Pollution sur le continent - L'air s'améliore mais l'eau se dégrade

Les lacs et les rivières d'Amérique du Nord n'ont pas été épargnés par les industriels, qui y ont augmenté de 26 % en cinq ans leurs déversements de produits chimiques, révélait hier le premier bilan quinquennal de la commission environnementale de l'ALENA à l'échelle continentale pour la période 1995-99.

Mais pendant que se détérioraient davantage les eaux de surface, les établissements industriels réduisaient de 25 % leurs rejets globaux dans l'air sous la pression de citoyens visiblement plus convaincants en matière de pollution que les poissons... Cette réduction de la pollution atmosphérique constitue en soi une bonne nouvelle pour le Québec, qui se trouve dans le corridor des vents dominants d'un des principaux centres de cette pollution américaine, le Midwest, où se concentrent deux des principales sources, les fonderies de première fusion et les grands producteurs d'électricité utilisant des combustibles fossiles.


Ce sixième rapport de la Commission de coopération environnementale (CCE) (www.cec.org), rendu public hier par sa directrice générale sortante, Jeannine Ferretti, contient plusieurs primeurs. Il offre une première vue d'ensemble des rejets et transferts de contaminants à l'échelle continentale en plus d'avoir augmenté de 25 % sa liste de substances chimiques. Il contient également un premier bilan des rejets de substances appauvrissant la couche d'ozone.


Au palmarès général du Canada et des États-Unis, l'Ontario se retrouve encore dans le peloton de tête avec le Texas et la Pennsylvanie pour ses rejets totaux en 1999. L'Ohio s'ajoute à ce trio de tête douteux sous le rapport de la charge chimique, lequel exprime la dangerosité des rejets globaux.


L'écart qui sépare l'Ontario du Québec en matière de rejets totaux au cours des cinq dernières années est énorme.


L'Ontario, qui était au deuxième rang en 1995 avec des rejets totaux de 64,3 millions de tonnes, gardait toujours ce rang en 1999 avec 75,6 millions de tonnes, une augmentation de 18 %. Le Québec, qui venait au 18e rang en 1995 avec 21,6 millions de tonnes, perdait trois places en 1999 avec 20,1 millions de tonnes, soit une réduction de 7 % de ses rejets.


L'Ontario et le Québec viennent cependant en tête des provinces ou États ayant enregistré les plus importants «transferts» de produits chimiques vers des centres de traitement en Amérique du Nord. L'Ontario a ainsi reçu 15 494 tonnes alors qu'elle en exportait 22 205. Même s'il arrive au 21e rang pour la production de déchets industriels, le Québec venait au deuxième rang du palmarès des transferts avec des importations de 14 709 tonnes contre des exportations de 4998 tonnes. Ces tonnages d'import-export sont si faibles par rapport aux totaux produits et rejetés, expliquait hier Mme Ferretti, qu'il est difficile d'y déceler un problème majeur, surtout si les règles d'élimination sont équivalentes, ce que contestent les écologistes québécois.


Globalement, le Canada a importé des États-Unis en 1999 quelque 30 900 tonnes de rejets de nature chimique alors qu'il en exportait 29 736. Les Américains en envoyaient presque autant au Mexique, soit 26 988 tonnes, mais on ne sait pas combien ils en ont reçu de ce pays.


Le portrait quinquennal change de perspective si l'on sépare rejets et transferts, soit ce qui est envoyé hors les murs pour traitement. Les rejets globaux ont diminué de 6 % en cinq ans mais les transferts ont augmenté pour leur part de 12 %.


«Cela n'est pas une énorme amélioration, expliquait hier Mme Ferretti au Devoir. Mais c'est au moins dans la bonne direction. Plusieurs indices soulèvent néanmoins des inquiétudes, comme le fait que les rejets des fonderies de métaux de première fusion ont augmenté de 17 % en cinq ans. Et que le secteur de l'énergie a accru les siens entre 1998 et 1999 de 3 %, ce qui n'est pas un début de tendance, espérons-le!»


Globalement, le rapport de la CCE analyse la provenance et la destination des 3,4 millions de tonnes que représentent les rejets et transferts en 1999 des 210 substances répertoriées auprès des 21 521 entreprises officiellement polluantes des États-Unis et du Canada, dont 862 en Ontario et 377 au Québec.


À noter qu'au Québec, le programme fédéral-provincial de réduction des rejets industriels a ciblé jusqu'ici uniquement quelque 150 entreprises, dont moins de 100 ont terminé leur ménage, révélait le récent bilan des deux gouvernements. Ces entreprises sont par contre obligées de faire rapport de leurs rejets annuellement à l'Inventaire national des rejets de polluants (INRP), tout comme aux États-Unis une telle obligation existe pour le Toxics Release Inventory (TRI). Le programme mexicain demeure volontaire mais, cette année, 177 entreprises se sont astreintes à l'exercice.


Des 3,4 millions de tonnes de rejets polluants de 1999, la moitié ont été rejetées sur place et hors site pour des fins de traitement, dont environ un million de tonnes dans l'air. Les établissements canadiens ont été responsables de 9 % du total déclaré à l'échelle continentale alors que les entreprises américaines ont rejeté 91 % du même total.


Les émissions atmosphériques ont dépassé en importance les rejets au sol ou dans l'eau, lesquels venaient au deuxième rang avec 309 000 tonnes. Suivaient les «transferts» ou les envois pour traitement, soit 274 000 tonnes. Les rejets déclarés aux cours d'eau en 1999 ont totalisé 118 200 tonnes de substances chimiques.


Du grand total de 3,4 millions de tonnes de toxiques rejetés ou transférés, 223 000 tonnes, soit environ 14 % — ou une tonne sur sept —, sont encore le fait de produits chimiques cancérigènes, ce qui devrait constituer, selon Jeannine Ferretti, une «source de préoccupation majeure» puisqu'il s'agit des plus dangereux. Plus du tiers de ces contaminants ont été crachés dans l'atmosphère continentale et un tiers a été éliminé sur ou dans le sol des entreprises en cause, dont une bonne partie dans des décharges. Le chrome venait en tête des cancérigènes rejetés, suivi du plomb et de ses composés, dont les rejets sont... en augmentation. Mais globalement, les cancérigènes, particulièrement ciblés par les gouvernements, sont plus souvent que les autres toxiques acheminés dans des décharges publiques ou expédiés hors site pour traitement, et ces produits sont moins souvent rejetés dans l'air ou dans l'eau que les autres types de rejets industriels. À l'échelle continentale, 15 entreprises sont responsables du cinquième des rejets de molécules cancérigènes, dont une en Ontario, la raffinerie de cuivre de l'Inco de Copper Cliff, dont les rejets sont particulièrement riches en chrome.


La production d'électricité est la première source industrielle en importance dans les rejets totaux avec 1,6 million de tonnes ou 28 % du grand total, en grande partie des acides et des brasques provenant des combustibles fossiles. Si l'on incorpore à ce bilan les transferts, la part des rejets de la production électrique tombe à 14 % du grand total, derrière les raffineurs de métaux de première fusion qui détiennent 21 %.


Malgré les interdits de fabrication et de vente, plus de 13 000 tonnes de substances chimiques reconnues pour appauvrir la couche d'ozone ont été rejetées dans l'atmosphère l'an dernier par les entreprises contraintes de faire rapport aux deux gouvernements fédéraux.