Décrire les enjeux québécois au reste de la planète

L’écologiste et cinéaste français Yann Arthus-Bertrand, sur les rochers de l’île Bonaventure, en face de Percé. Il y a amorcé la semaine dernière son dossier consacré aux défis écologiques du Québec.<br />
Photo: Yann Morrison L’écologiste et cinéaste français Yann Arthus-Bertrand, sur les rochers de l’île Bonaventure, en face de Percé. Il y a amorcé la semaine dernière son dossier consacré aux défis écologiques du Québec.

Sans tambour ni trompette, Yann Arthus-Bertrand et son équipe ont terminé la semaine dernière une dizaine de jours de tournage au Québec pour donner au reste de la planète un aperçu de nos véritables enjeux écologiques dans la prochaine année.

Le cliché de la sympathique «cabane au Canada», très peu pour lui! Avec des écologistes d'ici et des gens issus de divers milieux, il s'est intéressé au sort des bélugas du Saint-Laurent, aux mines de l'Abitibi et à leur pollution toxique, à la difficile survie de nos saumons, aux barrages hydro-électriques et à leurs conséquences sur notre biodiversité.

Avec son équipe d'une douzaine de personnes, ce cinéaste et militant écologiste, reconnu internationalement pour ses livres et ses films, s'est aussi intéressé au décompte annuel des phoques dans le golfe et, hérésie pour un écologiste français, à la chasse au Québec comme phénomène culturel et comme méthode de gestion faunique.

Appuyé par une importante fondation (goodplanet.org), cet ancien photographe animalier, à qui on doit La Terre vue du ciel, est devenu documentariste puis cinéaste pour élargir sa palette d'interventions. Son film Home est d'ailleurs devenu un événement médiatique international lorsqu'il a été présenté simultanément dans des dizaines de pays pendant la conférence de Copenhague sur le climat, en décembre dernier.

Quant au dossier qu'Yann Arthus-Bertrand tournait au Québec récemment, il se retrouvera dans la série télévisée Vu du ciel, qui est distribuée en France et dans 45 pays.

Pourquoi le Québec?

«Le Québec, c'était pour moi un passage obligé, raconte-t-il en entrevue dans un hôtel faisant face au rocher Percé. Quelque chose que je voulais faire un jour. Parce qu'on y parle français, d'abord, que le Canada et le Québec regorgent de richesses naturelles et que vous êtes à la croisée des chemins: un pays encore très riche en nature, en minéraux et en sources d'énergie, mais qui fait face à de véritables enjeux de conservation, par exemple le béluga. Que ce soit ici ou ailleurs, c'est toujours efficace d'examiner un problème local en le pensant globalement.»

La difficulté d'amener les gens à modifier leurs comportements en matière de consommation est sans contredit le problème central auquel est confronté depuis des années cet écologiste qui multiplie les plates-formes médiatiques pour transmettre la réflexion qu'ont fait naître chez lui ses visites aux quatre coins de la planète.

Une réflexion qui, dit-il, procède à la fois de la «fascination» pour une espèce qui a «bouffé la place des autres en inventant l'agriculture et la civilisation, qui s'est multipliée et a amélioré son niveau de vie au point qu'elle représente aujourd'hui, avec ses animaux d'élevage, 98% de toute la biomasse des animaux vertébrés de la planète, selon une étude américaine. Cela ne laisse que 2 % à tous les lions, loups, girafes et élans! Depuis 1980, la population des lions a fondu de 10 fois! Durant ma courte vie, la population mondiale sera passée de deux milliards à presque huit milliards. Et on arrive à nourrir, à vêtir tout ce monde. Autant je suis fasciné par le potentiel de l'espèce humaine et de sa prodigieuse inventivité, autant je suis fasciné par son aptitude à éviter de voir venir le cul-de-sac dans lequel elle se dirige. Car, c'est clair, on s'en va à la catastrophe avec les changements climatiques, l'érosion de la biodiversité, la pollution et la cause première de tous ces problèmes: la consommation.»

Coupables ou responsables?

«Pas coupables, mais tous responsables», affirme Yann Arthus-Bertrand.

«Je pense que la façon dont on parle de l'écologie n'est pas la bonne», dit-il, lui qui se dit «de moins en moins anti» et qui mise plutôt sur l'engagement direct des gens et des ONG. On sent qu'il n'est pas loin d'accuser les médias de délit de fuite depuis Copenhague, pour avoir fait littéralement disparaître les changements climatiques de leur écran radar!

«Mais c'est un discours que les gens ne veulent pas entendre, parce qu'aujourd'hui on ne veut pas croire ce qu'on sait. On sait ce qui se passe, mais il n'y a pas de véritable conscience des problèmes. On donne beaucoup plus dans la bonne conscience que dans l'intégration du savoir écologique dans la vie quotidienne. Vivre mieux avec moins, ce n'est pas encore un fait de notre civilisation d'abondance, de consommation.»

