Le paysage n'est pas une carte postale

Photos: Philippe Poullaouec-Gonidec
Photo: Photos: Philippe Poullaouec-Gonidec

L'Europe s'est donné une convention qui protège les lieux, tous les lieux, indépendamment de leurs fonctions et de leur histoire. Au Québec, d'autres prennent des initiatives qui vont en ce sens. Le paysage déborde du contexte qui l'a vu naître.

Mont Ventoux, avril 1336: «Aujourd'hui, mû par le seul désir de voir un lieu réputé pour sa hauteur, j'ai fait l'ascension d'un mont, le plus élevé de la région, nommé non sans raison Ventoux.» Avec cette phrase, par ce texte qui porte en titre d'ouverture le mot «ascension», Pétrarque devint le premier que l'histoire retient à faire du paysage un sujet qui soit à la fois digne d'observation et suffisamment intéressant pour qu'il soit objet d'écriture.

Avec lui, le paysage devient un élément de civilisation, de «non-civilisation» en fait, car le sublime ne peut être ressenti qu'au contact de la nature. Par la suite, les romantiques allemands, et d'autres aussi, venant de toutes les origines géographiques, trouveront dans la nature tourmentée matière et sujet pour l'envol de l'âme.

Le concept de paysage prend ainsi forme. On peindra les Alpes, on photographiera les Rocheuses et plus d'un et d'une, des siècles après les oeuvres qui ont fait découvrir les sites, se rendra voir les sources du Yang-tsé quand d'autres visiteront les montagnes sacrées, que ce soit le Fuji Yama des Japonais ou les cimes que vénèrent encore les Navajos.

Lieux de mémoire


Le mot «paysage» s'inscrit ainsi dans les imaginaires collectifs et les adjectifs «sublime» ou «vierge» s'y accolent. Pour d'autres, pourtant, rien ne vaut Paris ou New York, et les Allemands Becher construisaient dès les années 60 une oeuvre dont l'objet représenté était le puits de mine abandonné, qu'il soit sis en Allemagne ou dans un pays limitrophe. Toutefois, avant que l'on n'accole aux banlieues ou aux usines ce mot qui raconte des voyages, il fallait qu'un Le Corbusier fasse l'éloge des silos du port de Montréal et que des Américains braquent leurs objectifs sur des tracés d'autoroute.

Mais une conscience allait naître: le paysage n'est pas qu'un lieu, il est aussi le résultat d'une action de la mémoire. On va peut-être en Grèce pour traverser ces montagnes que sont les Météores ou s'étendre dans une des îles de la mer Égée, mais il est toutefois obligatoire de monter au Parthénon ou de s'arrêter à Olympie, là où un Taillibert du passé a construit un premier site olympique.

Et tous connaissent quelqu'un ou quelqu'une qui veut voir soit les carrières de talc dans le Roussillon français, soit les barrages qui ont engendré à Manicouagan un lac artificiel ou harnaché au Grand Nord une rivière comme la Eastman.

Nécessaire cohabitation


Tous s'entendent: il faut protéger la nature. Pour d'autres, comme les Suisses, qui par loi imposent à des gens d'un lieu de construire des «passages» qui permettront aux autres d'aller voir ce que ces gens-là possèdent, la nature doit demeurer d'usage accessible à tous. Au grand dam parfois de l'exploiteur d'un site: l'aventure récente d'un certain mont Orford québécois, ça vous rappelle quelque chose?

L'Europe, en tant que corps politique organisé, est cependant intervenue en cette matière: la Convention européenne du paysage a été élaborée, étudiée, votée, et aujourd'hui 35 pays travaillent de concert pour préserver, conserver, entretenir un continent, avec ses lieux, ses sites, avec tout ce que l'histoire et la géographie y ont inscrit. Un coteau de vignes du Beaujolais ne vaut-il pas autant qu'un des milliers de lacs qui ponctuent la forêt finlandaise?

