Les milieux humides sont hautement rentables

Vue aérienne récente du parc départemental de la Haute-Ile à Neuilly-sur-Marne, en Seine–Saint-Denis, dédié à la flore et la faune des milieux humides. Il est situé entre une boucle de la Marne et le canal de Chelles, et n’était plus cultivé depuis 20 ans.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Vue aérienne récente du parc départemental de la Haute-Ile à Neuilly-sur-Marne, en Seine–Saint-Denis, dédié à la flore et la faune des milieux humides. Il est situé entre une boucle de la Marne et le canal de Chelles, et n’était plus cultivé depuis 20 ans.

En matière d'environnement, plus on se compare, plus on a de motifs pour déprimer!

Un bel exemple nous parvient ces jours-ci de France, où on a décidé d'endiguer par une politique d'investissements massifs la destruction des milieux humides.

Le Grenelle de l'environnement, un sommet économique et environnemental amorcé dans les régions de France en 2007 pour culminer sur un consensus global en voie de réalisation, avait notamment conclu à la nécessité d'acheter ou de restaurer 20 000 ha de milieux humides pour enrayer leur destruction dans les milieux urbanisés. L'extraction de matériaux, le drainage agricole et l'urbanisation ont détruit 30 % de ces milieux autour des grands centres urbains. En comparaison, autour de Montréal, leur destruction, qui se poursuit, atteint 80 % et on ne voit pas l'ombre d'une véritable politique de protection se dessiner à trois mois de la fin de l'Année internationale de la biodiversité. Dire que c'est Jean Charest qui a signé au nom du Canada en 1992 la Convention internationale sur la protection de la biodiversité...

De son côté, le gouvernement français a évalué depuis 2007 qu'il lui en coûterait entre 200 et 300 millions d'euros d'ici 2050 pour acquérir et «entretenir» ces 20 000 ha de milieux humides. Mais il s'est du même coup demandé ce que valaient ces milieux qu'on allait épargner ou restaurer aux frais de la collectivité. L'étude a été publiée par le Commissariat général au développement durable, il y a quelques jours.

En se basant sur la meilleure science disponible, cette étude conclut à partir d'une analyse coûts-bénéfices actualisée d'ici 2050 que cet investissement rapporte entre 400 et 1400 millions d'euros à la collectivité. Donc, des bénéfices largement supérieurs aux coûts.

L'étude en question repose sur une synthèse de 15 études françaises et d'une méta-analyse réalisée par une équipe néerlandaise sur les «services rendus» par 81 zones humides localisées sur différents continents. L'étude française pour sa part s'est intéressée tout particulièrement au cas de plaines alluviales, marais, tourbières, estuaires, lacs artificiels, étangs et zones littorales de ce pays. Mais elle ne tient pas compte de la valeur de captage en CO2 des milieux humides, qu'une autre étude a déjà évaluée à 1727 euros par an pour les grands marais et à 150 euros par hectare pour les milieux les plus quelconques, ceux dont Québec autorise encore la destruction.

Selon l'étude française, qui a été techniquement réalisée par le Service statistique du ministère de l'Écologie, un hectare de zone humide permet d'économiser annuellement entre 37 et 617 euros dans la lutte contre les inondations — une valeur qui varie selon les milieux —, entre 45 et 150 euros pour le maintien des débits d'étiage, et, toujours selon les différentes situations, entre 45 et 1728 euros pour l'épuration de l'eau. À ces fonctions écologiques s'ajoutent des «services culturels» puisque les milieux humides ont une haute valeur récréative. Là-dessus, tous les chasseurs de sauvagine «au travail» depuis la fin de semaine dernière au Québec seront d'accord. En France, chaque hectare de milieu humide contribue annuellement au maintien de la pêche (80 à 120 euros), à la chasse (230 à 330 euros), à la navigation de plaisance (15 euros), au canot-kayak (28 euros) et à des valeurs plus sociales (usages récréatifs d'observation, de maintien de la biodiversité, etc.) pour une valeur allant de 200 à 1600 euros par an.

Fonctions pédologiques


Les «fonctions» et «services rendus» aux humains par les milieux humides, auxquels on a attribué une valeur pécuniaire, sont les fonctions pédologiques (rétention de sédiments et accumulation de matières organiques), les fonctions hydrologiques (ralentissement et stockage de l'eau), les fonctions «biogéochimiques» comme la rétention de nutriments (azote et phosphore qui accélèrent l'eutrophisation), le piégeage des matières en suspension, la biodégradation des micropolluants comme les pesticides et la rétention des éléments-traces potentiellement toxiques. Cela inclut aussi les fonctions liées à la biodiversité, comme le maintien des réseaux trophiques complexes de la chaîne alimentaire et une forte productivité biologique, tout en offrant, en prime, une constante production d'oxygène.

La réalisation de cette étude se situe dans le mûrissement des politiques d'aménagement urbain en Europe, un domaine où le Québec fait figure de primate par comparaison. On cherche de plus en plus dans ce domaine à évaluer et à «monétiser» la valeur des services que rendent certains écosystèmes avant de les «scrapper» à la québécoise au profit des promoteurs. C'est d'ailleurs ce qui explique l'importance de la directive européenne sur la protection des milieux humides dans la formulation des autres politiques publiques. Ici, il faut un maire écologiste pour obtenir une protection minimale. En Europe, c'est plutôt l'effet d'une logique de plus en plus incontournable.

