Entente timide pour sauver la mise

Photo: Agence France-Presse (photo) Stephen Kugler

Le président Obama, que tous attendaient comme le sauveur de la conférence de Copenhague sur les changements climatiques, a plutôt réussi à diviser profondément la communauté internationale avec une entente qu'il a lui-même qualifiée «d'insuffisante» avec les cinq grands pays émergents que sont la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud.

Cette entente, a-t-il lui-même précisé, n'a «aucune valeur légale», ne fixe aucun objectif de réduction à la hauteur du défi avoué de son entente, soit de freiner à 2 °C la hausse du climat. Il a présenté comme un énorme gain l'inscription sur une liste officielle les cibles volontaires, pour la plupart déjà annoncées depuis des mois par les pays émergents. Pour faire avaler la pilule aux pays en développement, qui se sentaient hier soir trahis par les pays émergents jusqu'ici de leur côté, l'«entente Obama» ou l'«accord de Copenhague» prévoit un financement pour les pays les plus pauvres et les plus vulnérables de 30 milliards d'ici 2012, un montant qui sera porté à 100 milliards par année en 2020.

Mais sur l'objectif de court terme, le président Obama n'a pas impressionné grand monde. Alors que l'Union européenne consacrera 10,6 milliards en trois ans à l'aide d'urgence pour l'adaptation au réchauffement du climat et que le Japon ajoutera à lui seul 11 milliards, la «première économie de la planète», comme l'a qualifiée le président Obama, n'a mis sur la table que 3,6 milliards.

De son côté, l'Europe a accepté à contrecoeur cette entente, que les États-Unis ont négociée pratiquement sur une base bilatérale. Elle espère pouvoir profiter de l'année 2010 pour arriver à transformer l'accord de Copenhague en protocole de Mexico, où se déroulera l'an prochain la 16e rencontre des parties.

Du côté des pays en développement, une trentaine d'entre eux attendait de se retrouver en plénière pour s'y opposer, ce qui pourrait paralyser la mise en application des faibles gains qu'elle contient en raison de la règle du consensus qui régit les organismes onusiens.

Au moment de mettre sous presse hier soir, Tuvalu avait formellement refusé de s'y rallier. La Bolivie n'accepte ni l'accord, ni le fait de n'avoir pas eu accès à la négociation et d'avoir une heure pour l'entériner «quand des milliers de vies en dépendent». Cuba y a vu une caricature de l'impérialisme des États-Unis: autre rejet. Visiblement, le président Lokke Rasmussen allait avoir de la difficulté à constater l'existence du consensus sans lequel la plénière ne peut entériner l'entente. La plénière, qui a débuté à 3h du matin, menaçait de durer plusieurs heures.

Pour le premier ministre suédois, Frederick Reinfeld, l'Europe s'est battue pour que cet accord ne crée pas de recul sur quelque front que ce soit, mais il a admis, tout comme le président de la Commission européenne, Jose Manuel Baroso, que cet accord était «très en deçà de nos attentes» et qu'il «ne réglera pas la menace des changements climatiques».

Les Européens ont néanmoins décidé d'avaler la pilule parce que, a expliqué M. Baroso, «d'abord c'est une entente» et qu'il ne fallait ni briser le processus de négociation, ni briser la solidarité avec les pays en développement, qui seront privés de l'argent promis s'il n'y a pas d'entente. L'Europe estime néanmoins que sa stratégie, en marche depuis un an, notamment ses objectifs élevés de réduction, a eu pour effet de forcer les États-Unis et les pays émergents à se donner des objectifs avoués qu'ils devront respecter.

Du côté des écologistes, on était beaucoup moins indulgents: «Nous avons assisté au triomphe du spin médiatique sur la substance», affirmait Jeremy Hobbs d'Oxfam. Chez Greenpeace International, on parlait de l'entente de «Brokenhagen».


Une «route» plutôt qu'une entente

Les objectifs de long terme que prévoyaient les versions mises au point par les négociateurs de l'équipe Obama dans l'après-midi avaient tous disparu hier soir dans le texte final: initialement, le plan Obama prévoyait une réduction globale des émissions humaines de 50 % en 2050 et de 80 % pour les seuls pays industrialisés. Mais les chefs d'État consultés par la suite ont biffé ces objectifs, y compris des pays comme le Canada dont c'est en principe l'objectif officiel.

L'obligation de transparence et de vérification qu'exigeaient les États-Unis a été modifiée pour gagner l'accord de la Chine: les pays feront rapport de leurs émissions aux deux ans dans une «communication nationale», ce qui respecte la souveraineté chinoise, mais le bilan devra s'inspirer de normes comptables internationales pour satisfaire les États-Unis.

L'accord prévoit que la communauté internationale tentera de faire plafonner les émissions anthropiques «le plus tôt possible» en tenant compte des impératifs de la lutte contre la pauvreté dans les pays en développement. L'accord prévoit aussi la «mobilisation» d'importantes mesures financières pour aider les pays en développement qui voudront préserver leurs forêts afin de conserver intacts ces puissants puits de gaz à effet de serre au bénéfice de tout le monde.

