La Chine, l'improbable apôtre du climat

Les dirigeants chinois tentent d’éveiller la conscience publique à l’importance de combattre les changements climatiques. L’installation de cette immense affiche au centre de Pékin est une manifestation de cet effort.
Photo: Agence France-Presse (photo) Frederic J. Brown Les dirigeants chinois tentent d’éveiller la conscience publique à l’importance de combattre les changements climatiques. L’installation de cette immense affiche au centre de Pékin est une manifestation de cet effort.

Qui l'eût cru il y a quelques années seulement. La Chine, puissance émergente sacrifiant tout sur l'autel de la croissance économique, se présente depuis quelque temps comme un modèle de la lutte contre le réchauffement climatique parmi les pays émergents. Faux-semblant? Rhétorique creuse? Pas tout à fait. L'empire du Milieu, qui a remporté en 2006 le trophée peu reluisant du premier pollueur de la planète, a tout intérêt à nettoyer son vaste coin de pays. Ce qui, par ailleurs, n'est pas pour lui nuire dans ses ambitions stratégiques. Et Pékin le sait pertinemment.

Jadis récalcitrantes, les hautes instances du Parti communiste ont enfin décidé le mois dernier de fixer une cible de réduction des gaz à effet de serre: entre 40 et

45 % par unité de PIB d'ici 2020 par rapport à 2005. Une cible qui vise à ralentir la croissance des GES plutôt qu'à les réduire de façon absolue — histoire de ne pas entraver outre mesure la croissance économique —, mais une cible tout de même.

«La Chine est le premier pollueur de la planète, mais elle est également un pays qui en paie un prix élevé», lance Barthélémy Courmont, titulaire par intérim de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et auteur de Chine, la grande séduction. Essai sur le soft-power chinois, pour expliquer cet engagement soudain. Qu'il s'agisse des inondations ou des sécheresses, l'empire du Milieu subit déjà de façon régulière son lot de catastrophes naturelles, que le réchauffement climatique ne fera qu'exacerber, poursuit-il.

Selon l'administration météorologique de la Chine, la température moyenne sur la surface de son territoire a augmenté de 1 °C au cours des 100 dernières années et devrait accélérer sa croissance pour gagner 3,5 °C supplémentaires d'ici la fin du siècle.

Les conséquences du réchauffement se font déjà sentir. Par exemple, la vitesse à laquelle les surfaces désertiques se sont étendues a doublé depuis les années 1970. Elles couvrent maintenant plus du quart du territoire chinois. Et si l'avancée du désert se poursuit, elle «pourrait provoquer la fuite de 200 millions de réfugiés, alors que les provinces ne peuvent en absorber que 30 millions», avance M. Courmont, citant les chiffres du gouvernement chinois.


Pas nouveau

Malgré les apparences, l'intérêt de Pékin pour le climat n'est pas nouveau et remonte à une bonne décennie, précise le titulaire par intérim de la chaire Raoul-Dandurand. C'est plus exactement avec l'arrivée du tandem Hu Jintao-Wen Jiabao à la tête du pays en 2003 que l'environnement a fait son nid dans les politiques de l'État.

Comme le rappelait le magazine The Economist la semaine dernière, les deux dirigeants ont alors commencé à truffer leurs discours d'expressions telles «société harmonieuse» et «développement scientifique», pour ensuite parler, avec plus de clarté, de «société respectueuse de l'environnement et efficace sur le plan énergétique» et d'«économie verte».

Le Programme national sur le changement climatique, élaboré en 2007, avance dans cette direction. «En plus de solliciter la coopération internationale pour les projets de transferts de technologies, il comprend les lignes directrices pour le soutien aux études et aux plans d'entreprises pour combattre le réchauffement climatique, et entend aussi susciter l'éveil de la conscience publique sur ces changements», résume Barthélémy Courmont.


Opération séduction

Ces efforts officiellement consacrés à l'environnement servent toutefois aussi d'autres intérêts, car Pékin compte bien faire de sa lutte contre le réchauffement climatique un levier de puissance sur la scène internationale.

«En transformant son image de premier pollueur de la planète en modèle de lutte contre le réchauffement climatique, la Chine exprime sa tentation de prendre la tête des puissances émergentes, un statut qu'elle revendique, explique-t-il. En adaptant son développement économique aux nouvelles exigences de la lutte contre le réchauffement climatique, Pékin invite ainsi les pays émergents à suivre son modèle, ce qui est à la fois un acte politique fort et un pari sur les investissements majeurs dans ce domaine, pour lesquels la Chine pourrait être associée. Avec des retombées économiques à la hauteur des projets. Une stratégie, donc, pour un pays qui étend chaque jour un peu plus son emprise sur l'Asie du Sud-Est, l'Afrique et l'Amérique latine.»

Washington n'a évidemment pas été oublié par Pékin. En dépit de son bilan environnemental médiocre, la Chine veut se présenter comme un modèle en matière de lutte contre le réchauffement climatique afin de mettre en lumière la mauvaise réputation internationale de son rival de l'autre côté du Pacifique. D'ailleurs, elle ne manque jamais de rappeler que ses émissions de GES par habitant sont bien en dessous de celles des États-Unis et qu'elle pollue depuis bien peu de temps en comparaison de son rival.

Cette stratégie n'est pas anecdotique, puisqu'elle procède d'une approche subtile que Pékin applique désormais tous azimuts. «Plus que les faits, tout est question de perception, et Pékin en a conscience, résume M. Courmont. La Chine soigne son image et s'est lancée dans une immense opération séduction en mettant en avant ses capacités de "soft-power" et en prenant place sur tous les terrains laissés vacants par les États-Unis au cours des dernières années.»

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