La France nous fournit un autre exemple à suivre dans ce domaine. Les analyses coûts-bénéfices y étaient déjà impératives dans certains domaines, comme la construction d'autoroutes, d'infrastructures relatives à la gestion des eaux ou pour les dérogations aux politiques de restauration écologique des cours d'eau d'ici 2015. Mais l'État français a depuis 2008 adopté une loi qui généralise l'analyse coûts-bénéfices dans l'élaboration des politiques publiques (Loi organique no 2009-403 du 15 avril 2009 sur l'application des articles 340-1, 39 et 44 de la Constitution). Cette loi oblige le gouvernement à évaluer préalablement les impacts environnementaux de tous ses projets de loi sans exception.

Au Québec, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard a plutôt imposé à l'époque l'obligation d'analyser les coûts économiques des politiques environnementales, une mesure inspirée par la droite la plus radicale du camp républicain aux États-Unis. Devant ce constat, comment ne pas conclure qu'en matière de protection de nos plus précieux écosystèmes, le Québec fait figure de néandertalien?

***

Lecture: Quand le vent faisait tourner les moulins, trois siècles de meunerie banale et marchande au Québec, par Gilles Deschênes, éditions du Septentrion, 312 pages.

On aurait dû intituler ce livre: «Quand les Québécois n'avaient pas peur du vent»... Il fut en effet une époque où on appréciait beaucoup l'énergie éolienne. Les machines à vent faisaient partie du paysage, comme autant de symboles de progrès. À quand un livre pour nous expliquer cette opposition factice entre protection du paysage et production éolienne, et ces psychodrames sociaux qu'elle suscite alors qu'on tolère les autoroutes, les barrages, les usines, les hautes cheminées, les poteaux électriques devant nos maisons? Pendant ce temps, des Pays-Bas à la Norvège, les éoliennes traduisent dans le paysage humanisé les convictions environnementales des collectivités. Et en plus, elles sont belles!
7 commentaires
  • Jean-Claude Préfontaine - Abonné 1 octobre 2010 10 h 24

    Charest a autorisé la destruction d'une tourbière au profit de Rabaska!

    Rabaska pourra détruire une tourbière de 13 hectares pour installer son terminal de gaz naturel liquéfié, au nom de l'économie. Et cela, malgré que Mme Gisèle Lamoureux, botaniste écologiste, avait établi que la valeur économique de cette petite tourbière était supérieure aux retombées de taxes pour la ville de Lévis!

    Vous pouvez consulter son étude sur le site de Fleurbec (http://www.fleurbec.com/tourbieres.htm).

    Elle estimait, en 2007, qu'une tourbière rapportait à la société 35483$ par hectare par an. Si on compare ce montant au rendement d'un capital investi au taux de 2%, il correspond à un investissement de 1,774 millions par hectare. Or, la valeur actualisée des revenus fiscaux promis par Rabaska et estimée à 186 millions sur une période de 50 ans ne vaut 0,6895 millions par hectare.

    Donc, le gouvernement Charest, au nom de l'économie, a exigé par décret que les citoyens ne se contentent que d'un rendement presque trois fois moins grand (0,6895 vs 1,774) au profit des promoteurs du gaz.

  • SusanK - Inscrit 1 octobre 2010 13 h 33

    Serait-ce une histoire de pots-de-vin encore?

    Alors que Charest était Ministre de l'Environnement au fédéral, il a autorisé la construction d'une tour résidentielle de huit étages à Pierrefonds, dans un petit coin perdu.

    Le problème est que 68 espèces de poissons y sont répertoriées en plus de la tortue géographique (en extinction au Québec).

    À qui a-t-il donné cette autorisation? À l'ancien chef de cabinet de Gagliano, Jean-Marc Bard et son copain Jacob Wolofsky (excellent contributeur financier à la politique).

    Alors, entre l'argent et l'environnement, il est clair où sont les priorités de Charest.

  • Galarneau2 - Abonné 1 octobre 2010 17 h 24

    Tiens, tiens...

    ''Au Québec, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard a plutôt imposé à l'époque l'obligation d'analyser les coûts économiques des politiques environnementales, une mesure inspirée par la droite la plus radicale du camp républicain aux États-Unis. Devant ce constat, comment ne pas conclure qu'en matière de protection de nos plus précieux écosystèmes, le Québec fait figure de néandertalien?''

    Après on viendra dire que le PQ est plus écolo que le PLQ !

  • d.lauzon - Inscrite 3 octobre 2010 09 h 52

    Tout ce que Charest a réussi à faire depuis qu'il est en politique, c'est de foutre le bordel

    Au lieu d'énumérer toutes les erreurs commises par John James Charest, je me dis qu'il serait beaucoup plus facile de faire une liste de ce qu'il a pu accomplir de positif. Cependant, je ne vois absolument rien à inscrire sur cette liste. Y a-t-il quelqu'un qui a une suggestion?

  • MJ - Inscrite 4 octobre 2010 08 h 19

    Rabaska: Est-il trop tard pour réagir?

    Si l’économie semble priorisée aux dépens de l’environnement au Québec, cela illustre encore la vision à court terme de nos dirigeants politiques. Rabaska et l’extinction des milieux humides, est-ce sans appel?

    En France, il a fallu des années de luttes acharnées contre l’industrie et des campagnes de sensibilisation de la population pour préserver, dépolluer et protéger des fleuves comme la Loire, empêcher l’étouffement du cours d’eau causé par des barrages ici et là, et permettre la poursuite “fluide” de ce cours d’eau dont les méandres traversent diverses régions. Je ne me rappelle plus le nom de cette femme courageuse qui a passé des années à lutter pour protéger ce fleuve important pour la faune et la flore de sa région. C’était à l’une des excellentes émissions de la série Planète bleue consacrée à la protection de notre Planète avec le photographe Yann-Arthus Bertrand.