Enfin, l'accord de Copenhague stipule que la gestion des deux montants de 30 milliards et de 100 milliards sera assurée par un nouveau fonds dans lequel les pays en développement auront un mot déterminant à dire. Ces derniers voulaient absolument éviter la mainmise de la Banque mondiale sur ce nouveau fonds, qui pourrait être lié toutefois sur le plan administratif avec le Global Environment Fund (GEF) de l'ONU.

Un registre des mesures volontaires que voudront prendre les États-Unis et les pays émergents sera ainsi ouvert pour que la communauté internationale puisse en suivre la rigueur et la vigueur. L'entente d'hier devra être réévaluée en 2015. Et on prévoit que cette réévaluation permettrait d'adopter des objectifs de réduction encore plus ambitieux.


Réactions opposées

La réaction du premier ministre canadien, Stephen Harper, était aussi favorable au projet que ce dernier a été dénoncé par les grands groupes humanitaires et écologistes en des termes des plus virulents. Mais le premier ministre n'a pas soufflé mot de la contribution financière du Canada aux efforts d'adaptation des pays en développement.

Pour Stephen Harper, une entente volontaire, sans portée légale est «une bonne entente» parce qu'elle regroupe pour la première fois tous les grands émetteurs, un jugement que font aussi les Européens, mais qui la considèrent pour leur part «nettement en deçà de nos attentes», selon le mot de M. Baroso.

«Elle est réaliste et pragmatique du point de vue du Canada», a déclaré Stephen Harper, qui entend y incorporer les objectifs de réduction du Canada. Stephen Harper a par ailleurs déclaré que la menace des changements climatiques était «absolument claire» en raison de la «prépondérance de preuves» scientifiques.

Il a précisé que l'industrie des sables bitumineux devra contribuer, une contribution qu'il n'a pas mesurée mais qui s'annonce modeste, car cette industrie, a-t-il dit, ne représente que 4 % des émissions canadiennes, mais qui représente une contribution majeure quant à l'augmentation annuelle du bilan de GES du Canada.

Quant aux écologistes, ils ont rivalisé de formules-chocs pour décrire leur déception.

«Très déçu», a déclaré Steven Guilbeault au petit matin. Il pense que le président Obama a voulu «forcer le jeu» pour des questions de politique interne, ce qui explique que certaines ONG étatsuniennes adoptaient hier un ton plus conciliant. Mais la vérité, dit-il, c'est qu'on est devant «un faux départ» pour la deuxième phase de la bataille du climat parce que cet accord ne prévoit aucune date pour plafonner les émissions humaines.

«Ils disent qu'ils ont fait le travail, mais ce n'est pas vrai», expliquait Kim Carstensen, leader du WWF.

«Un échec historique pour les efforts consentis en vue d'obtenir un traité légalement contraignant capable d'arrêter le réchauffement mondial», précisait Ricken Patel au nom de Climate Justice, le groupe à l'origine des manifestations de cette semaine dans la capitale danoise.
21 commentaires
  • Pierre Cossette - Inscrit 19 décembre 2009 03 h 53

    Honteux !

    nos politiciens, technocrates et bureaucrates ont accouché d'une souris. Le peuple devra et descendra dans les rues pour leur faire comprendre raison dans un avenir rapproché. La balloune d'Obama commence à dégonfler de façon inquiétante. Quand à notre bouffon de l'ouest on n'en parle même pas y pensait sûrement aux repas des fêtes pi à son Pepsi. Pendant ce cirque les pays pauvres doivent se contenter des miettes qui tombent des tables des pourceaux. Une mention spéciale aux Européens desquels sont venus les impulsions les plus significatives pour que ce sommet donne des résultats probants. Triste comme dénouement le sentiment d'urgence que la population perçoit aisément, ne semble pas se traduire par des gestes concrets de leurs dirigeants. Va falloir y voir nous mêmes l'effet domino est en marche.

  • Lapirog - Abonné 19 décembre 2009 07 h 19

    Les vrais boss du monde ont parlé: les puissants lobbies capitalistes.

    Obama a changé de discours depuis quelques mois sur a peu près tous les sujets importants. Lui qui promettait mer et monde avant son élection à la présidence des USA, le voila dans le camp des puissants qui sont les vrais gouvernants peu importe le pays que l'on habite. Money Talks comme disent les Anglos , en commençant par le cartel du pétrole et de l'énergie en général qui a dicté à nos porte-paroles à Copenhague ce qu'il ne fallait pas faire en matière de protection de l'environnement pour sauver du désastre notre terre-mère seule planète habitable de l'univers.Quelle honte et quelle déchéance de la nature humaine devant les barons du capital et autres possédants..Au fond quelle différence morale y a t-il entre un pétrotraficant et un narcotraficant?

