Impasse à Copenhague

Les forces de l’ordre ont procédé à l’arrestation d’environ 250 personnes qui manifestaient près du Bella Centre, lieu de la conférence. La police danoise a procédé à plus de 1700 arrestations préventives depuis le début du sommet.
Photo: Agence France-Presse (photo) Les forces de l’ordre ont procédé à l’arrestation d’environ 250 personnes qui manifestaient près du Bella Centre, lieu de la conférence. La police danoise a procédé à plus de 1700 arrestations préventives depuis le début du sommet.

Alors que les 119 chefs d'État attendus à Copenhague pour le sprint final de négociations sur le climat commençaient à arriver sur toile de fond de manifestations et de portes fermées à la majorité des écologistes pourtant enregistrés, à l'intérieur du Bella Center, le climat s'alourdissait hier d'heure en heure devant le piétinement des pourparlers, à 48 heures de la fin de la conférence internationale.

La guerre de tranchées que se livrent les protagonistes du dossier climatique a atteint son paroxysme hier à Copenhague, alors que s'ouvrait officiellement la phase dite des «négociations de haut niveau» politique sur fond d'impasse des pourparlers.

Des deux rapports qui devaient être remis ce matin aux délégués, un seul est arrivé sur leur table, soit celui qui porte sur le prolongement du protocole de Kyoto et que les négociateurs des quelque 165 pays signataires peaufinent depuis deux ans. Mais l'autre rapport, qui devait celui-là émaner du groupe de travail et porter sur un «plan de coopération à long terme» (long-term cooperative action, ou LCA) n'est pas venu. C'est celui-là qui permettrait aux États-Unis, qui ne sont pas signataires du protocole de Kyoto, de se lier cette fois par des engagements contraignants avec d'autres pays qui relèvent par ailleurs du protocole.

La présidente de la conférence et ministre danoise de l'Environnement, Connie Hedegaard, avait plutôt choisi dans la nuit de mardi à mercredi de retenir le rapport du groupe de travail sur la LCA pour préparer une proposition de compromis qui réunirait les deux avenues de négociation en vue d'un traité unique qui lierait tout le monde.

Mais les différends sont trop profonds et, selon une source fiable, les États-Unis ont tellement ajouté de propositions dans le rapport de la LCA que sa négociation devient impossible dans le court laps de temps qui reste aux négociateurs, une manoeuvre, ont affirmé pays africains et pays en développement, pour faire reporter à plus tard, voire à faire avorter toute entente solide. En plénière, les pays en développement, la Chine en tête et l'Afrique en bloc, ont accusé la présidente de la conférence de jouer le jeu une fois de plus des pays industrialisés qui, comme ceux d'Europe et les États-Unis privilégient un traité unique, ou comme le Canada et le Japon, qui cherchent tous les moyens pour éviter le prolongement du protocole de Kyoto.

C'est sur ce fond de contestations pour la deuxième fois de son leadership par les membres du G77, qui regroupe les pays en développement, que Connie Hedegaard a remis la présidence de la conférence au premier ministre du Danemark, Lars Loekke Rasmussen. Pour le Danemark, c'était là un geste nécessaire pour offrir un interlocuteur de leur niveau aux 119 chefs d'État qui seront à Copenhague aujourd'hui, y compris à compter de cet après-midi le premier ministre Stephen Harper. Demain, ce sera au tour du président Obama de se pointer pour trancher le ou les noeuds gordiens qui retiennent présentement les négociations sur place.

Renvoi aux parties

Les pays en développement ont dénoncé avec virulence le fait que la présidence danoise ait écarté le résultat des négociations sur le protocole de Kyoto au profit de textes qui viseraient à créer un nouveau traité. Ils tiennent à prolonger le protocole pour ne pas donner aux pays retardataires comme le Canada une occasion de passer commodément l'éponge sur leur retard à mettre en oeuvre leurs engagements internationaux. Ils ont reproché à la présidence de la conférence de laisser tomber deux ans de négociations ardues au profit d'hypothèses de travail moins rigoureuses que les objectifs exécutoires en droit international du protocole.

Tous ont fait valoir sur des registres différents que la planète entière avaient les yeux fixés sur Copenhague et qu'on ne pardonnerait pas aux politiciens de ne pas mettre en branle des mesures suffisantes pour assurer la sécurité climatique de l'humanité. Dehors, les milliers de manifestants scandaient les deux slogans qui reviennent inlassablement: «Lead or go home» et «Ambitious, fair and binding» (Ambitieux, équitable et contraignant).

Le premier ministre du Danemark a voulu relancer les pourparlers hier en réunissant les représentants de 48 pays représentatifs de communautés d'intérêts différents au sein d'un groupe nouveau de travail «de haut niveau» qui a reçu pour mandat de créer cette voie unique dont on a commencé à parler à Bali comme d'un idéal trop haut, ce qui explique qu'on avait alors adopté comme plan de créer plutôt deux tables de discussions, les «deux voies» que veulent maintenir les pays en développement.

La direction onusienne et la présidence danoise auront ainsi deux cartes en main: celle de déposer comme base de discussion le rapport du nouveau groupe de sages, ce qui garde en réserve la possibilité d'une intervention extraordinaire de la présidence comme base du sprint final de négociations demain, un scénario utilisé avec succès dans d'autres conférences antérieures, expliquait une source proche des pourparlers stratégiques.

La journée du mercredi est généralement celle de la dépression collective dans ce genre de conférence, car chaque partie tente de retenir ses cartes le plus longtemps possible avant le grand jeu final. Mais cette fois-ci, l'ampleur et le nombre des enjeux toujours en suspens laissent présager soit un report de la conclusion de la conférence, soit une entente ayant une portée limitée. C'est ce que le ministre canadien de l'Environnement, Jim Prentice, appelait hier une «entente opérationnelle» que les parties aux deux traités devraient compléter en 2010.

L'ancien vice-président des États-Unis Al Gore a d'ailleurs proposé que juillet soit retenu pour tenir la prochaine rencontre, qui doit avoir lieu à Mexico en décembre prochain. Cela éviterait notamment que cet enjeu international, très peu populaire aux États-Unis si on se fie à la couverture médiatique là-bas, devienne un cheval de bataille pour les républicains sur le thème du prix de l'essence aux élections de mi-mandat présidentiel en novembre prochain.

Par ailleurs, il semble pratiquement acquis que les pays industrialisés vont débloquer les 10 milliards par année que l'Europe a proposé de consacrer à la lutte et à l'adaptation aux changements climatiques dans les pays en développement en 2010, 2011 et 2012. L'Europe a décidé de verser 2,4 milliards par année et attend que les autres pays industrialisés sortent leur chéquier et, cette fois, leur plume en même temps. Quant aux engagements financiers à long terme, soit 200 milliards par année en 2020, ils ont été ramenés par réalisme à 100 milliards par année par le premier ministre éthiopien, Meles Zenawi.

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