Québec et Canada - Les « filons » d'or bleu s'épuisent

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Le Saint-Laurent, vu de la côte de Charlevoix<br />
Photo: Heiko Wittenborn/Tourisme Québec Le Saint-Laurent, vu de la côte de Charlevoix

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Souvent présenté comme un pays riche en or bleu, le Canada dispose de l'une des plus importantes ressources en eau renouvelable de la planète. Si on a longtemps pensé que sa richesse était inépuisable, un récent rapport publié par Statistique Canada démontre que la quantité d'eau disponible au pays tend à diminuer. Les Québécois doivent-ils s'en inquiéter? Selon le spécialiste Frédéric Lasserre, bien qu'il y ait certes lieu d'être vigilant, rien ne sert de s'affoler.

D'après le rapport intitulé L'activité humaine et l'environnement: offre et demande d'eau douce au Canada, publié par Statistique Canada et basé sur des données fournies par plus de 2900 stations d'observation dispersées sur le territoire canadien, il semblerait que, au cours des 30 dernières années, la quantité d'eau renouvelable au pays ait diminué d'environ 8 %. Affectant principalement la région des Prairies, cette diminution serait essentiellement due à la consommation d'eau des Canadiens et aux changements climatiques.

«Le rapport souligne que, dans la plupart des régions du Canada, la quantité d'eau a diminué, pas de façon majeure, mais tout de même. Ce que ça montre, c'est qu'à long terme il y aura une tendance à la diminution de la quantité des ressources disponibles. Ce que ça indique aussi, c'est qu'il faudra modifier nos habitudes de consommation. Avec la vague des changements climatiques qui s'intensifie, on aura de plus en plus souvent des étés relativement chauds et secs pendant lesquels les cours d'eau vont voir leur débit diminuer significativement. Au Québec, on ne manquera jamais d'eau, mais on risque de connaître des étés où il y aura moins d'eau disponible», explique Frédéric Lasserre, professeur au Département de géographie de l'Université Laval et directeur de l'Observatoire de recherches internationales sur l'eau.

Par jour et par personne: 350 litres

Ainsi, de façon récurrente en période estivale, les Québécois, qui utilisent au quotidien une moyenne de 350 litres d'eau par personne, devront adapter leurs façons de consommer. Selon M. Lasserre, l'un des principaux défis sera de faire accepter aux industries, aux agriculteurs et aux particuliers que, lorsqu'il y aura moins d'eau, il faudra en réduire l'usage.

«Il ne sera plus possible d'utiliser l'eau comme si elle était disponible à l'infini. Il faudra couper dans des usages superflus. Pour les particuliers, par exemple, ça pourrait vouloir dire qu'il ne sera plus permis de laver la voiture et le pavé à grands jets d'eau. Ce sont des mesures tout à fait justifiées, mais, pour beaucoup de concitoyens habitués à penser que l'eau est surabondante, manifestement, ça pourrait mal passer», souligne le spécialiste.

En plus de consommer de façon plus responsable, les Québécois devront aussi faire face au problème de la pollution de l'eau, aujourd'hui largement généré par le secteur agricole. Il faut savoir que, comme ailleurs dans les pays occidentaux, l'intensification de l'agriculture au Québec a favorisé un accroissement notoire des pressions exercées sur les ressources, ce qui entraîne d'importantes conséquences sur l'environnement et se traduit surtout par la contamination de l'eau, la dégradation des sols et la détérioration des habitats et de la biodiversité.

Dégradation

À titre d'exemple, selon le dernier «Portrait global de l'état de santé du Saint-Laurent» réalisé conjointement par Québec et Ottawa, bien que, globalement, on note une régression de plusieurs agents contaminants dans l'eau du fleuve, plusieurs formes de contamination toxique perdurent dans certains secteurs malgré les efforts mis en branle pour enrayer la pollution. Aussi, d'après ce rapport, «la contamination de l'eau par les substances toxiques dans certains tributaires à vocation agricole et l'intégrité biotique évaluée à partir des communautés de poissons d'eau douce s'avèrent préoccupantes».

