Chaire UNESCO en paysage et environnement - Le paysage urbain est un véritable enjeu mondial

L’an dernier, la ville de Ganghwa, en Corée, a eu la chance d’accueillir une équipe d’experts locaux et internationaux pour évaluer son plan d’urbanisme. Photo: Philippe Poullaouec-Gonidec
Photo: L’an dernier, la ville de Ganghwa, en Corée, a eu la chance d’accueillir une équipe d’experts locaux et internationaux pour évaluer son plan d’urbanisme. Photo: Philippe Poullaouec-Gonidec

Une belle vue sur le fleuve Saint-Laurent, les oies blanches par milliers sur les battures, l'île d'Orléans en arrière-plan: voilà le type d'image qui vient généralement en tête lorsqu'on évoque le paysage. Pourtant, c'est désormais beaucoup plus qu'une simple notion d'esthétique, et de plus en plus la population mondiale est sensibilisée aux enjeux du paysage. Cette évolution s'est réalisée en partie grâce au travail de Philippe Poullaouec-Gonidec, titulaire de la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal.

«Le paysage, ce n'est pas seulement ce qui est beau ou pittoresque. En fait, c'est un concept de qualification historique, culturelle, sociale, écologique, esthétique ou économique d'un territoire, qu'il soit d'usage industriel, résidentiel, touristique ou agricole», indique Philippe Poullaouec-Gonidec, un spécialiste qui est titulaire de la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal et qui est notamment associé aux travaux de la Convention européenne du paysage.

Car, en matière de législation entourant la notion de paysage, les pays européens ont une bonne longueur d'avance sur le Québec. En 2000, la Charte de Florence a obligé les pays européens à adopter des politiques pour protéger, mettre en valeur et développer le paysage européen.

Le Québec en retard ?

«Au Québec, depuis plus d'une décennie, nous travaillons avec le gouvernement pour définir les principes de gestion des paysages. Or nous n'avons toujours pas de cadre législatif pour mettre en valeur et développer le paysage québécois», indique Philippe Poullaouec-Gonidec.

Toutefois, du côté des initiatives locales pour préserver le paysage, il semble que le Québec n'ait rien à envier aux pays du Vieux Continent. C'est d'ailleurs ce qui sera illustré lors du 1er Forum québécois sur la demande sociale en paysage, les 16 et 17 juin à l'Université de Montréal.

«Au Québec, nous voyons vraiment une grande participation de citoyens et d'associations de toutes sortes pour préserver, mettre en valeur et développer le paysage local», affirme M. Poullaouec-Gonidec.

«Pour des raisons multiples, que ce soit pour une question de bien-être ou de tourisme, des gens ont le souci de préserver et de développer l'identité singulière de leurs paysages emblématiques», ajoute-t-il.

Une expertise bien québécoise

Cette mobilisation des acteurs locaux ne résulte toutefois pas d'un manque d'expertise dans le domaine du paysage au Québec. Au contraire! «La Chaire en paysage et environnement de l'Université de Montréal est la seule que l'UNESCO soutienne dans le monde. L'expertise, elle est ici! Et nous allons un peu partout dans le monde pour travailler avec des communautés sur des questions de paysage», affirme M. Poullaouec-Gonidec, interrogé par Le Devoir justement quelques jours avant qu'il ne s'envole pour la Chine, où il prépare le prochain workshop-atelier/terrain (WAT) de la Chaire.

L'an dernier, c'est la ville de Ganghwa, en Corée, qui a eu la chance d'accueillir l'équipe d'experts locaux et internationaux. «Ganghwa est une ancienne ville royale qui a joué un rôle majeur dans l'histoire de la Corée. Or on s'apprêtait à tout raser et à appliquer un plan d'urbanisme sous forme de grille, sans tenir compte de la texture de l'endroit, de son histoire, de son réseau de rues et de ruelles», explique M. Poullaouec-Gonidec.

Finalement, différents plans de paysage concordant avec les spécificités du territoire ont été proposés et un jury, où siégeait le maire de la ville, a choisi un projet qui doit maintenant être réalisé. La ville de Mahdia, en Tunisie, a aussi accueilli un WAT, tout comme Saïda, au Liban, et Marrakech, au Maroc.

Encore du travail à faire

Si une équipe en partie québécoise se promène à travers le monde pour faire profiter d'autres villes de son expertise, on peut être tenté de conclure que la province est un modèle en matière de paysage. Or ce n'est pas tout à fait le cas, malgré les nombreuses initiatives locales intéressantes. Prenons comme exemple la région de Montréal.

«Le plan d'urbanisme de la Ville aborde la question du paysage urbain seulement en faisant référence aux vues sur le mont Royal et sur le fleuve. Ce sont deux points emblématiques de la ville et c'est bien de vouloir les protéger et les mettre en valeur, mais on doit aller plus loin», affirme M. Poullaouec-Gonidec

Le spécialiste croit qu'il est grand temps que l'on valorise les paysages de proximité des gens. «Par exemple, les jardins de rue aménagés par des citoyens ont une valeur sociale et culturelle très importante. Ces réalisations créent un caractère identitaire pour un espace et ont beaucoup plus d'impact sur la vie des gens que les grandes vues sur le fleuve ou sur le mont Royal», affirme-t-il.

Et, comme la plupart des villes dans le monde, Montréal fait face à de grands défis en matière d'étalement urbain. «Cela se fait souvent à une vitesse effrénée, sans porter attention aux valeurs paysagères associées au lieu. Prenons la Rive-Sud de Montréal. Pour plusieurs, c'était un non-lieu à développer. C'est faux! C'était un territoire agricole, avec son système de rangs et ses anciens noyaux villageois. Il faut en tenir compte», croit M. Poullaouec-Gonidec.

Contre le Dix30 et certaines banlieues

Voici deux bons exemples contemporains qui ne respectent pas les valeurs paysagères sur la Rive-Sud de Montréal, selon le spécialiste: le Quartier Dix30 et certaines constructions domiciliaires. «D'abord, le Dix30 a été construit presque uniquement en regard de considérations économiques. De plus, certaines maisons construites à flanc de montagne en Montérégie tentent de ressembler à des petits châteaux de la Loire! D'abord, tout cela est de l'image, du décor d'un théâtre de vie qui s'impose à la vue de tous et, de plus, cela n'a absolument rien à voir avec la culture des lieux et l'histoire du Québec», déplore-t-il.

Pour contrer de tels projets, le spécialiste préconise une approche paysagère qui soit soucieuse des attraits territoriaux, mais qui ne s'apparente pas à une vision passéiste ou à un désir de bloquer toute initiative de développement.

«Nous prônons un développement cohérent avec les valeurs associées au territoire. L'un des défis actuels dans nos sociétés est justement de réaliser des projets d'aménagement qui contribuent à la diversité culturelle des territoires, au bien-être des populations et à la préservation de l'environnement. Il faut aussi privilégier un dialogue ouvert entre les experts et les citoyens sur ces questions.»

***

Collaboratrice du Devoir