Le «syndrome de l'effondrement» des abeilles

Lorsqu’une ruche est atteinte par le syndrome de l’effondrement, les abeilles la quittent pour ne plus y revenir, ce qui tranche avec leur attachement habituel pour leur port d’attache, où leur reine assure la relève.
Photo: Lorsqu’une ruche est atteinte par le syndrome de l’effondrement, les abeilles la quittent pour ne plus y revenir, ce qui tranche avec leur attachement habituel pour leur port d’attache, où leur reine assure la relève.

Albert Einstein a dit un jour que «si l'abeille disparaissait de la planète, l'homme n'aurait plus que quatre années à vivre».

Cette phrase est en soi un cours complet d'écologie! En effet, plus de 80 % des espèces végétales dont dépend l'alimentation des humains ont besoin des abeilles, bourdons et autres insectes pollénisateurs pour être fécondées. Et l'abeille, que les apiculteurs installent à proximité des cultures pour tirer profit de la floraison, a l'avantage de pouvoir être déplacée.

Mais cet insecte domestiqué, qui a commencé à disséminer la vie sur Terre quelque 60 millions d'années avant l'apparition des humains, est aux prises avec un problème qui sévit simultanément sur plusieurs continents: le syndrome de l'effondrement des colonies, dont les véritables causes, encore méconnues, pourraient bien se situer du côté des nouvelles technologies utilisées en agriculture, voire dans nos milieux urbains et industriels.

Au Québec, cette année, les apiculteurs avaient déjà perdu au début de la saison entre 40 et 45 % des ruches. En Ontario, le pourcentage se situe entre 30 et 35 %, tout comme en Alberta, où les besoins de pollinisation sont gigantesques en raison de l'importance des grandes cultures comme le canola, le soja et la luzerne. Aux États-Unis, où l'apport des abeilles à l'agriculture atteint 14 milliards par année, le syndrome de l'effondrement des colonies a fait disparaître cette année entre 60 et 90 % des colonies, selon les régions, soit environ 1,5 million de ruches sur les 2,4 millions dont bénéficiait ce pays. Quelque 90 cultures alimentaires dépendent dans ce pays de ces milliards d'ouvrières aussi méconnues que zélées.

En Europe, le problème est tout aussi aigu. Les apiculteurs allemands déplorent la perte de 80 % de leurs colonies tout comme ceux de Grande-Bretagne, de Suisse, d'Autriche, de Pologne et de Grèce, selon un relevé publié récemment dans la revue Les Échos de France. En Europe, on parle du phénomène «Marie Céleste», du nom de ce navire fantôme retrouvé un jour sans équipage. Dans les milieux scientifiques, on a baptisé le phénomène «syndrome d'effondrement», traduction de l'expression anglaise «Colony Collapse Disorder» (CCD).

Un phénomène mystifiant

Il est extraordinairement intéressant de voir comment un peu partout dans le monde les institutions publiques tentent d'expliquer ce phénomène aux caractères inusités par des causes qui ne remettent pas en question les technologies agricoles ou autres qu'ils valorisent...

Lorsqu'une ruche est atteinte par le syndrome de l'effondrement, les abeilles la quittent pour ne plus y revenir, ce qui tranche avec leur attachement habituel pour leur port d'attache, où leur reine assure la relève. Non seulement la ruche est-elle abandonnée rapidement, comme si un péril majeur la menaçait, mais on ne retrouve que peu de cadavres d'abeilles à proximité et, encore plus surprenant, aucun des insectes qui utilisent habituellement les ruches abandonnées n'ose profiter de l'aubaine.

Les chercheurs ont aussi constaté que les abeilles mortes à proximité de ces ruches abandonnées sont affectées par différents pathogènes comme des virus, champignons, bactéries et mites.

Au Québec, on a parlé d'une épidémie de varroase, du nom du parasite varoa qui nous vient d'Asie. En Ontario, le gouvernement attribuait la perte du tiers des ruches essentiellement aux rigueurs de l'hiver dernier dans son communiqué de juillet, où il annonçait une aide de plusieurs millions à ses apiculteurs. Dans cette province, des cultures fruitières et potagères d'une valeur de 170 millions dépendent du travail des ouvrières pollinisatrices, sans compter les quelque 14 millions tirés de la vente de leur miel.