«Longtemps, l'essentiel de la pollution, particulièrement dans le bassin du Saint-Laurent, a été le fait de l'industrie, explique M. Lasserre. Aujourd'hui, ça s'est en bonne partie amélioré. À l'heure actuelle, le problème de la pollution des eaux au Québec, c'est surtout un problème du secteur agricole et ça se reflète dans le fait que, dans bon nombre de municipalités rurales, la qualité de l'eau potable laisse à désirer. Pourquoi? Parce qu'il y a énormément d'infiltrations, dans les nappes, de grandes quantités d'engrais et de pesticides. C'est une importante conséquence du virage industriel qu'a connu l'agriculture.»

Si, au cours des dernières années, le gouvernement a renforcé les normes de potabilité de l'eau, notamment en adoptant en 2002 sa Politique nationale de l'eau, et a instauré certaines mesures d'intervention afin de mieux contrôler la pollution d'origine agricole, sa démarche demeure essentiellement orientée vers l'intervention réglementaire, et les solutions préventives tardent à être envisagées.

«C'est bien de se doter d'un cadre législatif, mais les normes sont devenues tellement sévères que beaucoup de municipalités rurales ont beaucoup de mal à trouver l'argent pour financer des usines de potabilisation qui permettent de respecter la législation. Il serait sûrement plus efficace de traiter la pollution agricole en amont, en amenant les agriculteurs à mieux gérer leur environnement. Il ne faudrait pas leur jeter la pierre. Si l'agriculture s'est intensifiée, c'est en grande partie parce que les gouvernements ont poussé les agriculteurs à prendre ce virage. Aujourd'hui, nous en vivons les conséquences», argue M. Lasserre.

Les transferts massifs

Depuis quelques années, au même titre que la potabilité et la quantité des ressources disponibles, la question des transferts massifs d'eau vers les États-Unis suscite une certaine inquiétude chez les Québécois. Si plusieurs craignent que la province ne soit contrainte de partager ses ressources hydrauliques avec son voisin du Sud afin de respecter certaines clauses de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), selon M. Lasserre, il n'y a pas lieu de s'inquiéter.

«D'abord, il est important de souligner qu'il n'y a jamais eu de demande américaine officielle faite au Canada pour des transferts d'eau, indique le géographe. Il y a peut-être eu des discussions — on cite souvent la rencontre de George Bush et Jean Chrétien en 2001 — mais il n'y a jamais eu de demande officielle. Ça se comprend tout à fait parce que ce n'est absolument pas rentable.»

Outre le fait que les pouvoirs publics ont adopté une série de mesures législatives visant à freiner d'éventuels transferts massifs d'eau, étant donné l'état actuel des finances publiques, l'implantation de tels projets paraît effectivement peu probable.

Coûts prohibitifs

«Pour construire un aqueduc qui transporterait l'eau du Canada vers les États-Unis, il faudrait compter plusieurs milliards de dollars. Il ne faut pas oublier que l'eau est lourde et que la transporter sur de longues distances consomme beaucoup d'énergie et revient cher. On estime que, au minimum, le mètre cube d'eau reviendrait à 70 ¢. Sachant que de 70 à 80 % de l'eau consommée dans l'Ouest des États-Unis l'est par le secteur agricole, on voit mal comment on pourrait rentabiliser un projet qui transférerait des millions de mètres cubes d'eau pour répondre presque uniquement aux besoins du secteur agricole, surtout à un prix qui est beaucoup trop élevé pour le marché», précise M. Lasserre.

Malgré tout, certains lobbyistes persistent, mais l'opinion publique reste plutôt défavorable aux projets de transferts massifs d'eau. Aussi, M. Lasserre se veut rassurant: «À mon avis, la question de l'eau, c'est comme pour l'Arctique. Ça reflète l'extrême appréhension de l'opinion publique canadienne à propos de tout ce que peuvent faire les États-Unis ou des intentions qu'on leur prête. À mon avis, ça traduit plus la relation très complexe que le Canada entretient avec son grand voisin qu'une préoccupation légitime.»

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Collaboratrice du Devoir