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Fermeture de la pêche à la morue - La petite histoire de la disparition d'une espèce

Plusieurs s'attendaient à ce que les stocks de morue se rétablissent rapidement après l'imposition des moratoires des années 90 sur les grandes zones de pêche du golfe du Saint-Laurent et dans la zone de pêche nordique, qui va de l'est de Terre-Neuve jusqu'au Labrador. Cet espoir était d'autant plus légitime que d'autres moratoires avaient donné des résultats satisfaisants dans le cas d'autres espèces.

L'arrêt quasi total de la pêche à la morue dans les parties sud et nord du golfe du Saint-Laurent et au nord de Terre-Neuve a été considéré par plusieurs comme un échec des politiques fédérales en la matière. Mais en réalité, c'est beaucoup plus l'échec des sciences halieutiques à prévoir avec précision l'évolution d'espèces dont le sort dépend d'un nombre considérable de variables, dont certaines, comme le climat, sont totalement imprévisibles. Et c'est un peu aussi l'échec des administrations, qui ont ignoré les avertissements des associations de pêcheurs...

Lorsque quelque 70 scientifiques, représentants des pêcheurs et gens de l'industrie se sont réunis à Halifax pendant dix jours en février dernier pour analyser l'état des stocks de morue, ils ont désigné pas moins de 40 raisons susceptibles d'expliquer le déclin de l'espèce dans le Nord-Est canadien, un déclin encore plus prononcé dans le cas de la morue du nord qu'il l'était au début du moratoire des années 90! Dans ce cas, les spécialistes prévoient même que la biomasse globale (i.e. le poids total d'un stock régional de morue) et celle des géniteurs continuera de fléchir pendant dix ans, même avec un arrêt complet des pêches!

Les niveaux d'abondance des trois stocks sont très bas et se situent toujours au niveau des baisses records malgré les moratoires. La biomasse de la morue du nord atteint tout juste 2 % de ce qu'elle était dans les années 80 et environ 20 % dans le cas de celle du golfe. Le «recrutement», c'est-à-dire l'abondance de la relève annuelle, est nettement sous les moyennes historiques; dans la partie nord du golfe, le record absolu devrait être atteint... en 2003! Enfin, les taux de mortalité naturelle demeurent très élevés et, dans la plupart des zones, les morues, des poissons capables d'atteindre l'âge de 20 ans, dépassent rarement les cinq ans.

Comment expliquer une situation aussi catastrophique?

Serge Labonté, directeur général des sciences halieutiques, de l'environnement et de la biodiversité à Pêches et Océans Canada, cible d'abord l'environnement des poissons.

Même si, à l'échelle globale, la planète se réchauffe, dit-il, au niveau local, les eaux du golfe et celles au nord de Terre-Neuve ont accusé des baisses de température qui ont durement frappé la morue au cours de la dernière décennie. Ces eaux plus froides ont réduit la productivité du stock de morue, ce qui a enrayé les efforts de rétablissement, les oeufs et les larves de morue étant particulièrement sensibles à de très légères variations de température dans la «colonne» d'eau où ils flottent.

Les cinq années froides en mer enregistrées au début de la décennie 90 ont aussi ralenti la croissance des poissons. Au début des premiers moratoires, en 1993 et 1994, la plupart des morues restantes étaient petites, caractéristique d'un stock décimé. Or de jeunes poissons dans un environnement aussi hostile sont loin d'être d'aussi bons reproducteurs que les anciens gros géniteurs. Les oeufs des petits géniteurs contiennent moins de lipides, ce qui les empêche de flotter au bon endroit dans la colonne d'eau, explique Serge Labonté. Ils ne contiennent pas non plus suffisamment de réserves énergétiques pour assurer la survie de toutes les larves naissantes. Et plusieurs de ces jeunes poissons n'ont eux-mêmes pas assez de réserves d'énergie pour survivre lors de périodes hivernales critiques.

Dans ce contexte de survie précaire, la prédation par les phoques, contestée par les animalistes mais de plus en plus documentée par les chercheurs, a eu l'effet d'un coup de butoir sur les stocks restants. En comparaison des 6000 tonnes de captures autorisées jusqu'à jeudi au nord de Terre-Neuve (où on récoltait 300 000 tonnes chaque année par le passé), les phoques ont mangé entre 14 000 et 62 000 tonnes de morues chaque année, selon la plus récente évaluation.

Globalement, la morue ne représente que de 6 à 7 % de la diète d'un phoque. Mais il s'agit d'une moyenne. Dans certaines baies, où les poissons peuvent se concentrer, surtout en période de déclin de l'espèce, la portion quotidienne de morues dans la diète des phoques peut s'avérer beaucoup plus importante, ce qui mène d'ailleurs Ottawa à envisager d'expulser, voire d'éliminer les phoques de ces zones, quitte à optimiser cette récolte sur le plan économique si les mesures d'effarouchement ne suffisent pas. Dans la partie sud du golfe, des analyses récentes indiquent que cette prédation «est plus élevée qu'on ne l'avait cru jusqu'ici», note le bilan scientifique d'Halifax, puisque les phoques gris conjuguent leur appétit à celui des phoques du Groenland, qu'on trouve plus au large de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine.

Dans ce contexte, explique Serge Labonté, on se rend compte aujourd'hui que les maigres quotas de prises autorisées au cours des dernières années ont au bout du compte contribué à empêcher le rétablissement des stocks, eux-mêmes déjà compromis par des facteurs environnementaux, de prédation, de croissance et de reproduction.

Pire, certains pêcheurs commerciaux ont commencé à faire de fausses déclarations pour minimiser leurs captures. En d'autres endroits, la pêche dite sportive a pris une telle ampleur qu'elle alimentait grassement des poissonneries locales, ce qui explique la décision d'Ottawa d'interdire complètement cette activité.

Dans les grandes causes du déclin de la morue, Ottawa ne tient pas compte du dragage des fonds marins par les tout-puissants chalutiers et les pêcheurs de pétoncles même si plusieurs études indiquent que la destruction des fonds et des habitats marins pose un immense problème de survie à l'écosystème marin dans son ensemble. Mais en douce, sans trop insister, Ottawa a élargi une zone interdite au dragage, soit dans le chenal Hawke, au nord de Terre-Neuve, et en a créé une nouvelle dans le couloir Bonavista.

Il est intéressant de noter que plusieurs associations de pêcheurs, comme l'Association des pêcheurs de poissons de fond acadiens, s'étaient opposées à la levée du moratoire, il y a trois ans, parce que les stocks étai}ent loin de s'être rétablis. Et ce sont les mêmes gens de la mer qui affirment que les méthodes de pêche intensives, encouragées par Ottawa pour le plus grand profit des industriels de la transformation, sont les principales raisons de la surpêche et du déclin en cours, dont toutes les populations côtières feront les frais pour encore longtemps...