Une pouponnière à ciel ouvert

Le phare de l’archipel du Pot à l’Eau-de-Vie accueille les visiteurs, qui peuvent y passer la nuit. Photo: duvetnor
Photo: Le phare de l’archipel du Pot à l’Eau-de-Vie accueille les visiteurs, qui peuvent y passer la nuit. Photo: duvetnor

Ma compagne marchait devant moi sur le sentier lorsque plusieurs petites gélinottes, grosses comme des poussins de Pâques, se sont envolées dans le froufrou de leurs petites plumes naissantes.

Soudain, un tonnerre de plumes frappant le sol avec rage a littéralement explosé sur ma droite. Mais au lieu de jouer la blessée qui attire le prédateur pour le détourner de ses petits, la grosse boule de plumes brunes s'est élancée dans une course effrénée vers ma compagne, dont elle a visé la cheville. Denyse, qui a déjà péremptoirement détourné un ours du regard et de la voix, a cette fois-ci pris la fuite de saisissement à une vitesse que je ne lui connaissais pas...

Une fois la stupeur passée, nous avons éclaté de rire, car c'était malgré tout une parade inoffensive, calculée pour faire fuir et non pour blesser, la sage finaude ayant retraité à deux doigts des mollets de ma compagne, encore secouée par le choc.

Les amateurs de randonnée pédestre qui fréquentent l'île aux Lièvres en voient de toutes les couleurs avec les couvées de ces «perdrix», sûrement introduites pour tenir compagnie aux milliers de lièvres sauvages de l'endroit, au début des années 90, dix ans après que le projet de préservation de cette île, en face de Rivière-du-Loup, est né dans la tête de Jean Bédard, un biologiste de l'Université Laval qui étudiait la faune de l'endroit depuis des années.

Passer quelques nuitées sur cette île, qui est dans un état de conservation supérieur à celui de bien des parcs nationaux, relève du rêve pour les randonneurs et les observateurs de la nature. Faisant treize kilomètres de long sur un kilomètre et des poussières, l'île aux Lièvres offre un réseau de 45 kilomètres de sentiers tracés de façon écologique, ce qui comprend des kilomètres de rives sauvages auxquelles on a accès à marée basse. Les parcourir avec une paire de jumelles, c'est visiter une des plus vastes pouponnières d'eiders à duvet dont l'observation est possible dans le golfe. Les petits eiders suivent des femelles adultes, qui n'ont pas nidifié, par groupes de dix à vingt. Plus frondeuses et plus fortes, ces femelles défendent ces «crèches» contre les prédateurs, notamment le goéland à manteau noir.

C'est en récoltant la moitié du duvet des nids d'eiders au printemps et en faisant des inventaires de population et des études pour Environnement Canada que Jean Bédard a commencé à ramasser l'argent nécessaire pour acquérir l'île aux Lièvres par le truchement de la fondation Duvetnor. Cette fondation, qui gère aujourd'hui plusieurs îles de la région, assure leur protection et en possède même quelques-unes en propre.

L'ambitieux projet de conservation de Duvetnor, qui a démarré au début des années 90, a vite pris de l'ampleur. Avec le temps, il a englobé l'archipel des îles Pèlerins et les trois îles du petit archipel du Pot à l'Eau-de-Vie, où se rencontrent les cormorans, les guillemots à miroir et les guillemots marmettes de la famille du pingouin, les goélands argentés et à bec cerclé ainsi que les redoutables goélands à manteau noir.

L'île aux Lièvres, située à l'ouest de l'île Verte, plus développée, a failli devenir le port méthanier dont Québec et Ottawa ont autorisé la construction cette semaine à Gros-Cacouna, à portée de vue. Ce projet d'envergure modifiera le paysage maritime du côté est de l'île sans pour autant altérer la quiétude nécessaire à la reproduction des eiders, ce qui est à souhaiter. L'île aux Lièvres avait été achetée pour devenir un port méthanier quand Jean Bédard a voulu l'acquérir pour la placer plutôt sous le signe du développement durable. Mais les promoteurs l'ont plutôt mise en vente par le courtier en îles vierges Vladi Private Island. C'est en quêtant des fonds à gauche et à droite que Duvetnor a fini par l'acquérir, en 1986, à un prix beaucoup plus élevé que ce qu'il aurait dû débourser auparavant, avant que le trésor public et les fonctionnaires ne se pointent dans le dossier.

Finalement, Duvetnor a multiplié les activités et les investissements et a scellé des alliances avec différents partenaires en conservation. La fondation gère aujourd'hui le groupe d'îles en face de Rivière-du-Loup, où la mission de conservation se poursuit grâce aux fonds que génèrent toujours la récolte du coûteux duvet d'eider, les excursions en mer et les divers séjours dans les îles.

Aujourd'hui, on peut vivre à l'île aux Lièvres une expérience où l'isolement et la quiétude insulaires se conjuguent avec la randonnée et l'observation. Des campings sauvages dans l'ouest de l'île et un camping tout près du port d'arrivée s'ajoutent à la possibilité de louer des chalets ou d'acheter des séjours à l'auberge locale, dont la cuisine santé a une réputation loin d'être surfaite.

Après avoir été invités à l'île aux Lièvres, que nous avons parcourue dans tous les sens en soutenant vaillamment les attaques de perdrix et en prenant garde de ne pas écraser les lièvres sur les sentiers — l'un d'eux est presque venu renifler mes bottes de marche! —, nous avons passé notre dernière nuit au phare méticuleusement restauré de l'île du Pot à l'Eau-de-Vie.

Ce n'est certes pas l'endroit pour faire de la randonnée, surtout en pleine période de nidification, comme à l'heure actuelle. On peut tout juste parcourir 100 mètres sur l'île du phare totalement restauré à la fin des années 80 avec goût et respect du caractère originel. On admire cependant les familles de goélands qui ont établi leurs nids jusque sous le perron du phare et qui se laissent approcher à quelques mètres, un régal pour le photographe amateur.

Le tour en bateau de ce petit archipel est cependant remarquable — et objet d'excursions sans séjour — car sur les falaises et sous la végétation des trois îles se côtoient les nids de cormorans, d'eiders, de goélands et de ces «petits pingouins» que sont les guillemots. Mais on n'y voit pas de phoques comme sur les échoueries de l'île aux Lièvres.

C'est sans contredit la cuisine de Linda, mécanicienne en chef, «gouverneure» de l'île, peintre en bâtiment et animatrice la plus chaleureuse qui soit, qui est le clou de ce séjour voué à la contemplation et à la gastronomie. Astronome amateur de haut calibre, notre hôtesse n'a pas hésité à passer une partie de sa soirée avec nous, rivée à son télescope et les yeux pleins d'étoiles! Ça valait bien les randonnées d'observation des eiders de l'île aux Lièvres.

En transit entre les deux îles — c'était sûrement un coup fumant de la responsable des communications! —, notre bateau a été littéralement cerné par un nombre surprenant de bélugas, adultes et petits encore gris, au point où le capitaine, qui n'en revenait pas de ce spectacle, a dû mettre les hélices au point mort.

Bref, si vous pensez qu'on s'ennuie sur ces îles perdues dans le vaste golfe, vous n'avez jamais visité le royaume de Duvetnor!

- www.duvetnor.com.

À voir en vidéo