L'entrevue - Le développement endurable

Sylvie Brunel
Photo: Sylvie Brunel

Régressif, élitiste et hypocrite. Sylvie Brunel ne ménage pas le développement durable tel qu'il est appliqué à l'heure actuelle. De passage cette semaine au Québec, l'ancienne présidente d'Action contre la faim ne se gêne pas pour critiquer ses dérives et appelle à recentrer le débat autour de l'humain.

Revoyons tout d'abord la définition originale du développement durable édictée dans le rapport Brundtland en 1987: «Un développement qui permet d'assurer les besoins du présent, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.» Or, selon Sylvie Brunel, professeure à l'Université Sorbonne Paris IV, qui a travaillé dans le domaine de l'humanitaire pendant plus de 15 ans, notre obsession pour la conservation de l'environnement a fini par passer sous silence les besoins fondamentaux de plusieurs êtres humains d'aujourd'hui.

«Le développement durable est toujours proclamé au nom de ce qu'on pourrait appeler des tiers absents, c'est-à-dire les générations futures, les animaux, les enfants que nous sommes censés avoir, alors qu'en réalité on en a de moins en moins. C'est une ambition, en ce sens qu'on nous appelle à agir au nom de besoins que nous ne pouvons pas connaître, mais que nous supposons.

Or les besoins sont aujourd'hui. Il y a un milliard de personnes qui vivent dans la grande pauvreté, qui n'ont pas une alimentation satisfaisante, qui n'ont pas accès à l'eau potable», affirme la géographe en entrevue téléphonique au Devoir, depuis la France.

La bonne conscience des riches

Selon Mme Brunel, deux politiques peuvent être menées. «Vous avez celle de l'atténuation, comme les limitations de rejets de gaz à effet de serre, qui aboutit en réalité à une guerre des technologies pour remporter des marchés.» Des mesures qui, pour l'instant, servent donc essentiellement les intérêts des bien nantis tout en leur donnant bonne conscience.

Elle écorche au passage le marché du carbone. «Finalement, les riches peuvent toujours s'exempter de politiques qu'ils peuvent contourner. Il s'agit de payer. Et cette façon de procéder ne va pas dans le sens du développement parce que, du coup, les choses prennent beaucoup de temps à se mettre en oeuvre. Tout devient une question d'intérêt.»

À son avis, l'urgence dans le combat du développement durable réside plutôt dans la deuxième politique, soit «les stratégies d'adaptation, c'est-à-dire être capable de permettre aux sociétés humaines, où qu'elles vivent, de faire face aux aléas de la nature sans en payer le prix par la mortalité, par la migration, par la maladie.»

Pour elle, la coopération internationale constitue une nécessité. Mais pas n'importe comment. Après tout, elle a démissionné avec fracas d'Action contre la faim en 2002 pour s'opposer à l'instrumentalisation de l'humanitaire. Si l'environnement s'avère réellement la priorité des pays riches, dit-elle, tout devrait être mis en oeuvre pour faire bénéficier les pays pauvres des technologies propres.

Ces pays, qui sont pourtant les bassins démographiques les plus croissants de la fameuse génération future et les endroits les plus vulnérables aux changements climatiques, ne peuvent acquérir financièrement ces technologies. Cette situation les discrimine davantage puisque leurs populations sont par la suite étiquetées comme des pollueuses, «nuisibles» ou «incapables».

La nature sous une cloche?


«Aujourd'hui, la politique consiste à multiplier les zones protégées et les aires naturelles, comme si on pouvait opposer la nature à l'homme», se désole Sylvie Brunel, par rapport aux populations chassées de leurs terres sous prétexte qu'elles l'endommagent. Dans son essai À qui profite le développement durable?, paru en 2008, elle critique cette démarche systématique exécutée au nom d'une harmonie naturelle bienveillante mythifiée. Elle ironise la société occidentale qui se perçoit comme un Tarzan, se donnant pour mission de protéger une nature sauvage des indigènes... qui pourtant préservent ces territoires depuis des millénaires.

Elle compare ainsi l'attitude de certaines ONG environnementales présentes en Afrique à celle des colonisateurs américains du XIXe siècle qui déplaçaient des populations autochtones au nom de la préservation de l'écosystème, le parc Yellowstone en étant le premier exemple.

«On se rend compte que l'idéologie de la conservation, c'était une idéologie normalement qui avait une vision très élitiste du monde, dit-elle. À nous, les jardins de la planète dans lesquels on admire la nature — avant on chassait, maintenant on ne chasse plus, on fait des safaris-photos. Et les pauvres, on les entasse dans les banlieues, dans les périphéries», s'insurge celle qui considère que «la nature est une construction sociale. Il n'y a pas de milieu naturel sur la Terre qui n'ait été plus ou moins, à des degrés divers, façonné par l'homme».

L'intervention de l'homme

Contrairement à la croyance répandue, Sylvie Brunel affirme que l'intervention de l'homme favorise davantage la protection de la biodiversité qu'«un milieu naturel, livré à lui-même, où il n'y a pas de régulateur. C'est un milieu qui va s'appauvrir parce qu'il va être colonisé par une espèce invasive au détriment des autres. Donc, il faut en permanence que l'homme puisse intervenir, justement, pour réguler, pour introduire une nouvelle variété, pour protéger le faible».

Dans son livre, elle affirme «que la terre-jardin est plus prometteuse pour l'avenir que la terre-jungle».

L'être humain peut être bienveillant. La nature, elle, n'a pas de conscience. Sylvie Brunel invite donc à une implication de l'humanité. Elle condamne le propos moralisateur de certains acteurs du développement durable qu'elle apparente à une orthodoxie religieuse avec ces pécheurs repentis, ces récits d'apocalypse, ces mythes de paradis perdus, mais surtout sa culpabilisation à outrance pour les moindres faits et gestes du quotidien.

«Ce discours n'est absolument pas de nature à susciter une mobilisation parce que, quand on vous culpabilise et qu'on fait du catastrophisme, on vous décourage d'agir. Lorsqu'on voit qu'on a parcouru un peu de chemin et que, finalement, l'être humain n'est pas cette espèce nuisible, qu'il peut contribuer au progrès durable, c'est beaucoup plus de nature à mobiliser», dit, lors de l'entretien, celle qui vient de diriger un collectif publié ce mois-ci en France, Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête, qui se penche sur la gestion durable de la planète sans obscurcir l'avenir de vieilles peurs.

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