Gaz de schiste - Doit-on exploiter maintenant, par qui et pour qui ?

À Fort Worth (Texas), des travailleurs installent une tête de foreuse d’un modèle spécial, qui permet de creuser horizontalement à plus d’un kilomètre dans le sol pour rejoindre les gaz emprisonnés dans les schistes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Robert Nickelsberg À Fort Worth (Texas), des travailleurs installent une tête de foreuse d’un modèle spécial, qui permet de creuser horizontalement à plus d’un kilomètre dans le sol pour rejoindre les gaz emprisonnés dans les schistes.

Aux États-Unis, 62 présidents de sociétés scientifiques viennent de demander au gouvernement Obama de soumettre l'exploitation des gaz de schiste à une évaluation écologique avant d'aller plus loin avec cette filière. Au Québec, une loi se pointe déjà pour encadrer cette industrie sans qu'on se soit demandé préalablement s'il faut développer cette filière, dans quelle mesure, par qui et pour qui.

Mille neuf cent soixante et un. Le Parti libéral du Québec lance son «Maître chez nous», qui allait déboucher sur la nationalisation de l'électricité. Mai 2009. Le Parti libéral du Québec, réuni à Laval, annonce la «deuxième phase de "Maître chez nous"», avec la promesse de Jean Charest de faire du Québec le «leader mondial des énergies vertes». Août 2010. Le Québec tire de l'arrière avec une filière éolienne essentiellement privatisée. Il a démantelé en douce et à faible prix la filiale d'Hydro-Québec en voie d'exploiter nos réserves de gaz et de pétrole.

Depuis, plus de 460 droits miniers ont été accordés au secteur privé sur la quasi-totalité des réserves de gaz de schiste situées sur la rive sud. La plupart des grands exploitants qui détiennent ces droits, hormis Junex, sont contrôlés en tout ou en partie de l'extérieur du Québec.

Québec a écarté les demandes de moratoire issues des milieux municipaux et écologistes. Et le gouvernement Charest passe immédiatement à la dernière étape d'un débat public plus fondamental sur l'essor d'une nouvelle filière énergétique, soit l'encadrement normatif et écologique des exploitants, sans attendre le bilan de nos voisins du Sud, plus expérimentés en la matière.

Pourtant, les politiciens et l'industrie affirment faire preuve de transparence et vouloir consulter le public. Voyons ce que ces deux exigences commandent.

Des questions incontournables

La première de toutes les questions à trancher, dans le cadre d'un débat public sur une nouvelle filière, est sans contredit la suivante: faut-il extraire ce gaz maintenant, alors que le marché est de plus en plus abondant, ou ce gaz acquiert-il plus de valeur en restant là où il dort depuis des millénaires? Serions-nous mieux avisés comme collectivité de léguer cet héritage intact, ou presque, alors que les combustibles fossiles se feront plus rares avec le pic du pétrole? Un gouvernement soucieux de «développement durable» peut-il éluder cet enjeu transgénérationnel?

Si la réponse à cette question — présentement soustraite à tout véritable débat public — était qu'il faut aller de l'avant, il faudrait dès lors se demander dans quelle mesure ouvrir les vannes de notre sous-sol. Devrait-on décider de limiter à 5, 10 ou 15 % la part de nos réserves qu'il conviendrait de mettre en valeur d'ici 2050, en concordance avec nos objectifs de lutte contre les changements climatiques?

La troisième question serait alors inéluctablement celle-ci: à qui la population québécoise veut-elle confier le développement, total ou parcimonieux, de cette filière, pour tirer le plus grand profit de ce bien collectif? À un monopole d'État comme Hydro-Québec ou au secteur privé, québécois ou étranger?

