L'inexorable déroulement des événements

Chaque hiver ou presque, à un moment ou à un autre, il y a des «doux temps», des périodes au cours desquelles on risque d'avoir soit de la neige fondante, soit du verglas. Ce fut le cas au début de l'année 1998, plus précisément le 5 janvier. Tout a commencé par des averses à première vue inoffensives, comme c'est généralement le cas.

Mais le lundi matin, dans une rue du quartier Côte-des-Neiges bordée d'arbres majestueux, il y a eu comme un coup de tonnerre prémonitoire. Une énorme branche s'est décrochée d'un tronc d'arbre pour s'écraser à trois mètres d'une auto, la mienne. En poursuivant ma marche vers la station de métro, d'autres petites branches tombaient ici et là. Sous le poids du verglas, cet effondrement s'est grandement accéléré au cours de la journée, de telle sorte qu'en revenant du travail en fin de journée, les rues étaient complètement encombrées de branches d'arbres et de fils électriques. La noirceur régnait sur ce quartier résidentiel. On devait apprendre rapidement que 759 000 foyers étaient privés d'électricité non seulement à Montréal, mais aussi en Montérégie et en Outaouais. Il y avait également des dégâts dans les régions frontalières du Québec. Ce fut le début de la crise du verglas, qui allait se prolonger jusqu'au7 février suivant.

La Montégérie puis Montréal

Personne n'a cru au début que cette situation allait durer aussi longtemps et encore moins prendre une telle ampleur. Le 7 janvier, on découvrait que toute la Montérégie était dans le noir et le froid. Les lignes d'alimentation entre Saint-Césaire et Boucherville étaient coupées, privant 300 000 personnes d'électricité.

Deux jours plus tard, ce fut le vendredi noir à Montréal. Du neuvième étage où sont situés les bureaux du Devoir, on voyait sur la rue Sherbrooke les gens retourner à pied chez eux dans une file interminable qui rappelait la fuite des populations en temps de guerre. Privé d'électricité, le métro était complètement paralysé et la menace planait d'un arrêt possible du fonctionnement du système d'aqueduc. Dans l'ensemble des régions touchées, on dénombrait alors 1,4 million de foyers, c'est-à-dire quatre millions de citoyens, soit plus de la moitié de la population québécoise, qui n'avaient plus d'électricité pour chauffer leur maison et leur eau, cuire leurs aliments, s'éclairer. Il y eut une course effrénée à l'achat ou l'emprunt de génératrices.

De nombreuses rues de Montréal étaient devenues désertiques et même laissées sans protection. On racontait déjà que des brigands en profitaient pour piller des maisons. On a fait appel à l'armée le 12 janvier et pas moins de 12 000 militaires ont été chargés de protéger 50 municipalités, en renfort des autorités locales qui étaient largement dépassées par les événements. On a évalué alors qu'il y avait 500 000 foyers encore privés d'électricité le 14 février. Les forces de l'ordre, c'est-à-dire la Sûreté du Québec, la GRC et l'armée, ainsi que de simples citoyens ont coordonné leurs efforts pour repérer ces familles sinistrées et leur porter de l'aide et même les ramener dans des centres d'hébergement. En fait, ce ne fut que le 8 février que le dernier des militaires a pu reprendre le chemin de sa caserne. Hydro-Québec avait enfin réussi à rétablir complètement son service le 7 février.

Pendant toute cette crise, qui aurait entraîné la mort d'une vingtaine de personnes, certaines à cause d'hypothermie, d'autres par intoxication à l'oxyde de carbone ou alors par suite d'un incendie, il y a eu l'installation de 454 centres d'hébergement, sans compter les milliers de personnes qui se sont réfugiées chez des parents et des amis.