La tentation de la dictature verte

La décision du gouvernement autoritaire de la Chine d’éliminer d’ici juin les sacs de plastique contraste avec le caractère indécis des démocraties.
Photo: Agence Reuters La décision du gouvernement autoritaire de la Chine d’éliminer d’ici juin les sacs de plastique contraste avec le caractère indécis des démocraties.

Nos démocraties sont-elles trop lentes, trop éprises de liberté et trop myopes pour adopter les mesures nécessaires afin de sauver la planète? Certains écologistes répondent par l'affirmative. D'autres rejettent les solutions autoritaires vertes et estiment au contraire que la crise en question vient du fait que nos sociétés ne sont pas encore assez démocratiques. Débat, à quelques jours du Jour de la Terre.

Québec — Avec son livre intitulé The Climate Change Challenge and the Failure of Democracy (Le défi des changements climatiques et l'échec de la démocratie), publié avec Joseph Wayne Smith chez Praeger, David Shearman suscite la polémique en Australie. Selon ce médecin, professeur émérite à l'Université d'Adélaïde et militant écologiste depuis des lunes au pays des kangourous, c'en est assez. La démocratie, par son «indécision» chronique, a prouvé son incapacité à prendre les mesures nécessaires pour lutter contre la crise écologique en général et les changements climatiques en particulier. La «sacro-sainte démocratie libérale» nous donne «la liberté individuelle, et nous adorons cela», écrit Shearman. Ce régime se maintient, opine-t-il, «en donnant à la populace non seulement ce dont elle a besoin mais aussi beaucoup de superflu». Sauf que tout cela implique «une liberté d'exploiter la Terre et de la polluer».

Shearman cite un cas australien, celui de la rivière Murray Darling, complètement dégradée, et conclut que la «démocratie libérale» n'a pas réussi à la sauver. Et si, il y a dix ans, ce cours d'eau avait été confié aux diktats d'un expert scientifique, il en aurait été bien autrement, soutient-il. Fondateur d'un groupe nommé Doctors for Environment, Shearman y va d'une métaphore médicale: «Disons que vous êtes un patient aux soins intensifs; souhaitez-vous que toutes les décisions qui vous concernent soient prises par un expert en médecine ou par une commission démocratique? La science nous dit ainsi que la Terre va bientôt entrer en soins intensifs, à moins qu'elle n'y soit déjà.»

Cette logique a conduit David Shearman, en janvier, à célébrer le décret d'un «gouvernement autoritaire», celui de la Chine, d'éliminer d'ici juin les sacs de plastique. «Contrastons cette décision rapide avec le caractère indécis des démocraties», dit-il. Aux yeux de Shearman, tout est clair: si on considère l'incapacité des démocraties à réduire leurs émissions au cours de la dernière décennie, «croyez-vous qu'elles seront capables et même qu'elles voudront» faire les efforts prescrits par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC)? À toute personne qui répond par la positive, Shearman réplique: «Vous choisissez donc de faire fi du bilan d'incapacité de ces démocraties dans un vaste éventail de dossiers relevant de la gestion environnementale.» Les émissions dans les démocraties libérales ne cessent d'augmenter. Peu de pays respectent le protocole de Kyoto. Selon lui, il faut se rendre compte que «la liberté totale, c'est beau, mais ce n'est pas préférable à la vie». Pendant la guerre froide, la gauche américaine disait «better red than dead». Avec Shearman, c'est «better green... ».

Bien sûr, la position extrême de ce médecin australien a fait les délices de ceux, sur les blogues libertariens, qui refusent, voire qui nient que les changements climatiques aient des causes humaines. «C'est ça: tuez la démocratie pour sauver la planète!», a lancé un journaliste blogueur du Herald Sun, un des journaux australiens les plus importants.

Reeves, Suzuki et le «crime intergénérationnel»

Si cette position qui propose d'en finir avec la démocratie est marginale aujourd'hui, l'impatience écologiste à l'endroit de la démocratie, elle, l'est beaucoup moins. Même ses voix les plus connues et les plus autorisées émettent des critiques de la démocratie libérale analogues à celles du médecin australien.

Dans son livre Mal de terre (Seuil, 2003), l'astrophysicien Hubert Reeves écrit que, comme disait Churchill, la démocratie est le «pire système à l'exception de tous les autres», «mais face aux problèmes contemporains, elle a le grave défaut d'être assignée à penser à court terme, c'est-à-dire à l'échelle des mandats électoraux». Reeves rappelle que l'ancien vice-président américain et icône de la lutte contre l'effet de serre, Al Gore, avait dit à Bill Clinton que «le minimum [d'actions, de dépenses, d'investissements] scientifiquement nécessaire pour combattre le réchauffement de la planète dépasse largement le maximum politiquement faisable pour ne pas perdre les prochaines élections». Clinton avait «reçu le message cinq sur cinq, et presque rien sur ce plan n'a été entrepris pendant son mandat».

Dans un discours prononcé à l'université McGill en février, David Suzuki, généticien et militant écologiste de grande renommée, a suggéré d'étudier des moyens juridiques pour faire emprisonner les politiciens qui persistent à ne pas tenir compte des données scientifiques comme celles du GIEC. Ces propos, rapportés par un média étudiant, ont suscité de violentes polémiques, surtout dans le Web. Suzuki lui-même s'est senti obligé de clarifier sa pensée dans une lettre ouverte le 19 février.

