Guerre de frontières en eaux glacées

Il y a une reconnaissance implicite mais pas encore formelle de la souveraineté canadienne. En réalité, le Canada demeure dans l’impossibilité matérielle d’arraisonner des navires qui, en hiver, défieraient sa souveraineté.
Photo: Agence France-Presse (photo) Il y a une reconnaissance implicite mais pas encore formelle de la souveraineté canadienne. En réalité, le Canada demeure dans l’impossibilité matérielle d’arraisonner des navires qui, en hiver, défieraient sa souveraineté.

Les États-Unis et le Canada s'acheminent vers une redéfinition fondamentale de leurs stratégies d'occupation et de développement de l'Arctique, ce qui pourrait modifier la physionomie et le sort de cette partie de la planète.

Certes, ce sont les changements climatiques qui devraient en principe modifier le plus profondément la physionomie de ce qu'on appelle le pôle Nord en langage populaire sans trop en connaître les limites, notamment celles des nombreux pays qui s'en divisent le territoire. Mais on sait que le réchauffement du climat va probablement atteindre 10 °C en moyenne dans cette région, soit une des plus fortes hausses moyennes prévues par les modèles scientifiques.

Ce réchauffement intéresse de plus en plus les militaires, les grands armateurs et les industriels, au point où les préoccupations des écologistes risquent de passer à l'arrière-plan. Selon le Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC), la banquise arctique devrait perdre en moyenne de 22 à 33 % de sa surface d'ici 2100, ce qui coïncidera avec la prolongation de la période sans glace, la diminution de l'épaisseur de la banquise et la fonte du pergélisol sur 20 à 30 % de sa profondeur actuelle. Ces changements du climat arctique vont affecter la stabilité des bâtiments, des infrastructures et même des montagnes de ces régions, faisant craindre des affaissements.

Si tous les gouvernements de ce qu'on appelle la couronne circumpolaire s'apprêtent à revoir la sécurité de leurs infrastructures et de leurs équipements dans ces régions, le nombre croissant de navires de haute mer, militaires et commerciaux, ainsi que de sous-marins, notamment dans le passage du Nord-Ouest, forcera inévitablement la redéfinition des frontières, pour ne pas dire leur délimitation pure et simple dans le cas des États-Unis.

Joël Plouffe, coordonnateur de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, explique que ce pays devra trancher un vieux débat au cours des deux prochaines années et que sa décision portera à conséquence, notamment pour ses voisins russe et canadien.

Jusqu'ici, les États-Unis ont toujours soutenu officiellement que les eaux qui baignent l'archipel du Grand Nord canadien sont des eaux internationales puisque le passage du Nord-Ouest relie deux océans. Mais si tel est le cas, tous les pays, qu'il s'agisse de la Russie, de la Chine, de l'Allemagne ou d'un éventuel pays peu amical, pourrait s'y aventurer avec des navires de guerre et des sous-marins, comme s'il s'agissait de la haute mer, que tous peuvent fréquenter librement. Dans un tel cas, plusieurs menaces inédites d'un strict point de vue militaire pourraient éventuellement provenir du Nord. Pensons tout simplement à la possibilité qu'un sous-marin ennemi pénètre incognito dans la baie d'Hudson pour cibler de l'intérieur du continent une grande ville nord-américaine en réduisant à presque rien le temps de réaction d'un système antimissiles.

Si, par contre, les États-Unis en venaient à reconnaître la souveraineté canadienne sur les eaux de l'archipel arctique, ils pourraient partager avec le Canada la responsabilité de patrouiller et de défendre ce territoire, comme les deux pays le font pour d'autres aspects de leur défense. Dès lors, seuls les pays autorisés par le Canada pourraient en principe fréquenter ces eaux et les deux pays pourraient se partager le contrôle de la région. Les Américains patrouillent déjà dans leur secteur à partir de la base navale militaire de Prudhoe Bay, en Alaska.

L'atitude américaine

Deux facteurs vont pousser les États-Unis à réévaluer leur stratégie en matière de sécurité et de développement économique dans cette région, selon le chercheur Joël Plouffe.

