L'enjeu de la forêt boréale

L’entente de cette semaine sur la forêt boréale comble un manque évident de leadership des gouvernements.
Photo: Archives Le Devoir L’entente de cette semaine sur la forêt boréale comble un manque évident de leadership des gouvernements.

L'entente intervenue cette semaine entre 21 industries forestières et neuf grands groupes environnementaux canadiens, sans consultation avec les groupes porteurs du dossier depuis plus d'une décennie au Québec, est néanmoins une bonne nouvelle pour la forêt boréale et l'économie des régions.

L'entente comble un manque évident de leadership des gouvernements même si elle risque d'accentuer une forme de privatisation des contrôles de la gestion forestière en plein essor, la certification environnementale.

En échange d'un arrêt des boycottages de leurs produits sur les marchés étrangers, les industriels vont tenter d'ici trois ans, avec les écologistes, d'accoucher de propositions conjointes pour de nouvelles aires protégées, d'implanter une gestion écosystémique dans leurs parterres de coupe, d'y optimiser le captage du CO2 atmosphérique au profit du climat, de faire prospérer l'économie des régions forestières, de respecter les droits des autochtones et des «communautés» locales, la seule petite porte laissée aux groupes environnementaux québécois...

Les signataires s'entendent aussi pour accorder la priorité à la protection du caribou forestier. À cet égard, certains qui avaient des plans de coupe dans les zones à caribous ont accepté d'en sortir au cours des trois prochaines années.

Inflation


Mais on mesure l'inflation médiatique à laquelle l'entente a donné lieu quand on constate que les exploitants ont accepté de se retirer à l'échelle du Canada d'un territoire qui équivaut globalement à 722 kilomètres carrés, soit 27 sur 27 kilomètres! Ce ne serait même pas suffisant pour protéger la petite harde de caribous des bois de Val-d'Or, la plus menacée du Québec. C'est d'ailleurs l'obligation de changer ses plans de coupe dans cette région qui explique peut-être que Domtar n'est pas partie à cette entente, comme d'autres exploitants québécois.

D'ailleurs, d'autres chiffres utilisés par les signataires laissent songeur. Dans leur communiqué en français, ils affirment que l'entente «s'applique à 72 millions d'hectares de forêts publiques aménagées par les membres de l'APFC» (Association canadienne des produits forestiers du Canada). Or ce ne sont pas tous les membres de cette association qui ont ratifié l'entente, donc le territoire visé est moindre. Certes, on insiste sur le fait que ce sont «les membres de l'APFC qui aménagent les deux tiers de tous les territoires forestiers certifiés du Canada». Mais le problème, c'est que les «territoires certifiés» ne constituent qu'une partie des territoires où la coupe est autorisée.

Toutefois, ce sont là des détails par rapport aux résistances que les pourparlers des trois prochaines années pourraient faire disparaître, des blocages qui paralysent souvent la détermination de nouvelles aires protégées en forêt boréale. Au Québec, un groupe comme l'Action boréale, fondé par le poète-chansonnier Richard Desjardins, s'est notamment buté à ce type de résistance quand il a voulu protéger le territoire de Kanasuta, au Témiscamingue.

Par ailleurs, l'implantation d'une gestion écosystémique au Canada est certainement un gain environnemental majeur.

Un principe déjà reconnu


L'entente pancanadienne défonce toutefois une porte ouverte au Québec. En effet, il y a tout juste quelques semaines, l'Assemblée nationale a inscrit la gestion écosystémique comme principe légal de la gestion, et cela, non pas grâce aux pressions des signataires canadiens de l'entente, mais essentiellement grâce au combat acharné des groupes québécois, comme la défunte Coalition sur les forêts vierges nordiques, qui a réuni 13 groupes et organismes québécois autour de l'idée d'une réforme de notre gestion forestière.

Ajoutons aux efforts de Nature Québec, qui était derrière cette coalition, le travail inestimable de Richard Desjardins, autant avec son film L'Erreur boréale qu'avec son groupe l'Action boréale Abitibi-Témiscamingue. Ce qui a débouché sur la commission Coulombe et la gestion écosystémique, le pilier central de son rapport et de la réforme québécoise que les groupes canadiens-anglais tentent de faire généraliser chez eux en se présentant comme les champions d'un progrès engendré, en réalité, précisément par ces groupes qu'ils ont ignorés dans leurs négociations avec les industriels canadiens.

