Algues bleues: de mal en pis

L'épidémie d'algues bleues-vertes qui frappe le Québec ne cesse de prendre de l'ampleur, alors qu'on a atteint hier le chiffre de 71 plans d'eau touchés, soit le même nombre que le total des cas recensés à la fin de l'été 2006. C'est donc dire que 2007 détiendra assurément un triste record en la matière. Uniquement hier, six lacs ont été ajoutés à la liste de surveillance dressée par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP).

Le problème prend à ce point de l'ampleur, jour après jour, que la Fédération québécoise des municipalités presse maintenant le premier ministre Jean Charest de s'engager de pied ferme dans la lutte contre les cyanobactéries. Le président de la Fédération, Bernard Généreux, estime que Québec doit absolument dépasser l'étape des initiatives volontaires pour imposer des mesures plus sévères afin de freiner la propagation galopante des algues bleues.

Selon lui, la sensibilisation des riverains est loin d'être suffisante. L'urgence d'agir est d'autant plus évidente, selon M. Généreux, que 80 % des Québécoises tirent leur eau de sources de surface et que, dans ce domaine, les problèmes qu'on connaît pourraient avoir des conséquences désastreuses sur l'approvisionnement de la province.

Malgré cet appel pressant, pas question pour le gouvernement d'y aller de mesures coercitives. On préfère encore miser sur la sensibilisation et l'éducation pour inciter les citoyens à changer leurs comportements. «Le coercitif, je n'y crois pas», a laissé tomber hier Marc Simoneau, analyste en milieux aquatiques au MDDEP.

«Les gens espèrent toujours que le ministère de l'Environnement va sortir le gros règlement et va l'imposer à tout le monde», a-t-il poursuivi. Or, «on ne peut pas toujours sortir le bâton et faire des menaces pour dire aux gens : "Si vous ne respectez pas la réglementation, on va vous mettre à l'amende"», juge-t-il. Pas question de mettre éventuellement en place un système de contraventions. «Une amende de 500 $ pour quelqu'un qui coupe des arbres, ça veut dire quoi si la maison en vaut un demi-million?, a demandé M. Simoneau. Dans certains cas, les amendes ne sont pas suffisantes pour que ce soit dissuasif.»

Le porte-parole du MDDEP a tenu à souligner que l'implantation de mesures juridiques strictes ne réglerait pas le problème à court terme. «C'est sûr que si demain matin on avait une grosse police qui faisait le tour de tous les lacs et qui vérifiait chaque fosse septique et qui ordonnait de mettre des arbres partout, oui, peut-être qu'à terme ça changerait les choses, croit-il. Mais même si tout le monde le faisait en même temps, il faudrait calculer plusieurs années avant qu'il y ait un impact. Ce qui est rendu dans le lac, ce qui a été transporté là depuis 15 ou 20 ans ne va pas disparaître du lac.»

Il a ainsi tenu à rappeler que la situation que connaît actuellement le Québec est le fruit d'années de négligence. «Dans la plupart des cas, la présence humaine se traduit trop souvent par le déboisement, l'envahissement des rives, la mise en place de pelouse et la fertilisation de tout ça», a expliqué l'analyste du ministère. On a donc transporté beaucoup de matière fertilisante dans nos cours d'eau.»

Selon lui, la pression sur les lacs de villégiature est encore plus grande depuis que plusieurs personnes, qui utilisaient auparavant leur résidence riveraine comme chalet, en font maintenant leur résidence principale. «On assiste à un virage complet, a dit Marc Simoneau. On a des gens retraités qui vont s'installer à leur chalet, qui en font leur résidence permanente, on installe une laveuse et un lave-vaisselle. Si les installations septiques à l'époque n'étaient pas à niveau, à l'époque c'était tolérable, parce qu'on les utilisait seulement deux mois par année. Maintenant, si on a cette pression autour des lacs qui devient de plus en plus permanente», les apports d'éléments susceptibles de favoriser la prolifération d'algues bleues-vertes vont augmenter.

Et avec un été 2007 marqué par de nombreux épisodes pluvieux, les fertilisants comme le phosphore ont été plus facilement drainés vers les cours d'eau. Maintenant, si on connaît une période plus ensoleillée, et donc également plus chaude, le nombre de plans d'eau touchés devrait croître rapidement. Hier, six lacs ont été ajoutés à la liste du ministère. Parmi ceux-ci, quatre ont connu leur premier épisode d'algues bleues-vertes cette année seulement. Les régions les plus touchées sont les Laurentides (23 lacs), l'Estrie (11), Lanaudière (10), Chaudière-Appalaches (8) et la Montérégie (6).

Les municipalités interpellées

Le porte-parole du MDDEP renvoie du même coup la balle dans la cour des municipalités. «Les municipalités ont des moyens de faire des règlements», a-t-il indiqué. «Le ministère a confié un mandat aux municipalités, celui de gérer la problématique des installations septiques des résidences isolées, a-t-il rappelé. Encore faut-il que les municipalités l'appliquent et fassent en sorte de vérifier les installations septiques des citoyens qui ont des propriétés riveraines.»

À elles de faire en sorte «qu'on respecte davantage les bandes riveraines, qu'on fasse en sorte de laisser tomber la fertilisation des terrains en façade de lacs et qu'on fasse en sorte de changer nos comportements». De cette façon, «c'est sûr qu'on va améliorer le sort de nos cours d'eau», a prédit M. Simoneau. Il n'a pas été possible d'obtenir la réaction de la Fédération québécoise des municipalités hier, à ce sujet.

«Il ne faut pas qu'on demande toujours au gouvernement de parer aux mauvais coups que les gens font. Je pense qu'on est tous des adultes, on est tous des gens responsables», a ajouté Marc Simoneau. Selon lui, règle générale, «les gens sont assez conscientisés». Et si certains continuent d'adopter des comportements dommageables pour l'environnement, comme le fait de déboiser la rive d'un lac, «je pense qu'il y a une espèce de pression sociale qui va apparaître, a affirmé l'analyste du MDDEP. Elle va faire en sorte que les gens qui vont adopter ces comportements vont se faire regarder de travers par l'ensemble des citoyens autour du lac.»

Le milieu de l'industrie agro-alimentaire, reconnu pour être une source importante de phosphore, n'est pas non plus dans le collimateur de Québec, selon ce qu'a répété hier Marc Simoneau.

Bonne nouvelle au lac Saint-Jean

Par ailleurs, le MDDEP a fait savoir hier que les algues bleues signalées un peu partout autour du lac Saint-Jean ne comportaient pas de risque pour la santé humaine. Les mises en garde concernant la consommation de l'eau et la baignade sont maintenues, mais ce n'est qu'une question de prudence, a dit une porte-parole du ministère, Raymonde Harvey.

L'industrie touristique régionale est évidemment soulagée. La présence de cyanobactéries aurait mis en péril la Traversée internationale du lac Saint-Jean à la nage, qui doit se tenir dans cinq jours.

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