reuters Tarmizy Harva L’urgence est de donner des règles mondiales à la lutte contre la déforestation.

Qui paiera pour la protection des forêts tropicales? La lutte contre la déforestation — le sujet le plus consensuel de la Conférence de Cancún sur le climat — bute encore sur cet épineux «détail». Le débat a pris des allures de guerre de religion. D'un côté, les adeptes du marché prêts à convertir les arbres en valeurs boursières. De l'autre, les partisans d'un financement exclusivement indexé sur des fonds publics. Les premiers sont beaucoup plus nombreux que les seconds, surtout représentés par la Bolivie et quelques voisins latino-américains. Mais toute décision requérant l'unanimité, il faudra, pour parvenir à un accord à Cancún, que les deux options restent ouvertes. Et c'est probablement ce qui va se passer.

Après tout, REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Degradation), le mécanisme imaginé pour récompenser les pays qui luttent contre la déforestation, ne sera pas opérationnel avant plusieurs années. Cela laisse encore le temps de discuter.

Sauf que, sur le terrain, la réalité va plus vite que les négociations: un marché du carbone forestier est déjà sur les rails.

Le 16 novembre, le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, a signé avec ses homologues de l'État d'Acre, au Brésil, et du Chiapas, au Mexique, un accord de coopération au terme duquel la Californie pourra acheter des crédits carbone correspondant aux tonnes de CO2 séquestrées grâce aux initiatives déployées pour protéger la forêt ou en étendre sa superficie. La Californie, qui s'est engagée à ramener ses émissions de gaz à effet de serre à leur niveau de 1990 d'ici à 2020, va instaurer un marché de permis d'émissions pour ses industriels. Mais pour permettre aux entreprises d'atteindre plus facilement cet objectif, celles-ci pourront acheter l'équivalent de 8 % de leurs permis à l'étranger. Ces futurs crédits «REDD» en feront partie. C'est précisément ce que dénonce la Bolivie, pour qui la forêt ne doit pas être un moyen donné aux industriels d'échapper à leurs responsabilités.

Cet accord — le premier du genre — «démontre que nous pouvons donner un coup d'arrêt à la déforestation en l'absence de politique nationale et d'accord international», explique Steve Schwartzman, de l'ONG américaine Environment Development Fund. Il manifeste à coup sûr la détermination de certains gouvernements locaux de s'affranchir des négociations internationales.

Bien que la déforestation soit à l'origine de 18 % environ des émissions annuelles de GES — autant que le transport mondial —, les forêts ont jusqu'à présent été prises en compte avec prudence par l'ONU. Car il est moins facile de mesurer une tonne de carbone séquestrée par un écosystème forestier que de mettre un compteur à la sortie d'une cheminée d'usine. Seules les plantations et les actions de reboisement entrent dans les mécanismes de développement propre (MDP) — le dispositif qui permet aux entreprises des pays industrialisés de recevoir des crédits carbone en échange des actions d'atténuation du changement climatique financées dans les pays du Sud. Mais les conditions à remplir sont si nombreuses et si complexes que les projets forestiers représentent moins de 1 % des quelque 6600 projets MDP validés ou en cours de validation par l'ONU.

Du coup, ces projets forestiers ont prospéré sur une voie parallèle pour alimenter un marché volontaire sur lequel viennent s'approvisionner les entreprises qui, pour l'instant, veulent surtout verdir leur image en allégeant leur empreinte écologique. Des opérateurs de cette nouvelle classe d'actifs, comme CarbonNeutral Company,

investissent directement sur des projets de reforestation pour revendre des crédits au préalable certifiés par un des multiples standards privés qui ont fleuri ces dernières années pour garantir la qualité de ces nouvelles valeurs. Les multinationales financent elles aussi des projets, comme l'anglo-britannique Shell et la russe Gazprom, qui se sont impliquées dans la protection de 100 000 hectares de tourbières en Indonésie, ou encore la

britannique BP en Bolivie et la française Peugeot en Amazonie. Au total, 434 programmes volontaires sont en cours dans le monde, pour un marché évalué à 25 millions d'euros (33,1 millions $US) en 2009. Autant dire des pacotilles à côté des 30 milliards $US annuels (22,6 milliards d'euros) que pourrait mobiliser le plan de sauvetage des forêts tropicales version REDD. Un joli pactole.

Cette course dispersée au carbone forestier pose cependant un problème: elle risque de ne pas servir la cause de la lutte contre la déforestation. Dans leur jargon, les experts parlent d'un risque de «fuite» pour désigner le danger de voir la destruction de la forêt se déplacer. Une récente étude sur le Vietnam a ainsi montré que 50 % des progrès réalisés en étendant la superficie forestière dans le pays ont été annulés par les importations massives de bois des pays voisins qui ne protègent pas leurs forêts. Marchés ou fonds publics? L'urgence est de donner des règles mondiales à la lutte contre la déforestation. Faute de quoi les «carbon cow-boys», ces chasseurs de crédits qui ont déjà défrayé la chronique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ont de beaux jours devant eux.