Les grands groupes canadiens comme Greenpeace, la Fondation Suzuki et l'Initiative boréale canadienne, ou étasuniens comme le Pew Environment Group, ont non seulement placé tout le monde environnemental québécois devant un fait accompli mais, à plusieurs égards, leur manière de procéder ressemble étrangement au rouleau compresseur fédéral dans les champs de compétences du Québec. Avec la déconnexion culturelle en plus.

Il faut noter que c'est d'abord grâce à la médiation d'un groupe étasunien, le Pew Environment Center, qu'a été amorcé le rapprochement entre l'industrie et les directions des groupes canadiens. Non seulement ces derniers ont commencé à informer quelques jours à l'avance un certain nombre de groupes québécois de l'imminence d'une annonce, mais sa version française n'existait tout simplement pas encore hier, ni sur Internet ni ailleurs.

Même le sommaire de l'entente disponible sur Internet n'a pas d'équivalent en français. On a cependant rédigé un communiqué à l'intention des médias francophones pour y glaner un maximum de visibilité. Cette manière de procéder est typique des grands groupes écologistes canadiens, qui non seulement ignorent souvent leurs vis-à-vis d'ici, mais respectent encore moins que le gouvernement fédéral la règle du bilinguisme le plus élémentaire auprès du quart de la population canadienne.

Norme ou certification


Il y a toutefois ici une autre différence culturelle plus profonde, soit le recours à la certification environnementale privée versus des normes réglementaires appliquées par l'État.

La bataille menée par les groupes écologistes québécois pour obtenir une réforme forestière assujettie au respect des écosystèmes et assortie d'aires protégées misait en priorité sur une réforme politique et réglementaire.

C'est un fait que la norme «FSC» (Forest Stewardship Council) dépassait et dépasse encore à certains égards les normes québécoises, parce que, si elle mise aussi sur la gestion écosystémique, elle demeure plus ouverte à la consultation des communautés locales et autochtones. Mais ce n'est pas pour rien que dans l'ouest des États-Unis et dans d'autres parties du monde on regarde avec suspicion cette norme privée fort avancée. Quoique cette norme soit intéressante pour son approche élargie et intégrée, son application et le contrôle de son application par des suivis indépendants ne se produisent qu'épisodiquement. Au Québec, malgré la faiblesse des contrôles gouvernementaux dans le passé, on ne peut nier que ces contrôles sont plus structurés, plus permanents et généralement mieux équipés que ne le sont les «commissaires» responsables des «audits» privés en vertu d'une norme, fût-elle FSC. Il n'y a qu'à constater la préférence des compagnies pour ces normes pour s'en convaincre.

Les gouvernements encouragent d'ailleurs les industriels à faire certifier leurs territoires autorisés. Cela donne parfois aux gouvernements un bon prétexte pour se désengager en douce au profit de cette nouvelle forme de privatisation des contrôles des forêts publiques, dont ils n'ont d'ailleurs pas à répondre devant la population.

C'est ce qui arrive ici aux groupes québécois qui ont porté le dossier des forêts au moment où leurs vis-à-vis du ROC donnent l'impression de leur ravir une victoire, qu'ils copient à certains égards en tentant, ce qui est moins glorieux, de s'arroger le contrôle du dossier ici où ils arrivent sur le tard, à quelques pieds du fil d'arrivée.

Mais les grands groupes canadiens avaient un atout que les groupes d'ici n'ont pas: la capacité d'intervenir à l'étranger, qui les a placés dans une situation de force par rapport aux industriels.

Les groupes québécois qui ont porté le dossier jusqu'ici auront des décisions difficiles à prendre. Certains vont préférer accepter en râlant de s'inscrire dans la démarche lancée par les grands groupes canadiens, question d'aller plus loin, plus rapidement, et de maintenir une solidarité écologique dont ils sont bien les seuls à tenir compte... D'autres voudront, et c'est sans doute essentiel, rester en marge de ce courant de rapprochement pour garder leur capacité critique intacte, car bien des compromis pourraient être consentis par de nouveaux décideurs verts, dont il faudra probablement critiquer les orientations dans l'intérêt du public et de l'avenir de la forêt.
5 commentaires
  • Sanzalure - Inscrit 22 mai 2010 11 h 11

    Qui vivra verra...

