La marée noire lèche les côtes

Un travailleur déploie quelques barrages flottants pour tenter de contenir des centaines de milliers de litres de pétrole dérivant au large de Venice, en Louisiane.
Photo: Agence France-Presse (photo) Erica Berenstein Un travailleur déploie quelques barrages flottants pour tenter de contenir des centaines de milliers de litres de pétrole dérivant au large de Venice, en Louisiane.

La marée noire qui lèche maintenant les côtes de la Louisiane menace l'industrie de la pêche et du tourisme, 400 espèces animales, l'intégrité d'écosystèmes fragiles et teste la capacité de réaction du gouvernement Obama. Au gré des vagues huileuses et noires, l'état d'urgence autour du golfe du Mexique a atteint hier, après la Floride et la Louisiane, l'Alabama.

Le gouvernement américain a déclaré la marée noire «catastrophe nationale», alors que la fuite laisse toujours s'écouler un flot ininterrompu de pétrole dans le golfe du Mexique.

Poussées par de forts vents, les premières nappes de pétrole ont chatouillé des marais proches de l'embouchure du Mississippi, a confirmé à l'AFP le responsable de la commune littorale de Plaquemines, Billy Nungesser.

Le fantôme de l'Exxon Valdez

Plus de 800 000 litres de pétrole s'échappent chaque jour du puits foré sous la plate-forme Deepwater Horizon, qui a sombré le 22 avril dernier. Le fantôme de l'Exxon Valdez vogue dans les environ, les autorités craignant que la catastrophe surpasse en dommages celle du naufrage de ce pétrolier au large de l'Alaska, en 1989.

La nappe s'étendrait sur une superficie de 1500 km2. La plate-forme pétrolière du Groupe BP a coulé deux jours après qu'une explosion l'eut endommagée. Onze travailleurs sont toujours portés disparus.

Plusieurs politiciens ont pressé la compagnie BP de faire plus, et plus vite, l'accusant d'avoir mal géré la crise. La ministre de la Sécurité intérieure, Janet Napolitano, lui demande «la réaction la plus ferme possible». Le gouverneur de la Lousiane, Bobby Jindal, doute de la capacité de BP à affronter le désastre. «Je suis inquiet, a-t-il confié en conférence de presse, que les ressources de BP ne puissent affronter les trois défis qui se présentent. D'abord, la compagnie n'a pas colmaté la fuite. Ensuite, elle n'a pas pu arrêter la dérive de la nappe.» Et rien n'indique qu'elle sera en mesure de relever le troisième défi, celui de nettoyer, ajoute-t-il.

Moratoire

Le président Barack Obama pourrait se rendre sur place la semaine prochaine. Il a souligné que BP devra financer le nettoyage, ce qui a plombé en Bourse le titre de la compagnie et de ses partenaires.

La Maison-Blanche a imposé un moratoire sur le forage en mer, valable tant qu'une enquête n'aura pas déterminé les causes de l'incident. Un virage à 180 degrés après qu'Obama eut envisagé fin mars un allégement de la réglementation pour rallier des républicains à son projet de loi sur les changements climatiques. «Je continue de croire que la production intérieure de pétrole est un élément important de notre stratégie énergétique», a néanmoins affirmé le président à partir de la Maison-Blanche. Le moratoire ne devrait avoir aucun impact immédiat, puisqu'il aurait de toute façon été levé au plus tôt en 2012.

Le président Obama s'est engagé à utiliser «toutes les ressources du pays» pour endiguer la catastrophe, déployant entre autres l'armée.

Une partie des eaux du fleuve Mississippi ont été détournées en direction des marais pour tenter de repousser l'eau souillée de pétrole vers le large. Les engins robotisés ayant échoué à colmater la fuite à 1500 mètres de fond, BP et la garde côtière enflamment la nappe pour en limiter la croissance. Ils envisagent la mise en place d'un couvercle sous-marin sur le forage. La facture de l'opération de nettoyage pourrait s'élever à 2 ou 3 milliards de dollars, calcule l'agence d'évaluation financière Fitch Ratings.

Économie et écosystème en péril

Les marins en étaient tout juste à préparer leurs bateaux pour la saison de pêche que ceux-ci sont cloués à quai. Ces pêcheurs fournissent le tiers des fruits de mer consommés par les Américains.

La marée noire est «le pire des scénarios imaginables pour les pêcheurs de crevettes, les éleveurs d'huîtres et de crabes et pour les pêcheurs en général», juge Brent Roy, qui loue des bateaux de pêche à Venice, en Louisiane, où la menace est très vive. «Voilà les dernières crevettes que nous verrons avant longtemps», a lancé à un journaliste du New York Times un vendeur en cédant ses dernières réserves. Non seulement la nappe retient les embarcations, mais une fois le nettoyage complété, la bioaccumulation des hydrocarbures dans la chaîne alimentaire peut rendre les crustacés et les mollusques impropres à la consommation pendant de nombreuses années.

Le fléau ne pouvait pas survenir à un pire moment pour plusieurs espèces animales, surprises en pleine période de reproduction. Les marais côtiers de Louisiane forment un véritable sanctuaire faunique. Des barrages flottants, déployés sur près de 50 km, tentent d'endiguer la marée noire.

Un premier oiseau englué

Les équipes de secours marin sont sur le pied d'alerte. Elles ont recueilli hier le premier oiseau englué de pétrole. Celui-ci a été contaminé en mer, et non pas le long des côtes. L'Institute for Marine Mammal Studies a déployé des salles de chirurgie et d'examen, des congélateurs remplis de nourriture et des caisses de médicaments pour organiser l'opération de sauvetage de la faune qu'ils appréhendent. Les tortues de mer et les dauphins sont entre autres menacés. Plus de 5000 dauphins vivraient dans la région, et les femelles s'apprêtent à mettre bas à cette période de l'année.

«Le pélican brun venait tout juste d'être retiré de la liste des espèces menacées», se désole Melanie Driscoll, directrice de la conservation des oiseaux en Louisiane, lors d'une entrevue avec National Geographic. L'emblème ailé de l'État est surpris en pleine période de nidification.

Les tribunaux ont reçu au moins huit plaintes, essentiellement de travailleurs de la mer qui accusent la compagnie BP de négligence. Cette dernière dit assumer «toute la responsabilité de la marée noire et la nettoiera», promet le porte-parole du groupe, précisant que la compagnie britannique paiera dommages et intérêts aux personnes touchées étant en mesure de «présenter des plaintes légitimes».

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Avec Reuters, l'AFP, le New York Times et le National Geographic

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