Cette question exige un débat qui débouche sur des options politiques si fondamentales qu'il appartient à la population, seule, de les trancher. On sait que la majorité des pays de la planète exploitent eux-mêmes leurs hydrocarbures, en raison de leur valeur stratégique. Il n'est pas évident que le secteur privé soit ici plus efficace que le secteur public. L'histoire d'Hydro-Québec en témoigne. Et c'est EDF, une société d'État française, qui a battu au fil d'arrivée nos entrepreneurs privés dans le développement de la dernière tranche d'éoliennes chez nous!

La ruée vers le gaz que stimule Québec est d'autant plus dangereuse qu'elle coule dans le béton chaque jour davantage un choix qui devrait revenir à la population. En effet, si le Québec devait un jour décider de nationaliser l'exploitation de ses gaz de schiste, l'État devrait dédommager à coups de millions la valeur potentielle des permis présentement accordés, une manne pour ces industriels qui n'auraient plus qu'à empocher des profits par anticipation sans avoir pris le moindre risque. Heureusement, il y a encore des options pour faire machine arrière intelligemment. Mais le temps joue contre l'option d'une nationalisation, ce que les fins stratèges du secteur privé savent pertinemment.

Si, après avoir répondu à ces questions préalables, Québec en venait à la conclusion qu'il faut ouvrir les vannes de notre sous-sol, le moment serait venu de se demander comment encadrer cette filière pour assurer son développement harmonieux dans les milieux ruraux et urbanisés, avec un minimum d'impacts biophysiques. Mais, à Québec, on est déjà rendu à cette dernière étape, étant décidé à ne pas débattre d'abord en public de ces questions préalables pourtant fondamentales.

Ce n'est pas la création d'un vague comité d'experts sur l'encadrement écologique, auquel siégeraient quelques groupes sociaux et écologistes plus ou moins complaisants, qui excusera le gouvernement Charest de ramener l'intérêt public à celui du lobby gazier.

Et le climat?

Le débat sur les ports méthaniers a soulevé deux aspects oubliés, qui recoupent pourtant le développement des gaz de schiste.

Plus la production québécoise de gaz sera abondante, plus elle haussera dans un libre marché nos exportations vers les États-Unis.

Or la règle de la proportionnalité inscrite dans le traité de l'ALENA s'appliquera ici. Elle oblige le Canada à maintenir le pourcentage de ses exportations vers les États-Unis même en cas de crise énergétique. Cette règle implique que plus nous exporterons de combustibles fossiles aujourd'hui, plus nous risquons de devoir nous rationner un jour pour nos voisins du Sud. Heureusement, une politique qui limiterait le développement des gaz de schiste aux seuls besoins du Québec, avec appel de propositions auprès des détenteurs de permis actuels, n'augmenterait que marginalement nos difficultés d'approvisionnement en période de crise.

Enfin, il faut se rappeler que les projets de port méthanier ont soulevé pour la énième fois le mythe du remplacement des sources d'énergie «sales» par des sources plus propres, ici et aux États-Unis.

Or, les études le confirment, il n'y aura un remplacement du pétrole par le gaz ou l'électricité que là où on imposera un plafond légal aux émissions de GES. Sans cette balise, la surabondance d'énergie fait fléchir les prix et aggrave la boulimie si néfaste au climat.

Mais aucune de ces dimensions incontournables n'a fait l'objet d'évaluations indépendantes dans le cadre d'un débat qui ne serait pas orienté, voire manipulé, par les grands intérêts économiques en cause. En lieu et place, nos ministres avouent candidement avoir préparé «avec» l'industrie le projet de loi qui encadrera son action, l'État éludant ainsi plusieurs questions de fond et abdiquant son rôle d'arbitre dans la recherche du bien commun à l'occasion d'un véritable débat public. On mesure le degré d'ouverture du gouvernement lorsqu'on constate qu'il a exclu du comité de liaison avec les industriels les députés péquistes des comtés de la rive sud ciblés par les promoteurs.

À la place, les Québécois auront droit à une campagne «d'information» de l'industrie.

À voir en vidéo