Kyoto, capitale de l'Europe!

Paris - Il y a deux semaines, le maire de Châlon-sur-Saône, en Bourgogne, avait revêtu son plus beau complet pour présider une cérémonie à l'hôtel de ville. Cette municipalité de 52 000 habitants célébrait la signature d'une convention avec le Fonds mondial pour la nature (WWF) par laquelle elle s'engageait à diminuer ses émissions de gaz à effet de serre d'ici trois ans. La Ville se fixait un objectif plus ambitieux, toutes proportions gardées, que celui de l'accord de Kyoto.

L'affaire sentait le coup de pub à plein nez puisque les grandes industries de Châlon (Air Liquide et Kodak) ne sont guère polluantes.

Un peu comme ces fabricants d'huiles végétales qui se vantent que leur produit ne contient pas de cholestérol.

L'exemple montre pourtant que Kyoto est devenu un véritable symbole en Europe. Comment les Européens ont-ils pu faire l'unanimité sur ce protocole alors que les Canadiens se crêpent toujours le chignon?

Pour répondre à cette question, il faut remonter à l'époque du Sommet de Rio (1992), où les Européens, menés par l'Allemagne, jouaient déjà un rôle de défricheur.

«Pour les Européens, Kyoto est devenu avec les années le symbole d'une véritable politique européenne commune, dit Jean-Charles Hourcade, directeur de recherche au CNRS. C'est quelque chose que les pays européens ont mené ensemble. Dès le début, la solidarité a dépassé les réticences de chaque pays. Il était peu envisageable qu'un pays fasse défection.»

Le rôle de l'Allemagne fut déterminant. Longtemps avant l'élection du gouvernement rouge-vert de Gerhard Schröder, c'est sous Helmut Kohl (en 1995) que l'orientation décisive fut prise en faveur de l'établissement de quotas.

Les Allemands ne voulaient pas de taxes, le gouvernement ayant signé un accord avec l'industrie excluant toute taxe sur les émissions de gaz polluants.

Depuis cette époque, l'unité européenne n'a fait que se renforcer autour de la position allemande. On peut même dire qu'elle est encore plus solide depuis que George Bush a opposé une fin de non-recevoir à Kyoto.

La prime au pollueur

La pilule est d'autant plus facile à avaler pour les Européens qu'elle fait moins mal.

Les Quinze pourraient avoir moins de difficultés que d'autres régions du monde à atteindre leur objectif, soit une réduction de 8 % d'ici 2010 de leurs émissions de gaz à effet de serre (calculées en 1990). Selon l'Agence européenne de l'environnement (AEE), ces émissions ont déjà diminué de 4 % entre 1990 et 1999.

Toujours selon l'AEE, ces progrès découlent pour moitié de facteurs ponctuels, comme l'abandon du charbon au profit du gaz naturel au Royaume-Uni et la restructuration du secteur énergétique allemand après la réunification. Plus de la moitié des États membres sont déjà en voie de dépasser les objectifs fixés.

On s'attend à ce que les Allemands et les Anglais atteignent ceux-ci assez facilement. Ajoutez à cela une croissance économique moins importante que prévu et vous saurez pourquoi il n'y a pas de grandes inquiétudes en Europe à propos de Kyoto.

Les quotas sont évidemment différents selon les pays. Les Britanniques et les Allemands ont accepté des objectifs ambitieux. Ceux des pays du Sud le sont beaucoup moins. La France se trouve quelque part entre les deux.

Les pays producteurs de charbon s'en tirent plus facilement que les autres. Il leur suffit d'accélérer le passage à d'autres sources d'énergie déjà programmé depuis longtemps.

C'est le cas du Royaume-Uni, qui doit réduire de 12,5 % ses émanations entre 2008 et 2012, ce qui implique une réduction de 20 % des seules émissions de dioxyde de carbone.

L'Allemagne possède aussi de gros gisements de charbon. Leur fermeture devait survenir un jour ou l'autre. Il suffira de faire plus de place au gaz naturel et aux éoliennes, dit Jean-Charles Hourcade.

Mais la carte maîtresse de l'Allemagne se trouve dans la faible efficacité énergétique de l'ex-Allemagne de l'Est. Ses industries vieillissantes devaient être modernisées. L'Allemagne pourra donc concentrer son action dans les secteurs électrique et industriel. Là où ça fait le moins mal.

Ce n'est pas le cas de la France, qui est un des pays européens les moins polluants. L'essentiel de son électricité est produit par des réacteurs nucléaires qui ne rejettent dans l'atmosphère que de la vapeur d'eau. Paradoxalement, la France a donc moins de marge de manoeuvre.

Elle risque de devoir intervenir dans des secteurs plus sensibles, comme les transports. Les taxes sur l'essence ne sont pas plus populaires en France qu'en Alberta.

Faut-il parler d'une prime au pollueur?

Les petits pays ont moins de marge de manoeuvre puisqu'ils jouent sur un clavier moins grand. Les Pays-Bas et l'Autriche, en particulier, se sont donné des objectifs très ambitieux. Ils ne sont pourtant pas de grands pollueurs et s'appuient largement sur l'hydroélectricité.

La Grèce et le Portugal pourraient aussi avoir des difficultés à atteindre leurs objectifs. Non pas parce que ceux-ci sont élevés, mais parce que ces pays sont en pleine croissance, explique Hourcade. L'Italie et la Grèce ont d'ailleurs été les derniers à donner leur feu vert à Kyoto.

Feu vert au nucléaire?

Mais personne ne bat la Finlande.

Le ministère de l'Environnement finlandais est heureux d'annoncer que son pays a atteint ses objectifs d'émission de dioxyde de carbone dès 1999. Les plus perspicaces auront pourtant remarqué que ce pays modèle vient aussi d'annoncer la construction d'un cinquième réacteur nucléaire.

La Finlande brise ainsi un tabou puisque aucun pays européen n'avait osé s'engager dans une telle entreprise depuis le traumatisme de Tchernobyl, en 1986.

À la faveur de Kyoto, le vent semble en train de tourner. Deux ans après la décision de l'Allemagne de sortir du nucléaire vers 2020, le gouvernement suédois vient de repousser la fermeture de ses installations de 2010 à... 2040! En 1980, les Suédois avaient pourtant décidé par référendum d'en finir avec le nucléaire.

Une majorité de Suédois est aujourd'hui défavorable au démantèlement des centrales. À l'heure où l'Asie et les États-Unis s'intéressent plus que jamais au nucléaire, l'Europe n'a pas l'intention d'abandonner son expertise dans ce domaine.

Même si le nucléaire est toujours banni en Autriche, au Danemark, en Grèce, en Irlande et en Norvège, la commissaire européenne chargée de l'énergie n'hésite pas à faire ouvertement le lien avec le protocole de Kyoto.

«Si nous renonçons au nucléaire, nous ne respecterons pas Kyoto, déclarait-elle en mai dernier. C'est aussi simple que cela, et il faut le dire crûment pour que les gens le comprennent bien.»

Elle se faisait l'écho de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).

Son directeur de la planification, Hans-Holger Rogner, estime aussi que le recours au nucléaire est la seule façon d'atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre que s'est fixé l'Union européenne.

Ceux qui suivent le dossier depuis le début se souviennent qu'à l'origine, le ministre allemand de l'Environnement, l'écologiste Juergen Trittin, n'était pas considéré comme un chaud partisan de Kyoto. Il craignait, dit Jean-Charles Hourcade, que cela relance le nucléaire en Europe.

Ses craintes semblent aujourd'hui sur le point de s'avérer.