Selon Yann Arthus-Bertrand, on réagit en «hypocrites» devant des phénomènes comme la marée noire dans le golfe du Mexique: personne ne veut savoir d'où vient son pétrole quand il fait le plein, dit-il. Serait-ce la même chose pour les Québécois, qui se chauffent en majorité à l'électricité, à un coût pour la biodiversité qu'ils font mine d'ignorer?, se demande-t-il avec un sourire en coin.

Mais ces individus qui refusent d'assumer leur devoir de cohérence ont, dit-il, les politiques qu'ils méritent.

«En France, récemment, on a coupé des arbres qu'avait plantés Colbert pour en faire des bateaux, il y a 260 ans. Imagine un homme politique d'aujourd'hui qui aurait une vision sur 260 ans et non pas sur la prochaine élection, sur le prochain sondage! On n'a plus cette vision. Nous nous sommes collectivement déconnectés de quelque chose d'important. La politique est devenue un spectacle lamentable. Et Copenhague l'a bien illustré!»

Le résultat est aussi dramatique pour d'autres humains. «Ils sont deux milliards, dit-il, à peiner du matin au soir avec pour seul objectif de se nourrir, eux et leurs enfants. Comme la plupart des humains depuis des millénaires. À côté de ça, nous gaspillons et surconsommons l'énergie et les ressources vivantes au point de modifier la physionomie de la planète. Même si ces deux milliards d'humains nous ressemblent en tous points, nous vivons sur une autre planète qu'eux. Ça aussi, ça fait appel à notre responsabilité.»

Du haut des airs, Yann Arthus-Bertrand a découvert les mille visages d'une Terre dont il ne soupçonnait pas la richesse et la beauté. C'est visiblement le retour sur terre qui en a fait un irréductible défenseur de sa vitalité, pour ne pas dire de la vie tout court.
22 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 30 juin 2010 06 h 34

    Méchanceté humaine

    Par déformation professionnelle, M. Yann Arthus-Bertrand, comme tous les écologistes médiatiques, a naturellement une connaissance très superficielle de l’homme. S’ils investissaient autant d’énergie à sa connaissance qu’ils en allouent aux autres espèces, les écologistes n’arriveraient pas tous aux mêmes conclusions en ce qui concerne l’homo sapiens: « Pas coupables, mais tous responsables »; ou bien que l’écologie « est un discours que les gens ne veulent pas entendre »; ou bien « qu’on réagit en hypocrites »; ou bien que les hommes « refusent d’assumer leur devoir de cohérence ».
    Tant que les écologistes ne se pencheront sur la société humaine et ne cesseront de traiter ses membres comme des individus indépendants et libres (du moins l’idée qu’ils s’en font), ils concluront irrémédiablement à la méchanceté humaine. CQFP

  • Guillaume Pelletier - Inscrit 30 juin 2010 06 h 36

    Éco-tartuffe

    L'hélicologiste n'a de leçon à donner à personne, lui qui brûle des milliers de litres de pétrole du haut des airs... Voici d'ailleurs quelques-unes de ses citations qui révèlent sa vraie "nature" :

    « On ne peut pas s’en passer du nucléaire et le problème des déchets n’est pas si grave.» - Nice Matin, 29-5-2010

    « Notre plus grand défi consiste à concilier la croissance et les ressources limitées de la planète. » - publicité pour les maisons Phénix

    « Moi qui ai toujours voté, pour les Verts, cette fois-ci je ne voterai, pas pour eux. Par leur idéologie antilibérale, antinucléaire, ils ont tout, gâché. » - Le Figaro, 8-11-2006

    « Mon mode de déplacement le plus courant, aujourd’hui, hormis la voiture et la moto, que j’utilise pour venir dans Paris, est, comme on l’imagine, l’hélicoptère » Chemin faisant, 2001.

    « Je suis devenu riche (…). On a sûrement fait trop de produits dérivés » Le Monde, 3-6-2009.

    « Planete-terra.fr : Comment gérez vous, le fait de devoir vous associer, avec un grand groupe comme, Pinault-Printemps-Redoute, qui, appartient à l’industrie du luxe, laquelle n’est pas forcément toujours, très cohérente en matière de, développement durable ?, Yann Arthus-Bertrand : Je le gère, très bien. Quand quelqu’un est assez, généreux pour vous donner, 10 millions d’euros, pour faire un film, je le, respecte. »

    « Planete-terra.fr : Avez-vous, poussé le concept, “tout gratuit” du film (Home) jusqu’à ne pas, vous rémunérer ? Yann Arthus-Bertrand : J’aurai payé, pour faire ce film. Il n’y a pas de, profit, les bénéfices seront reversés à, mon association, GoodPlanet. »

    « Il n’a pas de grille de lecture idéologique sinon celle de son milieu, de droite et libéral. » « Une collaboratrice de YAB » Terra Eco, 6-2009.

  • Pascal Lessard - Abonné 30 juin 2010 07 h 59

    Facilité

    C'est plus facile de s'attaquer au Québec qu'au Texas, par exemple, parce que nous sommes spoliés par deux tares simultanément : nous ne sommes pas Américains et surtout nous parlons français. C'est sans doute plus vendeur pour sa série que de frapper sur un peuple qui n'a pas les moyens de se défendre sur la place mondiale que d'insulter sa clientèle américaine ?

