Ordre professionnel : Nature Québec juge la proposition des ingénieurs forestiers inacceptable

Nature Québec estime que la réforme envisagée par l'Ordre des ingénieurs forestiers du Québec (OIFQ) est aussi «inquiétante» qu'«inacceptable» parce qu'elle assurerait à cette profession des pouvoirs exclusifs dans des champs d'activité scientifique qui ne sont pas les siens, y compris la biologie.

Dans une lettre transmise le 24 mars au président de l'OIFQ, Denis Villeneuve — une lettre dont Le Devoir a obtenu copie —, le directeur général de Nature Québec, Christian Simard, estime que le champ d'action des ingénieurs forestiers est abusivement trop vaste parce qu'il s'étendrait à tout le «milieu forestier».

Cette définition, écrit-il, «ferait en sorte que seul l'ingénieur forestier serait en droit de gérer tous les aspects d'un territoire dont on ne connaît pas la limite», soit probablement 1,4 million de kilomètres carrés.

«Ce "milieu forestier", poursuit M. Simard, relève tout autant de spécialités non exclusivement forestières, comme la biologie, la géographie physique et humaine, mais aussi la sociologie et l'anthropologie, etc., que de spécialités comme la sylviculture. Cette appellation généreuse permettrait donc à l'OIFQ de revendiquer la gestion des lacs et rivières, des tourbières et autres milieux humides, des paysages, de la faune évidemment, voire des relations avec les autochtones dont le territoire traditionnel couvre largement ce milieu forestier. Cet empiétement est très inquiétant d'autant plus qu'il est complètement blindé par les autres modifications proposées.»

Passant en revue les 12 aires de compétences que l'avant-projet de loi préparé par l'OIFQ attribuerait à ses membres, Nature Québec estime que «la majorité de ces activités est loin de relever de la compétence exclusive des ingénieurs forestiers, voire tout simplement de leur compétence».

Pour le groupe environnemental qui suit le dossier forestier depuis des décennies, «Aménager et gérer le milieu forestier, tel qu'il est défini, ne fait pas partie des compétences de base de l'ingénieur forestier quand il s'agit de la gestion hydrologique, faunique ou paysagère: ce n'est pas parce qu'on sait peut-être minimiser les impacts des coupes qu'on est aussi aménagiste paysager. Ou encore, ce n'est pas parce que l'orignal apprécie certaines jeunes forêts secondaires issues de coupes à blanc qu'on est forcément un aménagiste de la faune.»

Dossier noir

Nature Québec va plus loin en notant que la plupart des efforts de conservation réalisés au Québec l'ont été «contre la volonté d'un grand nombre d'ingénieurs forestiers». Si ces derniers avaient évalué dans le passé les conséquences de l'activité forestière, poursuit Christian Simard, «nous ne serions pas devant les problèmes forestiers que nous connaissons» et qui ont justifié la récente réforme forestière.

Nature Québec estime enfin que les ingénieurs forestiers ont signé tous ces plans d'aménagement à l'origine du dossier noir des forêts, et cela, sans que l'Ordre intervienne pour dénoncer ces pratiques destructrices, comme l'écrémage des forêts feuillues du sud de la province ou le déficit global de l'exploitation forestière à cause des distorsions introduites dans le calcul de la possibilité de régénération des forêts.

La proposition de l'OIFQ d'englober dans ses rangs, mais dans une logique de subordination, les biologistes qui travaillent aussi dans les «milieux forestiers» a soulevé un autre tollé dans les rangs de cette discipline qui revendique depuis des décennies un ordre professionnel pour mieux défendre le public et l'intégrité de ses évaluations environnementales.
8 commentaires
  • Jean-Louis Gauthier - Inscrit 19 avril 2010 02 h 03

    Il faudrait commencer par permettre aux professionnels de travailler...

    Nature Québec ne semble pas connaître le fonctionnement du système forestier dans la province de Québec puisque cette dernière est le seul état à former des ingénieurs forestiers qui n’ont aucun droit pour utiliser leurs connaissances ou les sciences forestières dans les écosystèmes québécois. Nous sommes tellement embourbés dans la bureaucratie qu’aucun ingénieur forestier, technicien forestier ou même biologiste ne peuvent se servir de leur tête mais ils doivent plutôt s’assurer que les fonctionnaires pourront cocher la bonne case lorsqu’ils leur envoient des documents.

    Et pour ceux qui voient la Loi 57 comme une bonne nouvelle, détrompez-vous car les fonctionnaires vont maintenant tout décider et l’état risque de perdre des millions de dollars car nous allons confier à des gens qui n’ont pas les connaissances nécessaires la gestion de la ressource forestière. L’expérience vécue au Témiscamingue récemment devrait nous servir de mise en garde.

    http://lcn.canoe.ca/lcn/infos/regional/archives/20

    Tous les cas de gaspillage de fonds publics par des fonctionnaires mentionnés dans les journaux des dernières semaines devraient nous préparer à la catastrophe qui nous attend lorsqu’ils auront pris le contrôle.