David Suzuki y affirme qu'avec la technologie, l'humanité s'est transformée en force géologique, ce qu'on sait depuis une vingtaine d'années, rappelle-t-il. Les scientifiques avaient pour la première fois tiré la sonnette d'alarme à propos des changements climatiques. En 1988, le père Bush, George H. W., s'était même fait élire en disant qu'il serait un «président environnemental», rappelle Suzuki. Or son bilan est quasi nul en la matière. Toujours en 1988, Suzuki raconte qu'il avait interviewé le ministre fédéral de l'Environnement d'alors, Lucien Bouchard. Le problème environnemental le plus pressant, selon lui? «Le réchauffement planétaire», selon l'expression d'alors. «Mais rien n'a été fait» sous Bouchard et à peu près rien depuis, déplore-t-il. Pourquoi? Sur le plan de la logique politicienne, agir en environnement «n'a aucun sens». Ça revient à «dépenser énormément», à en subir le prix politique, puis à laisser «d'autres politiciens, dans 15 ans», recueillir les fruits. Par ailleurs, il fut un temps où les élus pouvaient plaider l'ignorance, mais aujourd'hui, insiste Suzuki, plusieurs choisissent de faire fi des prescriptions des scientifiques. Ils commettent ainsi une sorte de «crime intergénérationnel» pour lequel ils devraient payer d'une manière ou d'une autre, croit-il.

«Tyrannie bienveillante»

Aux premières années du débat sur l'écologie, dans les années 70, soit après les terribles prédictions du Club de Rome, plusieurs auteurs avaient déjà conclu que la démocratie n'arriverait jamais à relever ce défi. William Ophuls, citant Platon (comme Shearman d'ailleurs), plaidait pour la prise du pouvoir par des «écologistes rois». L'économiste Robert Heibroner avait aussi affirmé que l'ampleur de la crise commanderait une «centralisation du pouvoir» politique autour d'experts.

Le célèbre philosophe allemand Hans Jonas, père de la responsabilité, celui-là même qui a conçu le «principe de précaution» — notion sacrée au Sommet de la Terre à Rio en 1992, maintenant inscrite dans la Constitution française —, en était arrivé à une conclusion analogue à celle d'Ophuls et d'Heibroner. Le «gouvernement représentatif» obéit à des «principes» et à des «procédures» qui font en sorte que seuls les lobbys comptent. «Or l'"avenir" n'est représenté par aucun groupement, il n'est pas une force [...]. Ce qui n'existe pas n'a pas de lobby et ceux qui ne sont pas encore nés sont sans pouvoir», écrivait Jonas en 1979 dans Le Principe responsabilité (Cerf). C'est ici qu'on prend conscience, écrivait-il, des «avantages de l'autocratie», laquelle peut prendre des «décisions au sommet [...] sans consentement préalable de la base». Celle-ci est livrée à «l'intérêt individuel des sujets». Une telle «tyrannie» pourrait prendre les mesures «qu'exige l'avenir menaçant». Elle devrait «simplement être une tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses». Ce régime devrait-il être communiste ou capitaliste? Communiste, non seulement pour la «morale ascétique», l'exclusion du profit, mais aussi parce que, sur le plan de la «technique du pouvoir», ce régime «paraît être plus capable de réaliser nos buts inconfortables que [...] le complexe capitaliste, démocratique et libéral».

Jonas notait, il faut le dire, que l'autocratie comportait au moins deux risques: celui de la «bureaucratie centralisatrice», qui peut commettre des erreurs, lesquelles peuvent avoir d'énormes conséquences en raison de cette même centralisation. Le bilan environnemental des pays communistes a été jugé plus que désastreux: pensons à l'assèchement de la mer d'Aral. De même, l'accident de Tchernobyl en 1986 et la tentative de Moscou de le dissimuler a assurément contribué aux voeux de transparence des Soviétiques, ce qui a d'ailleurs provoqué la chute du régime.

Optimisme

Lorsqu'on lui soumet ces réflexions de Hans Jonas, Hubert Reeves (qui était au Québec cette semaine pour le lancement de son autobiographie) nuance: «Moi, je n'ai pas dit que la démocratie ne pouvait pas arriver à régler la crise écologique. J'admets qu'elle ne semble pas faite pour ça. Mais elle doit s'adapter, elle doit se guérir de cette faiblesse.»

Il estime d'ailleurs que les choses sont en train de «s'améliorer considérablement». Il se dit «assez confiant depuis deux ou trois ans». Son exemple: le président français Nicolas Sarkozy qui, à ses dires, rompt avec une ancienne politique du court terme. Il instaure «des mesures impopulaires en sachant très bien que ça peut nuire considérablement à ses élections», comme la taxe sur le carbone. Les groupes écologistes ont en quelque sorte créé un «lobby de l'avenir» que les politiciens n'ont pas le choix d'écouter. Il mentionne le film d'Al Gore, Une vérité qui dérange, le Grenelle de l'environnement en France et le Pacte des générations, au Québec (auquel il a participé la semaine dernière).

Et l'idée de «tyrannie bienveillante»? «Même si, en principe, on a envie de dire aujourd'hui: "Il faut quelqu'un qui oblige", cela peut être dangereux à la longue. Ici, encore une fois, le court terme peut être très bon... mais à long terme, ça risque d'être horrible.»

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