La biodiversité, c'est payant!

La barrière de corail de Nouvelle-Calédonie, l’une des plus vastes au monde.<br />
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Photo: Agence France-Presse (photo) Marc Le Chelard La barrière de corail de Nouvelle-Calédonie, l’une des plus vastes au monde.

Au lieu d'exploiter à outrance les ressources de la planète comme il le fait actuellement, au nom de la croissance, l'être humain devrait plutôt prendre en compte la valeur des écosystèmes et les services rendus par la nature dans le processus de prises de décisions économiques. Une telle réorientation de notre modèle de développement serait d'ailleurs des plus rentables, selon ce que conclut un rapport parrainé par l'ONU, chiffres à l'appui.

Rapport synthèse très attendu, «L'économie des écosystèmes et de la biodiversité» (TEEB en anglais) plaide pour une plus grande reconnaissance de l'importance de l'«actif» que représentent toutes les composantes de la nature, mais aussi de l'immense coût rattaché à leur perte, souvent irréversible. Si la chose ne constitue pas une «panacée», elle n'en est pas moins un outil permettant de «recalibrer» les critères de choix, dans la sphère publique comme privée.

«L'invisibilité de la valeur de la biodiversité a souvent encouragé l'utilisation inefficace ou même la destruction du "capital" naturel qui est à la base de nos économies», soulignent d'entrée de jeu les auteurs du rapport. Une destruction qui devrait représenter près de 10 % du PIB mondial d'ici 40 ans, soit un montant qui se chiffre en milliers de milliards.

«L'approche TEEB peut réinitialiser la boussole de l'économie et ouvrir une nouvelle ère dans laquelle la valeur des services de la nature est rendue visible et devient une composante explicite du processus de prises de décisions dans le monde politique comme dans le monde des affaires, a expliqué hier l'économiste indien Pavan Sukhdev, qui a présidé les travaux de TEEB. Mais si nous ne faisons rien, non seulement nous perdons des milliers de milliards en bénéfices maintenant et pour les générations futures, mais nous appauvrissons aussi les plus démunis et nous imposons un risque supplémentaire aux générations futures.»

Il y a donc tout à gagner à emprunter la voie suggérée dans le rapport, soulignent ses auteurs. De nombreux exemples et études démontrent en effet que donner une valeur aux services rendus par les «actifs» de la nature — forêt, eau douce, faune sauvage, milieux humides, etc. — aurait d'importantes retombées économiques positives. Ils reconnaissent toutefois que l'exercice peut s'avérer «complexe et controversé». Mais les résultats de plus de deux années de travaux, rendus publics hier lors de la conférence internationale sur la diversité biologique de Nagoya, tendent à démontrer sa rentabilité.

Les chercheurs mettent ainsi en exergue une décision de la Ville de New York de donner des subventions — totalisant 1,5 milliard — aux propriétaires de terres dans les montagnes proches de Catskill pour moderniser les techniques agricoles et éviter les écoulements de polluants. Cette initiative a permis à la Ville d'éviter la construction d'une nouvelle usine de filtration des eaux, dont le coût était estimé à entre 6 et 8 milliards.

De façon plus globale, le fait de ralentir la déforestation galopante qui sévit dans plusieurs régions du monde permettrait des économies annuelles de plus de 3700 milliards en réductions de gaz à effet de serre. L'actuelle gestion catastrophique des pêcheries mondiales fait quant à elle perdre plus de 50 milliards de dollars de revenus par année, contrairement à un système qui favoriserait une utilisation durable des ressources.

Dans certains cas, la provenance des bénéfices peut même étonner. À elle seule, la protection des récifs de corail engendrerait des bénéfices annuels de 30 à 170 milliards. Il faut dire que ces zones très menacées abritent 25 % des espèces de poissons pêchées dans le monde et que des dizaines de millions de personnes en dépendent pour assurer leur survie.

Au contraire, selon les données présentées dans le document, les impacts négatifs engendrés par les 3000 entreprises importantes de la planète coûtent à eux seuls plus de 2200 milliards par année.

Mais apporter des changements significatifs nécessiterait toute une série de mesures, dont imposer aux entreprises l'obligation de déclarer tous les impacts négatifs liés à leurs activités, mais aussi des incitatifs à la réduction de l'empreinte écologique, notamment selon le principe du «pollueur-payeur».

Les auteurs suggèrent en outre d'établir une gestion efficace d'aires protégées (surtout en haute mer) de façon à protéger la biodiversité. Sans oublier que la restauration des écosystèmes devrait faire partie des priorités d'investissements.

3 commentaires
  • Catherine Caron - Inscrit 21 octobre 2010 09 h 16

    La finance à l'assaut de la biosphère

    Je vous invite à lire l'analyse critique, «La finance à l'assaut de la biosphère», que font Agnès Bertrand (co-auteure du livre L'OMC, le pouvoir invisible) et Françoise Degert à ce sujet. C'est à lire sur le site de Terre citoyenne (entre autres) :
    http://www.terre-citoyenne.org/des-points-de-vue/a

    Ce n'est pas en allant davantage vers la marchandisation et la réduction de la nature à la valeur des services qu'elle nous rend (!), qu'on sortira de la... marchandisation de la nature. Décidément, les pompiers-pyromanes n'ont pas fini de sévir... même à l'ONU!

  • Daniel Bérubé - Abonné 22 octobre 2010 03 h 38

    Capitalisme sauvage = peuples menaçés...

    Je verrais la chose possible, si le capitalisme actuel serait intelligent, malheureusement, ce n'est pas le cas, et je crois que ce n'est pas pour demain la veille...

    Ce serait demander au capitalisme d'avoir une vision à long terme, de s'assurer un développement durable, de s'assurer que le consommateur ne soit pas perdant côté qualité/prix; autrement dit, que le capitalisme devienne humain, qu'il cesse de penser à ses profits personnels rapides... qu'il aille nourrir les peuples affamés dans le monde, sans rien exiger en retour... qu'il aille réparer les dégâts faient partout dans le monde par l'exploitation des ressources naturelles étrangères (je devrais plutôt dire: surexploitation)...
    Je suis sûr... oui, je suis sûr, que je vais me réveiller dans quelques instants, et "pouffé" de rire quand je vais réaliser le rêve que je viens de faire....

  • Paul Racicot - Inscrit 22 octobre 2010 18 h 03

    Serais-je un réaliste pessimiste?

    Quand je lis «L'actuelle gestion catastrophique des pêcheries mondiales fait quant à elle perdre plus de 50 milliards de dollars de revenus par année, contrairement à un système qui favoriserait une utilisation durable des ressources.», je me dis qu'il n'y a peut-être plus grand-chose à espérer de l'espèce humaine. Je me rappelle ma lecture de «Effondrement» de Jared Diamond et de «L'humanité disparaîtra, bon débarras !» de Yves Paccalet...

    Se souciant davantage de profits à court terme, de sécurité alimentaire et nationale, les multinationales et les États pompent les ressources non durables du sous-sol et les ressources renouvelables mais fragiles des écosystèmes à un rythme accéléré.

    Comme l'écrivait feu l'économiste marginal (ou marginalisé), Nicholas Georgescu-Roegen: «Le mieux que nous puissions raisonnablement espérer, c'est d'apprendre à nous abstenir de causer des dommages "inutiles" et à protéger l'avenir de notre espèce en protégeant les espèces qui nous sont bénéfiques, même au prix de certains sacrifices.»

    Apprendre, protéger. Y arriverons-nous... à temps? J'en doute de plus en plus.