Aux États-Unis, le Colony Collapse Disorder Working Group formé en 2006 n'a pas réussi à relier le syndrome à la présence d'un ou de plusieurs pesticides utilisés dans le milieu agricole. Mais en Europe, on cherche de ce côté. La France a interdit en 2004 l'utilisation du pesticide Gaucho, une interdiction qui a aussi frappé l'année suivante le Régent, en raison de la fréquence de l'abandon des ruches dans les secteurs où ces produits chimiques étaient utilisés. Mais en mai 2006, l'Autorité européenne de sécurité des aliments soutenait dans un rapport que ces produits étaient sans risques pour les humains et les abeilles. Au Québec, on utilise plusieurs pesticides dommageables aux abeilles dans différentes cultures pollinisées, comme le Matador pour contrôler les épidémies de pucerons dans les champs de soja.

Pour l'instant, les recherches se multiplient dans toutes les directions, y compris vers les émissions électromagnétiques des émetteurs de téléphonie cellulaire. Certains chercheurs pensent que ces émissions pourraient affecter notamment le système gastrique des abeilles ou leur système immunitaire.

Mais l'hypothèse qui semble s'imposer de plus en plus demeure la plus difficile à vérifier. Dans l'entrevue qu'il accordait à la revue française Les Échos, le professeur émérite de l'Université Western Ontario Joe Cummings pense comme d'autres chercheurs français qu'on est probablement en face d'un cocktail de causes qui frapperaient en synergie le système immunitaire des abeilles. Une déficience immunitaire ouvre par définition la porte aux afflictions les plus diverses, ce qui pourrait expliquer que les recherches entreprises jusqu'à présent n'arrivent pas à déterminer une cause unique.

Cette explication mettrait ainsi en cause simultanément les champignons parasites, parfois utilisés dans la lutte biologique contre des ravageurs de cultures agricoles, les virus, bactéries, pesticides et même les ondes électromagnétiques.

Plusieurs mettent aussi en cause les cultures OGM d'espèces végétales auxquelles on a parfois greffé des insecticides qui pourraient se retrouver dans le pollen. On sait que les cultures OGM peuvent contaminer des semences naturelles par pollinisation, ce qui pourrait affecter les abeilles à l'origine du transport de ces gènes. Mais voilà une piste que les organisations agricoles et les gouvernements n'aiment pas évoquer, et encore moins fouiller. Un fait intéressant a été noté au Québec à ce sujet: les ruches installées aux abords des cultures biologiques seraient moins affectées que les autres, soutiennent quelques producteurs. Pour obtenir leur certification biologique, les apiculteurs doivent installer leurs ruches à au moins trois kilomètres des cultures agricoles non certifiées parce qu'on y utilise soit des pesticides ou des plantes OGM, soit les deux. Il faudrait cependant une étude plus globale pour pouvoir établir dans ce cas un lien de cause à effet.

La perte d'importantes populations d'abeilles domestiques et leur fragilité croissante force le milieu agricole à réagir à court terme. Le recours essentiel aux pollinisateurs a engendré un nouveau métier, celui de locateur d'abeilles. Ces apiculteurs nouveau genre vont se déplacer aux frais des agriculteurs ou cueilleurs de petits fruits, comme les bleuets. Ces nouveaux locateurs de pollinisateurs proposent aujourd'hui à leurs clients non plus seulement l'abeille domestique, Apis mellifera, présente sur Terre 60 millions d'années avant les premiers hominidés, mais aussi des abeilles moins productives en miel, comme la découpeuse de la luzerne, plus résistante au syndrome. Au Nouveau-Brunswick, des apiculteurs proposent même une «nouvelle» solution en réalité fort ancienne, le bourdon, lequel s'active à des températures aussi basses que 10 °C alors que l'abeille domestique n'est vraiment productive qu'au-dessus de 18 °C.

Deux conclusions s'imposent qui nous ramènent au vieil adage voulant qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi. Un adage qu'il faudrait, en version moderne, jouer sur l'air de L'Apprenti sorcier peut-être?