    Mais je lui donne à 100 % qu'il était facile pour lui de trouver des collaborateurs locaux pour descendre le Québec sur la place publique. Nous sommes de descendance française après tout, aussi avons-nous une grande facilité, sinon un grand plaisir, à nous autolapider. Cela aurait été certainement plus difficile de trouver des collabos en Alberta.

    Il devrait peut-être parler de l'électricité nucléaire de France plutôt que de parler de l'hydroélectricité du Québec qui, quoi qu'il en dise, est nettement meilleure pour l'environnement. Meilleure ne veut pas dire sans trace, mais de tous les choix, cela demeure le meilleur. (Même l'hélioélectricité n'est pas encore, aujourd'hui, un choix plus propre que l'hydroélectricité : la fabrication des panneaux solaires étant extrêmement polluante.) Et il vient un temps où il faut savoir ce que l'on veut : rouler au pétrole ou utiliser des tramways électriques. Si ce sont les tramways que l'on veut, alors l'électricité il faut bien qu'elle vienne de quelque part… M Arthus-Bertrand veut-il pédaler pour les trams ?

    Pour ce qui est de la chasse… Je ne suis pas un chasseur moi-même, alors ce n'est pas pour me défendre, mais il est évident que la chasse telle que pratiquée au Québec n'est pas un acte de sauvagerie comme la pêche au thon rouge de la Méditerranée pratiquée par les Français, par exemple. Un autre exemple ou l'on frappe sur un plus faible ? À moins que ce ne soit un exemple d'écologisme sans ouverture culturelle ? (C'est pas comme en France, donc c'est pas bon...)

  • Line Légaré - Abonnée 30 juin 2010 08 h 25

    Un des enjeux: la forêt des Laurentides

    Cet article est très intéressant. J'aurais bien aimé avoir cette information il y a quelques semaines car nous vivons au Québec des problématiques quant à la coupe forestière.

    Saviez-vous qu'aucune coupe forestière mandatée par le gouvernement sur les terres gouvernementales n'a jamais été arrêtée peu importe les revendications des citoyens. Actuellement, nous sommes un groupuscule, soit environ 125 personnes à Saint-Adolphe-d'Howard, qui s'opposons à une coupe forestière dite jardinière à quelques pieds de certaines résidences dans les Laurentides. Le Ministère des ressources naturelles et de la faune est venu nous expliquer le pourquoi et le comment de cette coupe lors d'une assemblée spéciale organisée par notre groupe. De par un de ses mandataires, ce ministère est en premier lieu un ministère à vocation économique.

    Aucune de nos revendications environnementales n'est actuellement prises en compte. Cette coupe aura lieu sur des sommets parmi les plus élevés des Laurentides très près de lacs dits de tête et nous croyons que ce fait amènera des impacts irréversibles tant sur la faune, la flore que les lacs. Nous sommes outrés de cette situation que nous apprenons à quelques semaines du début de la coupe. Nous avons envoyé des lettres à la ministre et nous n'avons même pas reçu d'accusé de réception.
    Nous tentons aussi de contacter les médias et de trouver des experts (ingénieurs forestiers et biologistes) qui viendront faire une expertise sur le territoire de coupe et, pour l'instant, personne ne nous a contacté. Nous sommes tel "David contre Goliath". Avec ce que je vois présentement, oui nous vivons dans l'oppulence des ressources naturelles au Québec et, de plus, nous sommes de grands consommateurs de ces ressources comme si celles-ci allaient toujours perdurer malgré l'inconscience de nos actions.

    Le pire c'est que les citoyens n'ont aucun poids vis-à-vis les gouvernements et l'industrie.

  • Simon Pelletier - Inscrit 30 juin 2010 10 h 18

    En fait...


    Il dépense et pollue peut être beaucoup pour ses films, oui; mais ce qu'il fait, c'est mettre en lumière la beauté de notre planète. Il faut passer par là pour répandre la conscience environnementale. Peut être que certains cyniques pourraient le traiter d'hypocrite; pour ma part je pense simplement que cela met en évidence l'extrême difficulté d'agir de façon totalement «écologique». Il faut passer par les moments qu'on a actuellement, polluants ou non, pour bâtir de telles oeuvres. Les moyens techniques plus écologiques se développent avec le temps, mais il faut avant tout pour ça des ingénieurs qui sont sensibles à la cause environnementale.

    D'où l'importance de son travail?

    Il n'«attaque» pas le Québec, il fait le point sur notre situation. Pourquoi réagir de façon aussi agressive? Nous savons que nous ne sommes pas parfaits. Nous avons peine, parmi une mer d'indifférence et de citoyens infantiles qui ne pensent qu'au divertissement, à donner conscience aux hommes qu'ils ne vivent pas dans un rêve. Le monde naturel fonctionne selon des mécanismes réglés et précis. Les actions humaines ont des conséquences sur lui: il faut les mettre en lumière pour mieux orienter nos actions.

    Pour ma part, je lui dis merci.