Et sur cette Terre où la fourmilière humaine s'étend, quand en des temps de plus en plus brefs un milliard d'individus s'ajoutent, il faut gérer la cohabitation et faire en sorte que la recherche effrénée de ressources, comme l'utilisation des sols et des sous-sols à des fins alimentaires, commerciales et industrielles, ne mette pas à mal tant la nature que le monde urbain et tout ce qui fait la beauté du monde. On parle d'écologie, mais il ne faut pas oublier qu'il faut aussi survivre.

Un pays à conserver

Le Québec a longtemps vécu dans l'inconscience. Les grands espaces, l'abondance des ressources laissaient croire que rien ne pourrait transformer de façon notable ce petit univers. Et un jour, des lignes à haute tension ont franchi le fleuve, les mouettes sont arrivées à Montréal et des lacs ont été trouvés «morts», quand en même temps les forêts cessaient d'être nobles et que les champs dégagés par les pionniers devenaient des sources polluantes, physiquement et visuellement. Et chaque jour on constate qu'une telle dégradation se poursuit.

Le mot «patrimoine» s'est aussi inscrit dans les mémoires et les histoires locales sont même devenues dignes d'intérêt: la vie d'un village vaut d'être contée et, pour certains, Natashquan ou le lac Mingan résonnent mieux à l'oreille que les plaines d'Abraham ou les rapides de Lachine. Et de constater alors que le développement économique, comme l'exploitation des lieux et des sites, n'est souvent qu'un gain bien temporaire, obtenu au détriment de la perte d'un objet, physique ou conceptuel, d'une importance plus grande: arrivera-t-on un jour à faire «disparaître» le fleuve Saint-Laurent pour n'en faire qu'un chenal de passage pour porte-conteneurs?

La Chaire en paysage et environnement de l'Université de Montréal a ainsi découvert que son sujet d'étude était localement un thème de débat. Les divers groupes de protection du paysage — ils sont plus d'une quarantaine au Québec — ont un jour ou l'autre contacté cet établissement universitaire: pour des avis, dans la recherche d'une solution à un problème donné, pour un point de vue d'expert. Et Québec a demandé à ces chercheurs de produire un Guide de gestion des paysages au Québec, qui, la rédaction conclue, a reçu en sous-titre: lire, comprendre et valoriser le paysage.

L'occasion était trop belle: pourquoi ne pas rassembler tous les acteurs locaux qui ont à coeur la préservation du paysage, qu'il soit industriel, urbain, agricole, forestier, aquatique, dans le cadre d'un forum et amorcer alors une réflexion, et possiblement une action, qui soit collective? Cela aura lieu les 16 et 17 juin prochains, avec pour objectif d'arriver à implanter au Québec une mesure équivalant à celle que l'Europe multiple a mise en place.

Un jour, le Québec aura sa convention du paysage. Tous s'entendent: elle est nécessaire. Alors, quand?
2 commentaires
  • Chryst - Inscrit 9 juin 2008 09 h 26

    Un choix collectif

    En faisant bien comprendre aux communautés impliquées qu'il y va de leur intérêt, l'idée de < paysage humanisé > va faire son chemin. Il s'agit aussi d'un modèle de société et de son développement

  • Kyra Revenko - Inscrite 6 décembre 2008 06 h 19

    du spirituel dans le décor

    ne s'agirait-il pas surtout de la dégradation de notre rapport à l'Espace et au Territoire au sens plus spirituel du terme - rapport en voie de perdition ou déjà perdu - qu'on essaie vainement de rattraper sur les plans politiques (alors que notre sens même du politique est totalement corrompu). Ne seraient-ce pas justement nos efforts et nos débats qui soient trop souvent déshumanisés, dépourvus de sens profonds?
    comment attribuer une âme à un paysage alors que nous en sommes nous-mêmes dépourvus?
    pour qu'un paysage puisse vivre à l'extérieur de nous, il faut d'abord qu'on lui ait accordé une place privilégiée sur le plan spirituel, ce à quoi se rapportent et servent l'art et la culture.