Pendant que le loup n'y est pas...

La capture de deux canidés de taille exceptionnelle par des trappeurs sur la rive sud au cours de la dernière année soulève une question inattendue: après une absence de 100 ans sur la rive sud, le loup est-il en train de s'y réimplanter?

En janvier 2002, Laurent Cloutier, un trappeur de Sherbrooke, capturait un canidé de 29,1 kilos à Sainte-Marguerite-de-Lingwick. Sur un territoire où les coyotes pèsent en moyenne 15 kilos, ce trappeur s'est demandé à juste titre si son gros, très gros coyote en était vraiment un... Avec beaucoup de sagesse, il a contacté les biologistes de la Société de la faune et des parcs (FAPAQ), où le dossier a immédiatement été référé à la spécialiste de l'espèce, Hélène Jolicoeur. Cette dernière a dès lors procédé à de multiples mesures, en particulier celles de la dentition et du crâne, qui permettent d'identifier les caractères morphologiques différenciateurs.

Coyotes et loups, à l'évidence, se ressemblent. La taille et la couleur — le roux est généralement absent chez le loup nordique, quoique récemment, on en ait trouvé de cette couleur au Québec, en particulier dans la cohorte de loups, plus petits, du parc Papineau-Labelle — peuvent donner de bons indices, mais c'est fondamentalement la forme du crâne qui fournit la clé d'identification formelle. Cependant, dans le cas du loup de Lingwick, la biologiste Jolicoeur a dû se rendre à l'évidence: la bête affichait des signes morphologiques apparentés aux deux espèces. S'agissait-il d'un «coyoloup» ou d'un «loupyote», ou encore d'un coydog, ou chien-coyote, assez fréquent aux États-Unis?

Québec a donc voulu pousser l'analyse plus loin en demandant au professeur Paul Wilson, de l'université Trent, en Ontario, de procéder à des analyses d'ADN afin de tirer au clair cette nouvelle énigme biologique. Les premiers résultats des tests d'ADN indiquent que la bête de Lingwick affiche plusieurs parentés avec le loup, mais il faudra des analyses additionnelles pour savoir si les caractères du loup prédominent chez ce spécimen ou s'il s'agit d'un «coyoloup», soit un coyote hybridé, comme en attrapent fréquemment depuis des années les trappeurs de la rive nord du Saint-Laurent. Le coyote, présent au Québec depuis un peu moins d'une génération, cohabite désormais avec le loup sur 25 % du territoire.

L'affaire en était là lorsqu'un deuxième gros canidé a été capturé au début du mois, toujours près de Sherbrooke, par un autre trappeur, Gilles Mercier, résidant de cette ville. Il a attrapé un spécimen de 24 kilos à la frontière de Saint-Honoré-de-Bentley et de Saint-Hilaire-de-Dorset, à la limite de l'Estrie et de la Beauce. Ce trappeur en était à sa 22e capture de la saison, mais aucune ne dépassait les 20 kilos, ce qui semble la limite de poids du prédateur dans cette région. Inutile de préciser que Mme Jolicoeur devra se remettre au travail et exercer des pressions sur le Dr Wilson...

La disparition du loup sur la rive sud du Saint-Laurent est le résultat conjugué de divers facteurs, dont une chasse et une trappe soutenues au siècle dernier. Mais le phénomène semble principalement attribuable à la modification de son habitat sauvage en milieu humain habité et cultivé. Le loup n'aime pas, en effet, la proximité de l'humain, dont il s'éloigne au fur et à mesure que ce dernier envahit, avec ses maisons, ses VTT et ses routes, les grands domaines forestiers véritablement sauvages. Ces activités ont des effets irréversibles, contrairement à la capture de 400 à 600 animaux chaque année.

On le voit d'ailleurs à l'examen du dernier recensement publié par Hélène Jolicoeur, qui établit à un peu moins de 7000 la population globale des loups du Québec. Les loups désertent leur habitat lorsque, malgré la présence de proies suffisantes, le couvert forestier chute sous les 60 %, lorsque la densité d'habitants dépasse 42,9 au kilomètre carré et quand la densité des routes atteint 0,6 kilomètre par km2, et celle des autoroutes, 0,2 kilomètre par km2.

C'est le nord du Québec qui abrite l'essentiel du cheptel lupin, soit 4500 loups, suivi de la Côte-Nord (720) et du Saguenay-Lac-Saint-Jean (428). Dans les régions où les villégiateurs ont davantage envahi les milieux sauvages, les loups sont beaucoup moins nombreux. Lanaudière se situe au bas de l'échelle avec une population de moins de 70 loups, en compagnie de la région de la Capitale nationale (95). Les Laurentides, la Mauricie, l'Abitibi-Témiscamingue et l'Outaouais affichent des populations allant de 200 à 400 loups chacune.

