Des faiblesses dans la gestion de l'eau mettent en danger les écosystèmes québécois

Au Québec, on n’intègre pas encore aux plans de coupe forestière les calculs qui optimiseraient la rétention d’eau afin de prévenir les pénuries estivales.<br />
Photo: Agence Reuters Bob Strong Au Québec, on n’intègre pas encore aux plans de coupe forestière les calculs qui optimiseraient la rétention d’eau afin de prévenir les pénuries estivales.

Tout le monde comprend que la pluie alimente les cours d'eau et que son absence réduit leur débit, abaisse leurs niveaux, concentre les contaminants et accélère leur réchauffement en stimulant la croissance des algues et des plantes aquatiques. Ultimement, ce processus diminue l'oxygène disponible pour les espèces vivantes qui dépendent de cette eau de mauvaise qualité.

Plusieurs activités humaines et des politiques gouvernementales faiblardes peuvent également accentuer la réduction des débits et des niveaux d'eau et augmenter leurs impacts négatifs, parfois au détriment des réserves municipales en eau brute ou potable.

Mais ce qui est moins connu encore, c'est que nos véritables réserves d'eau sont les forêts, les milieux humides et les nappes souterraines. On y retrouve beaucoup plus d'eau que derrière les 4200 barrages privés du Québec, les 800 que gère le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) et les 600 barrages et digues d'Hydro-Québec.

L'état des rives va aussi atténuer ou empirer les impacts négatifs de niveaux anormalement bas selon que les bandes riveraines arrivent, ou non, à stopper l'érosion et les apports de phosphore et d'azote des rejets municipaux, des parterres gazonnés, des fosses septiques, des champs agricoles et des équipements industriels. Si le couvert forestier en rive est naturel, l'ombre de cette végétation va souvent fournir les quelques degrés de fraîcheur sans lesquels la faune aquatique se retrouve en stress morphologique létal.

Mais au Québec, on n'intègre pas encore aux plans de coupe forestière les calculs qui optimiseraient la rétention d'eau afin de prévenir les pénuries estivales. Pourtant, on sait depuis longtemps que l'eau s'écoule trop vite des champs au printemps. Déjà dans les années 1960, l'évêque d'Amos — et biologiste de formation —, Mgr Gérard Drainville, conviait les milieux agricoles et gouvernementaux à intégrer cette question dans les politiques, ce qui n'est pas encore fait 40 ans après.

Les milieux humides sont systématiquement détruits au Québec depuis des décennies avec la bénédiction du gouvernement. Dans la vallée du Saint-Laurent, ces points de recharge des nappes souterraines et ces usines d'épuration naturelles des cours d'eau ont perdu 80 % de leur surface originelle. Dans les milieux urbanisés ou de villégiature, les milieux humides, y compris ceux qui ont le tort d'être trop petits même s'ils abritent des espèces en danger, sont remblayés ou asséchés avec l'accord du ministère, alors que le gouvernement actuel avait pris l'engagement public de les protéger tous, intégralement. Leur remblayage est une source de profits énormes pour les entrepreneurs en construction et promoteurs immobiliers, des piliers du financement de certains partis politiques.

Quant aux nappes souterraines, on n'en connaît ni vraiment l'état ni les contributions ponctuelles aux écoulements de surface, comme l'a reconnu la commission Beauchamp sur l'eau, il y a quelques années.

Québec a institué, il y a longtemps, un système de permis en vertu duquel il attribue par voie de «certificat d'autorisation» (CA) des prélèvements légaux dans les nappes souterraines aux embouteilleurs et aux grands utilisateurs.

Une loi adoptée l'an dernier a fait de l'eau un patrimoine collectif. Elle accorde au ministre de l'Environnement le pouvoir d'instituer des priorités dans l'attribution des ressources en eau par voie d'ordonnance, ce qui pourrait limiter les ponctions des embouteilleurs en cas de pénurie et d'accorder la priorité aux besoins de la population. Un pouvoir essentiel dans une période de réchauffement du climat et d'amenuisement des réserves souterraines.