    Virage radical authentique ou génial coup de marketing ?

    J'écoutais l'autre jour à la radio André Boisclair défendre cette entente et critiquer Richard Desjardins. Je n'aurais pas la moindre hésitation à suivre Richard Desjardins jusqu'au bout du monde, mais André Boisclair, je ne le suivrais même pas juste pour traverser la rue.

    Je suis écologiste, mais pas fou. Les grands défenseurs de l'écologie, ailleurs qu'au Québec, ont souvent des pratiques politiques et sociales rétrogrades. C'est bien beau défendre la nature, mais il ne faut pas le faire au détriment de nos acquis sociaux et politiques récents.

    Cette manière de travailler la main dans la main avec le privé, je la trouve louche. N'oublions pas que le corolaire de «Small is beautiful», c'est «Big is bad».

    Serge Grenier

  • helene poisson - Inscrite 23 mai 2010 05 h 12

    La forêt boréale appartient-elle aux compagnies...

    ...ou à l'état ? Question peu importante puisque le Québec n'est qu'une province.

    La section québécoise de Greenpeace se relèvera-t-elle après le passage du rouleau compresseur de Greenpeace-Canada ?

    L'appui spontanée de l'ex-ministre de l'environnement, M. André Boisclair à cette ''entente'' (lors de l'émission de Dominique Poirier à Radio-Canada) démontre bien qu'il n'avait pas la fibre pour devenir chef du PQ, selon moi. Même Guy Chevrette s'est tenu peinard.

    Elvis Gratton deviendra-t-il garde-forestier pour Green-pea-soup ?

    ''...néanmoins une bonne nouvelle'' ? Peut-être pour les taupes de l'agence BCIA qui avaient à l'oeil le quartier-général de la police de Montréal ( ses secrets) et qui pourront se trouver un nouvel emploi pour se fermer les yeux.

  • Michelle Bergeron - Inscrit 24 mai 2010 01 h 33

    La forêt, patrimoine appartenant à tous les québécois

    Que ce soit l'industrie, les écolos, les travailleurs et syndicats, les régions c'est comme si ce bien était leur propriété. La forêt est le bien de tous les québécois. il serait préférable de faire aucune coup de la forêt sauf celle que l'on cultive et surtout pas pour en faire de l'énergie polluante qui tue. André Boiclair, fut le meilleur ministre de l'environnement à mes yeux alors a t'il changé à ce point j'en doute. Certains écologistes croient le contraire car nous en sommes rendu à du chantage il accepte le ministre en échange de "cash" n'est respectable que celuii qui accepte tes projets et te finance si non il aaura croit à toute une cempagne de salissage dans les médias.

  • Grosbonsens - Inscrit 25 mai 2010 15 h 24

    Objectivité zéro !

    À quoi devons-nous nous attendre du travail des journalistes ? Probablement un minimum de rigueur et d'objectivité. Mon propos fait référence à ce petit bout du texte : "mais sa version française n'existait tout simplement pas encore hier, ni sur Internet ni ailleurs.
    Même le sommaire de l'entente disponible sur Internet n'a pas d'équivalent en français. On a cependant rédigé un communiqué à l'intention des médias francophones pour y glaner un maximum de visibilité."


    C'est de la mauvaise foi ou du laxisme ? Je ne suis qu'une simple citoyenne intéressée à la cause de l'environnement et je suis tombée directement sur les documents EN FRANÇAIS, très facilement, en suivant le lien du communiqué de presse que j'ai reçu sur mon courriel, dès sa parution.

    ... et ça conclu en disant qu'il veut "critiquer" pour le bien du public et des forêts ! Mon bien je suis capable d'y voir seule. J'apprécierais seulement avoir des informations justes et objectives de journalistes qui ne sont pas visiblement à la solde de groupes quelqu'ils soient.

    Me semble que dans le temps il était bon celui-là ! D'une lectrice déçue...

  • Yvan Dutil - Inscrit 26 mai 2010 07 h 08

    Le système métrique vous connaissez

    Il y a 100 ha par km2. Donc 72 millions ha, c'est 720 000 km2!