Une autre question se pose dès lors: d'où proviendraient les loups s'ils sont en train de se réimplanter sur la rive sud?

Gilles Lamontagne, biologiste à la FAPAQ, pense qu'ils proviennent forcément de la rive nord québécoise ou des États américains du Nord-Est, comme le Michigan. Cependant, dit-il, ce sont des hypothèses qui défient un peu le sens commun car, dans les deux cas, elles supposent que les loups ont voyagé sur de très grandes distances en milieu ouvert et habité, ce qu'ils répugnent à faire en temps normal. Pour passer de la rive nord à la rive sud, ils auraient en outre dû franchir le fleuve sur la glace, ce qui est de moins en moins plausible avec l'entretien du chenal de navigation par les brise-glace et en raison du fait que le fleuve a commencé à ne plus geler en hiver à cause, possiblement, du réchauffement du climat. Le nombre et l'importance des barrières, pour Gilles Lamontagne, sont tels qu'ils rendent ces hypothèses difficiles à corroborer.

J'ai raconté — avec réticence — à Gilles Lamontagne hier ce qu'un militant animaliste et antichasseur m'avait dit en 1995 ou 1996. Ce militant m'avait prédit la réapparition du loup sur la rive sud au début de la prochaine décennie «pour remettre en place, affirmait-il, un véritable concurrent aux chasseurs à deux pattes». Il m'avait précisé que l'argent venant de certains généreux donateurs américains permettrait facilement d'en capturer quelques-uns et de les réintroduire en douce. J'avais alors classé l'affaire dans la case «fabulation», sans plus...

Mais Gilles Lamontagne a trouvé, lui, cette hypothèse «fort plausible» car, dit-il, rien ne serait plus facile que de capturer quelques spécimens vivants et de les transporter par camion d'une rive à l'autre. Mais les analyses supplémentaires d'ADN que la FAPAQ veut faire réaliser à l'université Trent ne fourniront pas nécessairement la réponse à cette énigme en fournissant une sorte de signature régionale sur le plan génétique. Cependant, M. Lamontagne ne croit pas que l'abondante population de chevreuils de la rive sud s'en porterait plus mal: les loups sont présents dans l'Outaouais et dans d'autres régions où les cerfs de Virginie n'en finissent pas de proliférer...

C'est peut-être du côté de l'exceptionnelle mobilité du coyote que se trouve la réponse. Des «coyoloups» hybrides, provenant de régions où cohabitent les deux espèces, ont pu disperser ici leurs gènes à la vitesse de propagation de cette espèce si opportuniste. Pour en avoir une idée, rappelons qu'en moins de 30 ans, le coyote a envahi tout le Québec et qu'on le retrouve depuis peu jusqu'à Terre-Neuve et au Labrador! Un pêcheur madelinot, qui pensait recueillir l'an dernier un pauvre chien abandonné sur des glaces à la dérive, s'est rendu compte in extremis qu'il était en train d'introduire le coyote aux îles de la Madeleine... À quand leur apparition à Anticosti?

- MDC: Isabelle McKenzie, vétérinaire au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, nous écrit que le MAPAQ procède depuis trois ans à une surveillance étroite de la maladie débilitante chronique (MDC) des cervidés au Québec, dont nous traitions dans une récente chronique. Les analyses ont jusqu'à présent porté sur les cerveaux de chevreuils trouvés morts ou accidentés. Le MAPAQ pousse maintenant plus loin et prépare un système de dépistage sur les spécimens récoltés à la chasse d'automne afin de détecter non seulement la MDC dans le cheptel sauvage mais aussi d'autres maladies apparentées (ESB et tremblante). Le Québec est la seule province, dit-elle, qui a réagi à l'apparition de la maladie dans l'Ouest en adoptant un règlement qui exige une certification sanitaire sur les cervidés provenant de cette région. Bravo!

- Armes: la Fédération québécoise de la faune (FQF) et la Fédération des pourvoyeurs du Québec demandent toutes deux à Québec de se joindre aux autres provinces qui réclament l'arrêt du programme d'enregistrement des armes à feu de chasse. La FTPQ soutient qu'Ottawa devrait consacrer ses moyens financiers et humains à la manipulation, au transport et à l'entreposage sécuritaire des armes.