Solutions locales pour un désordre global - L'agrobusiness est un fléau

Denis Lord Collaboration spéciale
Une scène du film Solutions locales pour un désordre global<br />
Photo: Source Métropole Une scène du film Solutions locales pour un désordre global

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Connaissances de la nature profonde des sols, liens directs entre producteurs et consommateurs, préservation des semences patrimoniales: il existe des solutions de rechange à l'industrialisation outrancière de l'agriculture. Coline Serreau les illustre dans son documentaire intitulé Solutions locales pour un désordre global.

Dès les premières images de ce documentaire Solutions locales pour un désordre global, la charge est sonnée contre l'agrobusiness, qui ne dérougira pas, d'autant plus qu'il n'y aura pas de champs-contrechamps. Les représentants de l'industrie n'auront pas la parole.

La guerre d'abord, celle de 14-18, où la paysannerie se fait éradiquer dans les tranchées, notamment avec le gaz moutarde, substrat des fertilisants et pesticides imposés ultérieurement. Et c'est pendant la Seconde Guerre mondiale que seront créés en France le Groupement national interprofessionnel des semenciers (GNIS) et son catalogue des semences autorisées. Aujourd'hui encore, point de salut hors de ce catalogue. Au menu: des semences à 75 % non reproductives, le taux grimpant jusqu'à 99 % dans les variétés de tomates.

L'agrobusiness lui-même ensuite. Cinq multinationales possèdent 75 % des semences potagères à travers le monde. Selon Serreau, elles ont imposé la monoculture et les variétés les plus exigeantes en matière d'engrais et d'herbicides, comme la pomme golden. Les corollaires de cette exaction? La malbouffe, la pénurie alimentaire, un cauchemar généralisé pour les agriculteurs, aux prises avec l'endettement, la pauvreté et un taux de suicide catastrophique. Ailleurs, presque cocasses, des aberrations comme la création, pour gagner du temps, d'une race de poulets sans plume — qui nécessitait une augmentation du chauffage — l'Inde exportant ses vaches au Brésil mais se faisant imposer Holstein et consoeurs.

Hold-up global

Bien avant Kathryn Bigelow, Coline Serreau a atteint en 1985 un statut inespéré pour une réalisatrice, trônant en tête du box-office hexagonal avec Trois hommes et un couffin, bien au-delà des blockbusters de l'époque comme Rambo 2 et Retour vers le futur.

Ensuite, en vrac, La Belle Verte, La Crise, Saint-Jacques... La Mecque, souvent des comédies remettant en question les valeurs morales, sociales. Mais c'est seule, loin du lourd équipage cinématographique, que Serreau a tourné Solutions locales pour un désordre global, sur quatre continents et durant trois ans, un tournage dont la modestie de moyens épouse celle des solutions proposées.

Selon Coline Serreau, les grands cartels ont dénaturé la notion même de l'agriculture. «Après la Seconde Guerre mondiale, affirme-t-elle, ils ont décidé que l'agriculture devait générer des coûts et que le peuple devait les payer. Ils ont volé l'argent du peuple, les impôts — on appelle ça des subventions — sous prétexte d'aider à l'alimentation. C'est un tour de passe-passe extraordinaire! On nous bassine aujourd'hui que ce système agricole nourrit le monde, mais c'est un échec total, il y a un milliard d'affamés et 20 jours de stock alimentaire sur la planète! Ce système a complètement échoué à partager les ressources de la Terre. Il les a démolies, mais il ne les a pas partagées!»


Un équilibre à rétablir

Les intervenants dans le documentaire, comme Claude Bourguignon, microbiologiste, ainsi que Vandana Shiva, épistémologue et militante, entre autres, assimilent l'agriculture moderne à une démarche patriarcale. «Il ne faut pas dresser les hommes contre les femmes, qui sont elles aussi capables d'être très patriarcales, commente Coline Serreau. Et la compétition masculine n'est pas mauvaise si elle est équilibrée. Mais l'agriculture moderne est dans une configuration patriarcale où on ne s'occupe plus de faire vivre une terre, mais d'en extraire ce qui peut servir. Il est temps que les femmes prennent leur pouvoir, parce qu'elles sont porteuses de valeurs qui vont équilibrer les valeurs patriarcales qui sont en train de démolir complètement la société.»

