Le militantisme à l'ère du Web 2.0

Accrocher une bannière au sommet d’un édifice, comme l’a encore fait Greenpeace hier, à Sydney, reste un moyen efficace. Mais de plus en plus de groupes prennent leur place dans le cyberespace pour véhiculer leur message. Ci-dessous, les Yes Men lors de la conférence de presse qu’ils ont donnée hier.
Photo: Greenpeace Accrocher une bannière au sommet d’un édifice, comme l’a encore fait Greenpeace hier, à Sydney, reste un moyen efficace. Mais de plus en plus de groupes prennent leur place dans le cyberespace pour véhiculer leur message. Ci-dessous, les Yes Men lors de la conférence de presse qu’ils ont donnée hier.

Le coup d'éclat des Yes Men sur le dos du Canada à Copenhague cette semaine pourrait bien marquer un tournant dans l'acte militant, au temps du Web 2.0. Comment? En dématérialisant dans les espaces numériques ces dramatisations qui ont fait les beaux jours de Greenpeace à une autre époque, afin d'attirer le regard du monde sur une préoccupation environnementale. Avec un succès redoutable.

Faux site ministériel, compte Twitter faussement attribué à Jim Prentice, pastiche de Wall Street Journal et vidéo de félicitations en provenance de l'Ouganda. Cette semaine, le groupe d'activistes européens, spécialistes du canular engagé, les Yes Men, ont mis le paquet pour dénoncer publiquement la position environnementale canadienne à la conférence internationale sur le climat de Copenhague.

Le coup d'éclat, qui consistait à faire croire à un changement de cap radical de l'administration Harper quant à ses cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES), n'est pas passé inaperçu. Mais il vient également confirmer le début d'une redéfinition des contours du militantisme et de la revendication sociale, dans les nouveaux espaces de communication. Une sorte de militantisme 2.0 dont l'efficacité redoutable est sans doute proportionnelle aux risques de dérapage qui pourraient bien venir avec.

«C'est un coup génial qui appelle à la prudence face à l'information qui circule dans le cyberespace, lance à l'autre bout du fil la politologue Anne-Marie Gingras, de l'Université Laval. Mais c'est un coup aussi qui nous montre à quel point les politiciens ne sont pas bien préparés pour faire face à ce genre d'actions.»

Petit rappel des faits. Lundi dernier, à Copenhague, un pastiche du site d'Environnement Canada a annoncé un changement de cap important du Canada quant à ses objectifs de réduction des GES. Un compte ouvert sur le site de microclavardage Twitter au nom du ministre fédéral de l'Environnement a servi à répandre la bonne fausse nouvelle, tout comme d'ailleurs un faux site Internet du Wall Street Journal et un témoignage vidéo de félicitations en provenance de l'Ouganda servant à corroborer l'information. Simple, efficace et bien de son temps.

À l'origine de cette usurpation d'identité nationale, deux hommes: Jacques Servin et Igor Vamo, les deux têtes contestataires formant les Yes Men qui n'en sont pas à leur premier coup du genre, mais qui, pour une rare fois, ont décidé d'investir l'univers du Web 2.0.,

ce Web dit «participatif», pour donner des ailes, par l'absurde, à leurs revendications environnementales.

«Les coups d'éclat médiatiques ont toujours emprunté des voix différentes selon les époques, dit Mme Gingras. Si l'installation d'une banderole sur un bâtiment reste encore une dramatisation efficace, comme Greenpeace l'a démontré dans les derniers jours à Ottawa, il va falloir s'attendre à voir de plus en plus de coups du genre passant par le cyberespace, à l'avenir.»

Dématérialiser le militantisme. Le phénomène est déjà en marche dans les espaces numériques, où plusieurs groupes n'attendent plus qu'on leur donne la parole dans des médias traditionnels. Désormais, ils la prennent tout seul dans les réseaux sociaux, sur les sites de partage de vidéos, dans la blogosphère, avec parfois des formes pour le moins étonnantes, comme vient de le démontrer le duo d'activistes qui aiment rire des puissants, des pétrolières et des gouvernements.

«L'information circule de plus en plus vite, résume Stéphane Gauvin, professeur de marketing à l'Université Laval, et ces groupes cherchent à en tirer profit. Mais la vitesse va aussi de plus en plus créer des incidents comme celui des Yes Men», incitant du coup les gens à changer leur perception et à faire preuve d'une plus grande prudence quant à l'information qui se promène sur le Web, selon lui.

Faire croire, déstabiliser en copiant des canaux de diffusion sérieux: les Yes Men viennent avec brio de démontrer l'efficacité de la chose dans le champ de la revendication, ouvrant sans doute la porte à d'autres groupes qui, à l'avenir, vont certainement chercher à les imiter. «C'est inévitable», dit Mme Gingras. Au grand dam, sans doute, de Dimitri Soudas, attaché de presse de Stephen Harper qui, selon elle, a livré cette semaine une «très mauvaise» performance dans la gestion de cette crise numérique. «Ç'a été renversant, dit-elle. Et c'est certainement ce qui a donné encore plus d'ampleur au coup d'éclat», donnant du coup envie aux Yes Men de recommencer, ont-ils subtilement annoncé hier.

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