Eau et industries québécoises - Personne n'a calculé la valeur économique de l'eau

Claude Turcotte Collaboration spéciale
Avec 2% des réserves mondiales d'eau douce, le Québec est plutôt bien placé pour faire face à la rareté croissante de l'eau dans le monde<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Avec 2% des réserves mondiales d'eau douce, le Québec est plutôt bien placé pour faire face à la rareté croissante de l'eau dans le monde

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Peut-on parler d'une industrie québécoise de l'eau? Une chose est certaine, sans eau il n'y aurait pas d'industrie sur ce territoire.

Le fleuve et des affluents ont été des voies d'accès essentielles pour le développement de plusieurs régions, pour le transport par navire ou par flottaison du bois coupé des papetières et jusqu'aux portes de leurs usines, qui avaient aussi besoin d'eau pour la fabrication de la pâte et du papier.

Puis, des alumineries ont construit des barrages pour s'alimenter en électricité. Et que dire des pêcheurs et des agriculteurs qui n'auraient pas pu exister sans eau? Bien sûr, l'industrie touristique a besoin de lacs et de rivières. Et puis, il y a Hydro-Québec, les constructeurs de petites centrales, les exploitants d'eau embouteillée à des fins de consommation locale et d'exportation, etc. Quelle pourrait être la valeur économique de toutes ces activités humaines qui ont l'eau pour matière première?

Plusieurs milliards

Certainement plusieurs milliards de dollars, si on ne prend en considération que la simple valeur marchande, laquelle ne rend d'ailleurs pas compte de toute la réalité. «Personne n'a calculé la valeur économique de l'eau. Il n'y a eu que des lectures partielles», soutient Jean-Pierre Revéret, professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM.

Celui-ci a obtenu un doctorat en sciences économiques de l'Université de Clermont-Ferrand en 1985, avec une thèse portant sur «la gestion des pêcheries de poissons de fond de l'Atlantique du Nord-Ouest de 1949 à 1984, avec une perspective bio-économique». Avait-il eu la prémonition de la crise de la morue qui allait éclater au grand jour dans les années suivantes? «Il y a eu celle-là et plusieurs au-tres avant elle», répond-il.

Conférencier au Forum sur l'eau dans quelques jours, M. Revéret proposera un débat sur la gestion de l'eau à partir de trois points de vue parfois conflictuels, à savoir l'eau comme marchandise, l'eau dans un système écologique à protéger et enfin l'eau dans un contexte de tendances sociales faisant de celle-ci un bien essentiel, une ressource vitale et un droit fondamental.

Pression sociale

«On sent une pression sociale pour connaître la valeur de tout ce qui n'a pas de prix, de choses qui ne sont pas sur le marché. Cela est devenu un peu plus concret depuis 20 ans, avec la préoccupation écologique. Auparavant, ce n'était qu'un débat théorique, il n'y avait pas de demande de la part des diri-geants», souligne-t-il.

En outre, «des moments-clés» ont fait évoluer la perception de la réalité depuis une dizaine d'années. En 1997, Robert Costanza, un économiste écologique, a pris en compte le facteur de la biodiversité. Et puis, il y a eu en 2005 l'évaluation des écosystèmes pour le Millenium Ecosystem Assessment.

La démarche adoptée depuis par certains gouvernements et organismes consiste à mesurer la valeur de la biodiversité par le biais des biens et services que la nature apporte de façon tout à fait gratuite. On a pris conscience du fait que la dégradation de la biodiversité, au sein de laquelle l'eau joue le rôle d'un système sanguin vital, entraîne en même temps la perte de ces services gratuits qu'offre la nature. «C'est ainsi que la notion de biens et services écologiques a ramené la biodiversité dans le champ de l'analyse économique. Ce fut le point de bascule», constate M. Revéret.

Une étude magistrale divulguée cette année par le groupe mondial The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB) montre que la dégradation de la biodiversité cause maintenant une perte par habitant de 650 $ par année dans le monde entier, pour une somme totale de 4,5 milliards.

Prendre conscience


Dans cette perspective, comment établir la valeur économique de l'eau? «On s'en fout. Il ne faut pas s'empêtrer dans des batailles de chiffres. Nous sommes en pleine évolution. L'important, c'est la prise de conscience», répond M. Revéret. Pour illustrer cette évolution, il cite un cas très concret aux États-Unis, où les fonctions de pollinisation sont perturbées. Pour la première fois, on doit avoir recours à des propriétaires de ruches qui déplacent leurs abeilles dans des endroits où la nature seule ne peut plus faire son travail.

Un autre cas est celui du bassin des Catskills, région montagneuse qui apporte l'eau aux pompes d'une usine de traitement d'eau de la ville de New York. On en arrive au point où il faudrait une seconde usine de traitement pour répondre à la demande, ce qui coûterait plusieurs milliards. Sans la pollution agricole, cette usine ne serait pas nécessaire, puisque la filtration naturelle serait suffisante.

La solution? De meilleures pratiques agricoles et le rachat d'un certain nombre de fermes, ce qui coûtera beaucoup moins cher que de construire une seconde usine. Cette façon de comparer les options offre une façon de calculer ce qu'apporte la nature en biens et services gratuits et d'éviter les coûts qu'entraînent les dommages.

Heureux Québec

Quoi qu'il en soit, avec 2 % des réserves mondiales d'eau douce, le Québec est plutôt bien placé pour faire face à la rareté croissante de l'eau dans le monde. Il ne s'agit pas seulement d'en faire une gestion judicieuse, mais peut-être aussi d'en profiter pour développer une expertise exportable et très rentable.

En ce domaine, l'Ontario semble avoir déjà un pied dans l'étrier. Un rapport remis en avril dernier au gouvernement de l'Ontario par le Centre ontarien de l'avancement des technologies écologiques et la firme XPV Capital Corporation proposait pour objectif que, d'ici 2015, cette province devienne un centre d'excellence mondial de l'eau et un fournisseur de classe mondiale de technologies, services et savoir-faire pour des solutions novatrices et durables concernant l'eau. Le marché potentiel visé serait de 400 milliards.

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Collaborateur du Devoir