Selon Vandana Shiva, avec le foeticide féminin pratiqué notamment en Inde et en Chine, le patriarcat ancien rejoint une nouvelle forme de patriarcat. «C'est un supervirus de patriarcat, commente Coline Serreau, plus de 37 millions de foetus manquent, c'est un génocide terriblement occulté. En Chine, c'est près de 30 % des filles qui sont assassinées à cause de la politique de l'enfant unique. En Inde, il y a des villages entiers où il n'y a que des mecs, ils vont chercher les femmes au Sri Lanka.»

Que faire?

Mais Coline Serreau et ses interlocuteurs ne font pas que dénoncer: ils abordent et étayent diverses solutions aux conséquences de l'agriculture industrielle. C'est par exemple le Mouvement des sans-terre au Brésil, qui regroupe 350 000 familles, revendique l'accès à la terre et pratique l'autosuffisance alimentaire. C'est, en Inde et au Pakistan entre autres, le réseau de semenciers et de producteurs organiques Navdaniah, qui privilégie la place des femmes. En France, le réseau des Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (AMAP) lie directement producteurs et consommateurs, sur un modèle analogue à celui de l'Agriculture soutenue par la communauté. C'est dans ce pays également qu'oeuvrent Lydia et Claude Bourguignon, microbiologistes et agronomes déjà remarqués dans le documentaire de Dominique Marchais, Le Temps des grâces. Le couple a créé, voilà 20 ans, le seul laboratoire français de recherche et d'analyses en microbiologie des sols au service des agriculteurs. Comme pour la fabrication de biopesticides, le film de Coline Serreau s'attarde à démontrer l'incroyable vie se cachant sous la surface, où interagissent micro-organismes, végétaux et minéraux.

Il faut encore évoquer le cas d'Antoniets Semen Sviridonovitch, qui exploite en Ukraine une ferme de 8000 hectares et a troqué les pesticides contre une démarche biologique, avec un rendement souvent avantageux.

Vers demain

Solutions locales pour un désordre global privilégie certes des démarches traditionnelles, mais sa réalisatrice ne se positionne pas pour autant contre le progrès. «Il faut garder des choses de la modernité, précise-t-elle, comme la mécanisation douce, qui soulage l'humain, et il y a des pratiques à très grande échelle qui marchent très bien. Il ne s'agit pas de revenir au Moyen-Âge! Regardez Sviridonovitch, il a des camions, mais il utilise aussi tout un système de biomasse et de rotation des cultures, son sol n'est jamais exposé. La sécheresse, il ne connaît pas, alors que d'autres près de lui tirent la langue. C'est ça, l'intelligence de l'agriculture.»

Coline Serreau préconise l'effacement de la dette des agriculteurs — tout comme celle du tiers-monde — et la revalorisation de l'agriculture. «Vous vous rendez compte de ce que la dette des paysans rapporte aux banques, les intérêts annuels? Elles l'ont voulue et elles les tiennent, les paysans. Il faudrait effacer tout ça et aider à la réparation des terres. Ensuite, on remet des millions de gens en agriculture pour nourrir l'humanité, avec des conditions de vie et des salaires décents. Ils adoreraient faire ça, s'il y avait des boulots valorisés et bien faits, plutôt que de rester dans des bureaux enfermés. Nous avons la possibilité matérielle de le faire, l'argent est là. Des milliards sont donnés en subventions pour démolir les terres. Ça nécessite une politique différente.»

Actes Sud propose également une version en livre de Solutions locales pour un désordre global.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Inscrit 1 décembre 2010 11 h 21

    J'aimerais me voir... martiens !

    Tout fait en sorte que j'ai de plus en plus honte d'être humain... (voyant ce que ce soit disant "humain" a été capable de faire, ou plutôt... défaire...)
    Il est également décevant de voir qu'en trois jours, aucun commentaire ne fut inscrit suite à cet article... même s'il s'agit ici de notre autosuffisance alimentaire !
    Je vois les pays industrialisés, comme dans un full Party, tous pacté au bout, au volant d'une voiture, allant 150 km/h sur des chemins crochus, chantant et riant, et ceci sans voir le mur de béton qui s'approche et sur lequel ils sont sur le point de s'écraser... mais il ne préfère pas le voir, car ça "couperait" leur fun! Il faut profiter aux maximum du moment présent... plus tard ? demain ? dans une minute ? On verra quand ont y s'ra rendu...
    Pis les générations à venir ? Y feront comme nous autres! Y se débrouilleront!
    A bat la solidarité, Vive l'individualisme !