Cette semaine, le Congrès américain a amorcé une procédure destinée à obtenir du Pentagone et de la CIA une analyse des impacts des changements climatiques sur la sécurité continentale et les moyens de l'assurer. Quand on sait que les Russes dominent les mers arctiques avec sept brise-glaces à propulsion nucléaire, capables de se mouvoir même à travers la banquise hivernale, alors que les États-Unis n'en ont qu'un seul et que le Canada n'en a aucun, on perçoit déjà les défis administratifs et financiers qui se poseront aux deux pays moins bien équipés d'ici quelques années s'ils veulent être pris au sérieux et affirmer leur souveraineté. Quant aux Russes, «qui sont les maîtres de l'Arctique en hiver», selon le chercheur de l'UQAM, ils ont même accru leur avance en mettant à l'eau en 2006 un sous-marin à propulsion nucléaire qui dépasse par son tonnage tout ce qui existait à ce jour.

Mais — et c'est le deuxième facteur de changement — les États-Unis n'ont pas encore délimité leurs frontières de façon définitive dans cette partie de l'Arctique. Les Américains, explique Joël Plouffe, n'ont pas encore signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Ce pays se considère dans ce domaine comme un cas à part de la communauté internationale en tant que superpuissance et gendarme du monde, ce dont il s'autorise pour prétendre encore aujourd'hui que l'archipel arctique canadien constitue des eaux internationales que les États-Unis ont le droit de fréquenter librement puisque c'est le chemin obligé pour relier l'Atlantique et le Pacifique, comme tous les détroits internationaux.

Le Canada, quant à lui, a défini les «lignes de base» de son territoire national en Arctique en traçant un immense triangle qui englobe ses îles. Cette décision, qui a conféré aux eaux de son archipel arctique le statut d'eaux intérieures en vertu du traité international, a été suivie dans les années 1985-86 par une décision similaire de l'ancienne Union soviétique. Évidemment, le fait de considérer les eaux canadiennes comme des eaux internationales a pour corollaire que les États-Unis considéraient celles des Soviétiques de la même façon, ce qui pouvait avoir un intérêt d'ordre militaire.

Mais en vertu des dispositions du traité, les États-Unis ont jusqu'en 2009 pour tracer leurs frontières maritimes dans la région de l'Alaska en vertu de la technique dite des lignes de base, ce qui conférerait à une portion des eaux arctiques le statut de territoire national états-unien. La possibilité de monopoliser ainsi de grandes richesses halieutiques et pétrolières — ce territoire se trouve juste au nord de Prudhoe Bay, le plus gros gisement pétrolier des États-Unis — pourrait aussi inciter Washington à définir ses frontières dans cette région. Mais Joël Plouffe ne sous-estime pas le poids de l'ancienne idéologie qui avait permis à la vieille thèse des eaux internationales dans l'archipel canadien de perdurer jusqu'à aujourd'hui.

Certes, reconnaît Joël Plouffe, les États-Unis acceptent d'informer le Canada des passages de leurs navires dans les eaux que nous considérons comme étant intérieures. Il y a là une reconnaissance implicite mais pas encore formelle de la souveraineté canadienne. Les autres pays font de même, mais en réalité, le Canada demeure dans l'impossibilité matérielle d'arraisonner des navires qui défieraient sa souveraineté en hiver ou de porter secours à une communauté isolée impossible à rejoindre par avion.

Pour Joël Plouffe, le Canada a vraiment besoin d'au moins deux brise-glaces à propulsion nucléaire plutôt que d'équipements militaires pour affirmer sa présence dans cette région, car les missions de sauvetage de personnes ou de navires ainsi que les interventions en cas d'accident pétrolier ou de catastrophes naturelles seront de plus en plus fréquentes en raison des changements climatiques.

Dernier indice de l'intérêt désormais soulevé par ces questions et de l'accélération des processus décisionnels dans ce domaine, la chaire Raoul-Dandurand organise depuis des mois un important colloque à Montréal, qui portera cette semaine sur ces questions remises à l'avant-plan par le rapport du GIEC.

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