  • Sanzalure - Inscrit 19 avril 2010 07 h 55

    Une maladie mentale

    «Vouloir contrôler» est une maladie mentale. Cette maladie touche un grand nombre de professionnels. «Lâcher prise» c'est le conseil qu'on donne aux personnes qui ont des problèmes de relations avec les autres. L'important, c'est la défense de la forêt, pas la défense de la profession.

  • François-Hugues Bernier - Inscrit 19 avril 2010 09 h 49

    La vraie nouvelle...

    L'Ordre des ingénieurs forestiers a consulté le partenaire Nature Québec sur son projet d'ouverture à l'Ordre de professionnels qui oeuvrent en milieu forestier et sur son projet de modernisation de champ de pratique. Les deux projets sont intimement liés. Les analyser indépendamment peut effectivement créer certaines distorsions. Plus d'une trentaine de partenaires ont d'ailleurs été consultés sur ces projets ainsi que les 2150 membres de l'Ordre. Les réponses furent nombreuses et variées: des gens pour, des gens contre. C'est la beauté d'une consultation. Cela permet de prendre des décisions éclairées, appuyées. Il est important de souligner que, contrairement à ce qui est mentionné dans cet article, il n'est aucunement question de prise de contrôle, ni de subordination dans ces projets. Cela relève du procès d'intentions. C'est malheureux.

    Dans un contexte de complexification des enjeux liés à la gestion et la mise en valeur des ressources du milieu forestier, un nombre grandissant d’acteurs sont appelés à participer aux diverses étapes des processus de gestion forestière mis en place au Québec. La refonte du régime forestier québécois accentuera inévitablement cette tendance. Or, c’est ainsi que plusieurs autres professionnels collaborent maintenant, par leurs avis ou prises de position, à l’orientation ou l’élaboration des interventions pratiquées en milieu forestier. Parmi ces professionnels appelés à jouer un rôle significatif se retrouvent notamment de nombreux biologistes ayant développé des compétences liées au milieu forestier. Considérant la contribution significative de ces professionnels, on croit, au même titre que l'Association des biologistes du Québec, que ceux-ci devraient attester de leurs compétences et de l’imputabilité professionnelle qui s’y rattache par un titre professionnel, afin d’assurer au public une gestion éclairée et transparente du patrimoine forestier.

    Une telle ouverture pourrait éventuellement mener vers un « Ordre des professionnels forestiers », où, par exemple, ingénieurs forestiers, biologistes forestiers, écologistes forestiers et autres professionnels du milieu forestier seraient réunis avec tous les devoirs, obligations et privilèges associés au système professionnel et où chaque professionnel conserverait son titre par l’émission de catégories de permis et de partage d’actes à l’intérieur du champ
    de pratique. Le système professionnel offre plusieurs options à cet égard.

    Il y a aussi l'option de la création d'un Ordre des biologistes et d'autres ordres de professionnels gravitant autour du champ de pratique des ingénieurs forestiers. Lors de la dernière rencontre, en mars, entre les dirigeants de l'Association des biologistes du Québec et l'Ordre des ingénieurs forestiers, celui-ci a réitérer son appui à l'Association des biologistes, auprès de l'Office des professions, dans sa quête d'obtenir un ordre professionnel comme il l'a d'ailleurs fait dans le passé, lors de la dernière tentative de l'Association.

    Que ce soit l'une ou l'autre des options, ce qui compte, c'est que le public québécois s’assure que tous les professionnels du milieu forestier qui oeuvrent à la mise en valeur des ressources du milieu forestier soient couverts par le système professionnel québécois, garantissant ainsi l’imputabilité de tous les professionnels impliqués, un haut degré de transparence dans la gestion du patrimoine forestier québécois et, en finalité, une meilleure protection du public.

    Il m'aurait fait plaisir d'expliquer les tenants et aboutissants de ces projets à M. Francoeur. Je n'ai pas eu de réponses à mon invitation. Peut-être serait-il intéressé de savoir que le 23 avril prochain, le Conseil d'administration de l'Ordre, fort du résultat de sa consultation, prendra une décision éclairée sur la suite à donner à ces deux projets. On s'en reparle ?

    Pour vraiment savoir ce qui en qui en est avec ces projets, consultez le lien suivant : http://www.oifq.com/bulletin/2010/1mars_10.html

  • Renaud Blais - Inscrit 19 avril 2010 11 h 58

    Que de corporatisme

    Comme l'UPA veut être la seule corporation à décider ce qu'ils cultiveront (surtout COMMENT ils le feront) et ce qu'ils nous feront manger, les ingénieurs forestiers, sans doute insensibles au enveloppes brunes qui proviendraient alors des transnationales du bois, veulent aussi être les seuls à bénéficier de ces largesses.
    Renaud Blais
    Québec

  • Michelle Bergeron - Inscrit 19 avril 2010 16 h 16

    Au service de grandes multinationales

    Beaucoup trop de pouvoir à la foresterie et papetière rien qu'à voir les solutions de Kyoto sur l'énergie dites vertes (biomasse) et qui tue. Vivre dans le smog et la suie n'a rien de sain mais plutôt sale et pourtant on cherche par tout les moyens de faire avaler la couleuve d'une énergie toxique sans relâche avec de gros billets. Bravo nature Québec.