Québec - Difficile de passer à l'économie de demain!

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
La Fédération des producteurs de porcs du Québec vient tout juste de se doter d’indicateurs de développement durable. <br />
Photo: Agence Reuters Laszlo Balogh La Fédération des producteurs de porcs du Québec vient tout juste de se doter d’indicateurs de développement durable.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 2006, le gouvernement québécois a amorcé un important virage social, économique et écologique en entérinant la Loi sur le développement durable. Depuis, Québec s'est doté de divers outils pour encadrer sa démarche, notamment en adoptant sa Stratégie gouvernementale de développement durable 2008-2013. Moins de cinq ans après l'amorce de ce processus, la province est-elle plus durable? «Oui», répondent des spécialistes de la question, mais, si le Québec est sur la bonne voie, il ne progresse encore qu'à pas feutrés.

En matière de développement durable, évaluer les progrès accomplis n'est pas une mince tâche. Aussi, afin de mesurer les effets de sa démarche, le gouvernement québécois s'est doté d'un système d'indicateurs dont l'objectif est de traduire le plus fidèlement possible l'ensemble des réalités relatives au concept de développement durable.

«Le développement durable est l'expression d'un espoir qu'on espère concrétiser de différentes manières, sans avoir encore trouvé la recette. Mais il suppose, dans tous les cas, de reconnaître que l'environnement est une condition de tout développement et qu'il n'y a de progrès social possible qu'à condition que les grands équilibres macro-écologiques soient préservés. Par ailleurs, le développement durable suppose une économie aux propriétés particulières, c'est-à-dire que, à titre de moyen, il faut éviter qu'elle nous éloigne des fins du développement durable. Le développement durable suppose en effet de resituer l'économie comme moyen du développement individuel et collectif, en l'évaluant non pas en donction de sa vitalité uniquement, mais aussi de son intensité écologique et de son potentiel social», explique Corinne Gendron, titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l'Université du Québec à Montréal.


Progression

Au cours des dernières années, d'importants progrès ont été réalisés en matière de développement durable au Québec. Depuis 2009 seulement, bon nombre d'initiatives ont contribué à son évolution. On n'a qu'à penser aux nombreux supermarchés et restaurateurs qui, parce qu'ils adhèrent aux principes de la pêche durable, ont décidé de bannir certaines espèces de poissons de leurs étals et de leurs tables afin de promouvoir des pratiques plus respectueuses de la biodiversité marine. On peut aussi songer à la Fédération des producteurs de porcs du Québec, qui vient tout juste de se doter d'indicateurs de développement durable, ou encore à l'implantation de la norme ISO 26000, qui vise à guider et encadrer les organismes dans la prise en charge de responsabilités sociétales.

«De façon générale, on progresse, mais à pas feutrés, avance Alice Friser, coordonnatrice de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l'UQAM. Autant du côté du gouvernement que de l'entreprise, il y a beaucoup d'initiatives qui se prennent, et ça, c'est très positif, mais en même temps, l'heure est grave.»


Le gouvernement et le développement durable

Si, en adoptant une série de mesures pour encadrer le développement durable et en soutenant des initiatives favorables à celui-ci, le gouvernement québécois a démontré son désir d'apporter des changements aux modes de développement de la province, le Québec a encore beaucoup à faire. Aussi, afin que les progrès amorcés ne se limitent pas au seul plan écologique, le gouvernement devra s'assurer d'adopter une démarche de gestion transversale.

Comme l'indique dans son plus récent rapport M. Jean Cinq-Mars, commissaire au développement durable du Québec, «la mise en place d'une loi et l'adoption d'une stratégie gouvernementale de développement durable au Québec représentent les premiers éléments de la concrétisation d'une volonté politique à cet égard. Ces mesures sont issues d'une démarche d'envergure et ambitieuse. Le succès de leur application repose toutefois sur la nécessité de considérer concrètement et de façon continue, dans la prise de décisions, les trois piliers du développement durable (économique, écologique et social) de même que l'effet à long terme des programmes et des projets gouvernementaux.»

D'après Mme Friser, pour que la démarche de développement durable transcende les activités des ministères, les différents organismes et ordres de gouvernement devront aussi assurer un meilleur arrimage de leurs initiatives et de leurs politiques. Requérant une complexe coordination, la gestion intergouvernementale et interministérielle du développement durable exigera une importante coopération de tous les acteurs concernés.

«Il y a présentement un manque de cohérence entre les actions qui se prennent aux niveaux local, national et mondial, et c'est là que se trouve le plus grand défi. Il y a de bonnes décisions qui se prennent dans certaines provinces, mais pas dans d'autres, ce qui crée un déséquilibre au sein du pays. Pour que nous progressions réellement, les différents gouvernements devront mieux s'arrimer», estime Mme Friser.

L'entreprise et le développement durable

Pour les entreprises québécoises, passer de l'économie d'hier à l'économie de demain n'est pas chose facile. Si plusieurs entreprises se montrent préoccupées, bon nombre se questionnent toujours quant à la façon d'intégrer les principes de développement durable à leurs activités, et des actions concrètes tardent à être appliquées.

«Les entreprises n'ont d'autre choix que de s'investir dans le développement durable et de se doter de politiques de responsabilité sociale, parce que leurs concurrentes le font, parce que tout le monde le fait. Certaines sont très proactives et agissent en bonnes citoyennes, mais personne n'est encore parfait. Beaucoup ont tendance à tenir un beau discours, mais, dans la réalité, on note un écart entre leurs pratiques et leurs propos. Certains confondent responsabilité et philanthropie. C'est un pas en avant, mais ce n'est pas suffisant», précise Mme Friser.

Aussi, par rapport à leurs concurrentes à l'étranger, les entreprises québécoises accusent un certain retard en matière de développement durable, notamment parce qu'elles n'ont pas su se saisir des occasions qu'a offertes la crise financière de 2008. D'après Corinne Gendron, parce qu'elle a nécessité des investissements publics colossaux, cette récente crise, dont le Québec s'est tirée de façon relativement indemne, aurait pu être l'occasion de réaliser d'importants progrès dans le processus de modernisation écologique de l'économie.

«La crise a été l'occasion pour plusieurs pays d'investir dans la modernisation écologique de l'économie, comme en Chine par exemple, remarque Corinne Gendron. Malheureusement, ni le Québec ni le Canada n'ont conditionné leurs réinvestissements en fonction de ce paramètre, ce qui les a privés d'un dividende économique et écologique.»

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Collaboratrice du Devoir