Le Canada à Copenhague - Un canular révèle à la face du monde les dissensions intérieures

Plusieurs centaines de personnes ont défilé dans les rues de Copenhague hier pour exiger une réponse énergique des États contre les changements climatiques.
Photo: Agence Reuters Anders Debel Hansen Plusieurs centaines de personnes ont défilé dans les rues de Copenhague hier pour exiger une réponse énergique des États contre les changements climatiques.

Un faux communiqué de presse annonçant une complète volte-face environnementale du Canada a semé la zizanie hier à Copenhague: l'attaché de presse du premier ministre Harper a accusé Steven Guilbeault d'être à l'origine du canular, ce que nie complètement ce dernier. Un mauvais prélude à une mauvaise journée pour le Canada.

Copenhague — Ce n'était pas une bonne journée hier pour le Canada qui a été la victime d'un canular répercuté sur la scène internationale par de véritables pros du pastiche. En plus de récolter le troisième «Fossile du jour» une fois de plus, le Canada s'est retrouvé au 56e rang sur 57 pays pour sa performance, si l'on peut employer ce mot, en matière de lutte contre les changements climatiques. Il obtient une note de 40,7 %.

Les États-Unis se retrouvent dans ce classement au 53e rang, juste derrière la Chine. Quant au Canada, il devance... l'Arabie saoudite. La première place est accordée au Brésil qui obtient un pointage de 68 %.

À 14h20 hier après-midi, les journalistes inscrits sur les listes d'Environnement Canada recevaient un communiqué de presse bouleversant toutes les données sur la position canadienne. On y racontait que le ministre de l'Environnement, Jim Prentice, et le gouvernement canadien annonçaient qu'ils avaient décidé, devant les pressions des pays pauvres du G77, de porter les réductions d'émissions de gaz à effet de serre du Canada à 40 % sous le niveau de 1990. Pour un pays qui s'en tient depuis deux ans à un maigre objectif de 3 % sous la barre de 1990, le saut était digne des Jeux olympiques!

En 2050, le Canada haussait aussi sa cible avec une réduction non plus de 50 %, mais de 80 %. Avec de pareils objectifs, il figurait désormais dans le peloton de tête, avec des pays comme l'Allemagne et la Norvège qui ont adopté, eux aussi, la partie la plus haute de la fourchette recommandée par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), dont le communiqué se revendiquait explicitement.

Le faux communiqué affichait l'en-tête officiel d'Environnement Canada et il portait les signatures habituelles de porte-parole. On y ajoutait que le gouvernement avait adopté un système de financement pour faciliter l'adaptation des pays en développement aux changements climatiques, un plan en vertu duquel il s'engageait à leur verser 13 milliards à titre de paiement initial dès 2010, battant l'Europe sur ce terrain avec ses 7,2 milliards répartis sur trois ans. Mais pour qui y regardait de près, il émanait d'une adresse Internet différente de cette d'Environnement Canada, un détail qui a échappé à presque tout le monde sur le coup.

Surprise, pour ne pas dire stupéfaction, dans l'immense salle de presse du Bella Center. Le journaliste du Devoir appelle immédiatement Steven Guilbeault, d'Équiterre, qui vient lui aussi de recevoir le communiqué. Ce dernier n'en revient pas et s'apprête à aller aux nouvelles après l'avoir distribué dans l'ensemble du réseau d'Action climat. Quelques minutes plus tard, les journalistes reçoivent un communiqué signé cette fois de Dimitri Soudas, l'attaché de presse du premier ministre Stephen Harper. Ce dernier envoie copie du faux communiqué à tous en disant qu'il s'agit du «communiqué de presse envoyé par Steven Guilbeault d'Équiterre». Nouveau coup de téléphone à l'écologiste bien connu qui s'étrangle littéralement au téléphone en apprenant la nouvelle.

Après une vive altercation avec Dimitri Soudas dans les corridors, Steven Guilbeault réclamera, ainsi qu'Équiterre le fera en fin de journée, des excuses publiques pour atteinte à sa réputation et affirme que ni lui ni Équiterre n'ont quoi que ce soit à voir avec le canular, qui, dit-il, dépasse les moyens techniques de son groupe. Les auteurs du faux ont effectivement continué à exploiter cette veine en diffusant un communiqué de félicitations envers le Canada au nom de l'Ouganda et ont pastiché une page Internet du Wall Street Journal, qui donnait l'impression de reprendre la nouvelle.

Ils ont également parodié une réponse officielle du gouvernement dans laquelle on indique que le canular représente un «sommet de cruauté, d'hypocrisie et d'immoralité» qui a fait naître de «faux espoirs» dans l'esprit de ceux qui «portent le plus le poids» des changements climatiques. Dans cet autre canular, le Canada offrait ses «condoléances» à l'Ouganda...

Tout indique que le coup a été signé par les Yes Men, un groupe des États-Unis qui se spécialise dans les pastiches du genre. Récemment, ils ont imprimé des dizaines de milliers d'exemplaires d'un journal new-yorkais, qui a été vendu aux coins des rues par des bénévoles comme s'il s'agissait du vrai, pour le faire parler en faveur de la lutte contre les changements climatiques alors que sa ligne éditoriale est plutôt d'afficher le scepticisme le plus complet.

Le ministre Jim Prentice ne s'est pas prononcé sur l'affaire, disant qu'il n'avait pas eu le temps de s'en informer, évitant ainsi d'avoir à s'excuser publiquement pour les accusations portées contre Steven Guilbeault.


Dimitri Soudas

Ce n'est pas la première fois que Dimitri Soudas est impliqué dans une histoire semblable. En juillet dernier, M. Soudas avait dû s'excuser publiquement après avoir induit le premier ministre en erreur lors du sommet du G8 à L'Aquila. Sur les conseils de M. Soudas, Stephen Harper avait alors dénoncé devant la presse internationale des propos prétendument tenus par Michael Ignatieff et qui concernaient l'absence du Canada au sein d'un futur G8 remodelé.

Or, le chef libéral n'avait jamais tenu les propos que l'équipe Harper lui attribuait. M. Soudas avait lu rapidement une dépêche et mélangé quelques citations, sans vérifier la véracité des propos ni la source. L'erreur avait été rapidement reconnue et corrigée, et Stephen Harper avait fait un mea-culpa public.

*****

Avec la collaboration de Guillaume Bourgault-Côté

À voir en vidéo