Par ailleurs, la redevance sur l'eau, instituée par le dernier budget, ne permettra pas à Québec de satisfaire les seuls besoins en recherche sur les eaux souterraines avec des recettes annuelles de 8,8 millions, affirmait récemment Stratégies Saint-Laurent dans un mémoire. Cet organisme et d'autres comme Nature Québec estiment insuffisante, voire ridicule la redevance de 7 cents par 1000 bouteilles d'un litre d'eau souterraine, que les embouteilleurs revendent entre 1,50 et 3 $ le litre. Plus cher que le litre d'essence!

De plus, le milieu agricole — le plus important utilisateur des eaux de surface et souterraines au Québec — est exempté de la redevance de 25 cents par 10 000 m3 imposée à ceux prélèvent plus de 75 m3 par jour!

Quand l'eau est passée, elle ne revient pas


On serait porté à penser qu'avec 5600 barrages et retenues d'eau — 4200 privés, 800 gérés par Québec et 600 par Hydro-Québec —, il serait possible de réduire à peu de chose les baisses de débit trop radicales comme maintenant.

Mais, comme l'expliquait Pierre Aubé, le responsable de la direction des barrages publics au MDDEP, «quand l'eau est passée, elle ne revient pas». Le ministère ne peut pas abaisser ses réservoirs au profit des écosystèmes et des riverains en aval au point de créer des problèmes plus importants en amont. La recherche de l'équilibre entre les deux impose des limites, vite atteintes.

Quant aux barrages d'Hydro-Québec, ils sont à contre-courant des besoins de la faune et des riverains, car la société d'État retient toute l'eau qu'elle peut en période de crue pour l'utiliser en hiver en pointe de la demande, ce qui ne correspond pas aux étiages naturels, qui surviennent à la fin de l'été et en automne. Cependant, Hydro-Québec s'ajuste souvent, surtout en été, à des besoins particuliers des écosystèmes quand c'est possible. La production d'électricité sur le fleuve, à Beauharnois et à Moses Saunders, tout comme sur l'Outaouais, a tout autant modifié la gestion des débits pour empêcher en priorité les inondations en milieu urbain au moment où la faune espère une vraie crue pour accéder aux frayères. Là aussi, les gestionnaires essaient de satisfaire tout le monde, chacun y perdant ou y gagnant au change, selon les points de vue et les moments.

Débit d'eau non garanti


Mais reste un «trou» dans nos politiques: les barrages privés. Publics ou privés, les barrages construits après l'entrée en vigueur de la Loi sur la qualité de l'environnement (LQE) doivent maintenir un débit minimum. Québec triche souvent, par contre: il permet en effet à des propriétaires de barrages de maintenir des débits inférieurs aux séquences historiques d'étiage en exigeant tout au plus de maintenir les apparences de l'ancien cours d'eau par de petits seuils, alimentés par des «pipis de barrage», comme les appellent narquoisement les biologistes.

Mais il y a pire: si le propriétaire d'un barrage privé construit avant l'adoption de la LQE décide de tarir le cours d'eau en aval pour ses besoins, le ministère de l'Environnement n'a actuellement aucun pouvoir pour le contraindre à maintenir le débit naturel, même si la situation est catastrophique pour l'écosystème lacustre en aval. Responsable légal des écosystèmes, le ministère répond ici qu'il appartient aux résidants installés en aval — ce qui ne comprend évidemment pas les poissons — de se prévaloir à leurs frais des droits que leur confère le Code civil pour obtenir de l'eau. Ce qui peut prendre quelques mois, sinon quelques années de débats juridiques, lesquels ne ressusciteront aucune des cohortes d'espèces vivantes éliminées par cette mauvaise gestion des cours d'eau... publics.