- Lecture: Champignons communs du Québec et de l'Est du Canada, par Raymond McNeil, Éditions Michel Quentin, 431 pages. La saison des champignons bat son plein et ce nouveau guide pratique, plus petit que le véritable ouvrage publié l'an dernier par M. McNeil, est fort bien conçu car on y trouve les espèces les plus courantes et les plus susceptibles d'intéresser les amateurs. Très bien illustré, ce guide d'identification sera particulièrement utile sur le terrain parce qu'il va à l'essentiel et de façon schématique.
10 commentaires
  • Pierre Bigras - Inscrit 24 août 2007 07 h 55

    Le mur écologique

    Toute civilization finie, tôt ou tard, par se heurter à une limite écologique. Toute civilization semble condamner à franchir cette limite à cause de sa logique interne. Je ne dis pas que des signaux du stress ainsi induit dans les systèmes agricole et économique ne sont pas ressentis par les membres de ces sociétés, mais de toute évidence la logique économique, les intérêts des groupes au sommet de la pyramide sociale, font toujours en sorte qu'une fois dans le mur, on continue à foncer. La salinisation des terres du Tigre et de l'Euphrate l'effondrement des cités états des Maya, la civilization de l'Île de Pâque, etc.

    Pour notre civilization industrielle, alors qu'on aurait pu penser que le mur se situait du côté des réserves énergétiques d'hydrocarbures, c'est du côté de l'agriculture, sous la forme d'un fléau qui s'abat sur les travailleuses anonymes que les symptômes se font sentir de manière les plus inquiétantes.

    Pierre Bigras
    Saint-Émile-de-Suffolk

  • André Fauteux - Inscrit 24 août 2007 08 h 15

    Étude allemande et Einstein

    Les chercheurs Allemands postulent que les radiofréquences désorientent les abeilles:
    http://www.hese-project.org/hese-uk/en/niemr/warnk
    http://agbi.uni-landau.de/material_download/IAAS_2

    Article donnant présentant tout le contexte de la pollution électromagnétique vs les abeilles:
    http://www.newmediaexplorer.org/sepp/2007/03/06/
    millions_of_bees_die_are_electromagnetic_signals_to_blame.htm

    Ce site dit qu'il n'existe aucune preuve que la citation était celle d'Einstein:
    http://www.snopes.com/quotes/einstein/bees.asp

  • Louis Gaudreau - Abonné 24 août 2007 08 h 23

    La prophétie d'Einstein et celle des mayas

    Selon Einstein l'humanité n'aurait plus que 4 ans à vivre sans abeilles. Dans 4 ans nous serons en 2012. Si la tendance se poursuit, nous accomplirions ainsi non seulement sa vision mais aussi la prophétie des indiens mayas qui prévoyaient alors un changement radical de paradigme.

    Chez moi, en Gaspésie, mes pommiers ne produisent aucune pomme pour la première fois en 15 ans. J'aimerais bien penser qu'il ne s'agit que d'une coincidence. Mais je m'interroge...

  • Robert Henri - Inscrit 24 août 2007 09 h 01

    C'est curieux mais...

    C'est curieux mais... Je ne sais pas pour vous ... je me fout éperdument de qui est la citation, Einstein ou Ti-Coune. Ce que je vois c'est qu'on a une autre indication de ce qu'on fait à la planète au nom du profit et du développement jamais durable. Les grenouilles aussi, qui sont reconnues comme un baromètre environnemental, sont mal en point. Comme pour les abeilles, c'est partout sur bonne vieille Terre.

  • william morris - Inscrit 24 août 2007 10 h 32

    L'homme corrompt ses sociétés

    Bonjour,

    Les abeilles semblent subir les effets de la corruption naturel par l'homme. Les abeilles constituent une société qui fonctionne bien quand on la laisse tranquille.

    Peut-on étendre le concept aux sociétés humaines dans des états de droit. Grosso modo, les états qui se sont formés lentement, pour ainsi dire naturellement, ne réagissent pas nécessairement bien aux interventions importantes venues de l'extérieur.

    Le lecteur ne peut-il pas trouver des exemples à l'etranger ? Et pourquoi pas chez nous, au Québec ?

    Qu'en pensez-vous ?

    Respectueusement soumis.

    William Morris
    www.lemont.canalblog.com