  • arabe - Inscrit 19 décembre 2009 07 h 24

    Victoire pour le Canada, pays qui n'a jamais été isolé. On en veut pour preuve l'entente elle-même!

    Victoire pour le Canada. L’entente conclue correspond à peu près exactement à ce que le Canada propose depuis lontemps: une entente inclusive (”comprehensive”: qui inclut à la fois pays développés et moins développés) et une entente réaliste.

    Quand je pense que tant de journalistes québécois nous vendaient ad nauseam la propagande du “Canada isolé”. S’il est isolé, comment se fait-il que ce qui est adopté correspond assez bien à ce que le Canada souhaitait au départ?

    Profitons de cette accalmie pour modifier un vocabulaire qui a été répandu par les activistes qui pratiquent le journalisme. Je songe aux termes "réchauffistes", "sceptiques climatiques" et "négationnistes" (appliqué au climat). Remplaçons-les par les termes éco-alarmistes et éco-flegmatiques, ou encore: alarmistes climatiques et flegmatiques climatiques.


    Négationniste est d'un mauvais gout flagrant.

    Réchauffiste est complètement dépassé. Personne, ou si peu, ne nie que le climat se réchauffe. Le débat porte sur 2 choses.

    1) La valeur de la contribution humaine. En termes plus techniques (termes que les journalistes activistes ne fouillent pas beaucoup): quelle est la valeur de S (le climate sensitivity) (1)?

    2) Les conséquences d'un réchauffement climatique.

    En somme:
    1) La contribution humaine au réchauffement est-elle prépondérante ou non prépondérante?

    2) Un réchauffement crée-t-il une suite apocalyptique d'inconvénients, ou un mélange d'avantages et d'inconvénients qu'on doit considérer froidement et sans émotion?

    2 termes non parfaits, mais préférables, pour remplacer "réchauffistes, sceptiques climatiques et négationnistes":

    éco-alarmistes et éco-flegmatiques, ou alarmistes climatiques et flegmatiques climatiques.

    (1) Climate sensitivity: augmentation de température causée par un doublement de la quantité de C02 dans l'air. Les avis scientifiques varient de 0,5 °C à 4,5 °C: un univers de différence!

  • Gabriel RACLE - Inscrit 19 décembre 2009 09 h 06

    Tout ça pour ça

    Que de millions dépensés, que de CO2 émis, pour en arriver à officialiser un désaccord, car c’est de cela qu’il faut parler. Il n’y a rien de contraignant pour personne dans ces minces trois feuilles de papier qui font l’affaire du premier ministre Harper, puisqu’il n’est tenu de s’engager à rien.

    Ce qui est le plus décevant, c’est que le président des États-Unis, dont on attendait bien autre chose, s’est comporté comme son prédécesseurs, en seigneur et maître, négociant directement avec quatre partenaire choisis (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, pour conclure un « accord » qu’il impose au reste du monde.

    Ainsi, il n’a pas inclus l’Europe dans ses discussions, pour une bonne et semple raison, les exigences européennes. Les quatre pays sont des pays en développement et il est onc plus facile de s'entendre avec eux sur des bases minimales, pour ne pas dire minimalistes, sans mécontenter une partie du Congrès et les grands pollueurs étatsuniens, et avoir l’air ensuite d’avoir conclu une entente. C’est un joli coup de bluff, une belle partie de jeu de dupes, et Harper ne peut qu’applaudir. Tant de millions gaspillés pour ça, pour si peu!

  • Francois Taylor - Inscrit 19 décembre 2009 10 h 34

    brokenhagen ou la roulette russe

    Contrairement à ce que vous avancez, il n'y a pas de débat entourant la question de la contribution humaine au phénomène du réchauffement climatique. Il n'y a pas de consensus mais le nombre des dissidents est infime au point ou il serait franchement irresponsable pour nos gouvernements de prêter attention à ceux qui ont un autre point de vue sur la question.

    D'autre part, la relative incertitude qui entoure l'importance de la hausse de la température qui est à venir ainsi que la difficulté de prévoir avec exactitude l'impact de cette hausse ne constituent pas un argument pour rester les bras croisés.

    La situation fait penser à un jeu de roulette russe modifié: au lieu de n'avoir qu'une balle dans son chargeur, ce dernier est chargé à bloc mais avec des balles de calibre différent. Le fait de même penser à vouloir jouer à cette sorte de roulette russe est profondément immoral car il y a fort à parier que les populations qui vont se trouver sur la trajectoire de la "balle" seront celles qui sont les plus vulnérables.

    Le principe de précaution est souvent pris à parti parce qu'il vient compliquer le fonctionnement de nos sociétés en l'alourdissant avec un vaste ensemble de procédures. Mais je dirais que jamais dans notre histoire nous n'avons eu à faire face à une situation par rapport à laquelle il est absolument impératif d'appliquer ce principe. Il serait criminel de jouer avec le sort de centaines de millions, voir de milliard de vies humaines.