Lagunes de Mercier - Après 40 ans, Québec passe à l'action

Le plan gouvernemental actuellement retenu par Québec mise strictement sur l'aménagement de nouveaux pièges hydrauliques sans recourir à l'excavation et au nettoyage des anciennes lagunes de Mercier, une opération jugée inutilement coûteuse pour la collectivité.

C'est le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, député de la circonscription de Châteauguay, qui a en partie levé le voile sur la nouvelle stratégie gouvernementale lors d'une rencontre avec des gens de son comté, il y a deux jours. Ce que le ministre en a révélé a semé beaucoup d'inquiétude chez ses interlocuteurs, qui réclament depuis des années, comme le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) l'avait recommandé en 1994, le nettoyage complet des anciennes lagunes bourrées de toxiques, qui ont contaminé le sous-sol de ce milieu agricole sur une superficie de près de 30 km². Il s'agit aujourd'hui du deuxième cas le plus grave de contamination d'eaux souterraines au Canada après les étangs de goudron de Sydney, en Nouvelle-Écosse.

Selon les informations obtenues par Le Devoir de diverses sources bien informées, c'est en raison d'une compréhension plus poussée du comportement des toxiques dans le sous-sol de Mercier qu'on estime que l'excavation et le nettoyage des anciennes lagunes ne régleraient pas le problème des eaux souterraines.

Cette contamination des eaux souterraines, qui n'a suscité aucune solution permanente après presque 40 ans de débat public, résulte des autorisations qu'avaient accordées la Régie des eaux du Québec et le ministère de la Santé à la société LaSalle Oil Carriers, qui y a rejeté les huiles usées et les déchets de l'industrie pétrochimique de Montréal entre 1968 et 1972. Québec devait par la suite autoriser la construction d'un incinérateur de déchets toxiques organiques sur cet emplacement pour y détruire les toxiques présents dans les lagunes. Mais les propriétaires de l'incinérateur, comme l'avait révélé une enquête de la Société pour vaincre la pollution (SVP) et de la police verte de Québec, ont déversé en secret d'autres toxiques dans les lagunes, ce qui a provoqué l'ordonnance du ministre Paradis en 1992. Tricil, une entreprise vendue par la suite à Laidlaw, a contesté sa responsabilité devant les tribunaux, où le dossier est enlisé depuis 14 ans. De récents pourparlers avec le nouveau propriétaire américain semblaient devoir déboucher sur une solution mais, peu avant les élections, l'entente de principe patiemment élaborée a été littéralement déchirée. C'est ce qui a mené Québec à faire ce qui avait été prévu en 1992 sans avoir de suites, c'est-à-dire passer à l'action et facturer les propriétaires des lagunes par la suite, comme l'autorise la Loi sur la qualité de l'environnement.

Selon les sources du Devoir, la Direction des eaux souterraines du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs est convaincue, grâce à l'analyse du comportement des «liquides immissibles denses» (LID) — huiles, phénols, composés organiques volatils, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), etc. —, qu'il faudra continuer de pomper les eaux contaminées, présentes dans le roc profond, et traiter ces eaux pendant encore des générations même si les lagunes étaient complètement excavées et nettoyées.

Le nouveau plan mis au point par le ministère repose en effet sur des analyses plus fines et plus complètes que celles disponibles au moment de l'audience publique du BAPE de 1994. Selon ces analyses, une grande partie des contaminants toxiques purs s'est infiltrée dans le roc fracturé, lui-même situé à 30 mètres sous la surface. La migration et l'étendue croissante de la nappe contaminée présente dans le roc fracturé obligent Québec à en freiner la progression par un «piège hydraulique», c'est-à-dire en créant par des pompes un appel d'eau qui inverse le trajet de l'eau dans le roc au lieu de la laisser filer vers Sainte-Martine et son point d'aboutissement naturel, la rivière Châteauguay.

Québec entend donc investir une vingtaine de millions pour installer de nouveaux équipements de pompage, répartis autour des lagunes selon une toute nouvelle stratégie. Un premier puits serait installé «en amont» du site, avant que l'eau saine n'alimente la dispersion des contaminants maintenant installés soit sur le fond du banc de sable et de gravier, soit dans le roc fracturé, situé sous ces matériaux perméables. En pompant cette eau qui n'est pas contaminée, les ingénieurs estiment pouvoir réduire la vitesse de l'eau souterraine qui pénètre à cet endroit et réduire d'autant les quantités à pomper en aval, ce qui accroîtra l'efficacité des pièges de ce côté dans les zones contaminées.

En aval des lagunes, un premier piège hydraulique serait aménagé dans l'esker souterrain situé entre la surface et le roc profond, formé de gros gravats. On retrouve à la base de cet esker une grande partie des contaminants qui y reposent depuis des années et que les lagunes n'enrichiraient que très peu maintenant, soutient-on, les toxiques solubles ayant migré au fond depuis longtemps. Un deuxième piège hydraulique cette fois-ci serait installé dans le roc fragmenté pour y capter les eaux en contact avec les contaminants avant qu'elles ne filent en direction de Sainte-Martine et de la rivière Châteauguay. Comme ces eaux contaminées seront plus riches en contaminants si on réduit le débit de la nappe par le pompage en amont, Québec devra vraisemblablement revoir le système de traitement de ces eaux contaminées pour ajuster la performance de son usine aux nouvelles caractéristiques des eaux attirées dans les deux pièges hydrauliques.

Selon un spécialiste consulté par Le Devoir, «même si on enlevait toute la contamination présente dans les lagunes et qui s'y est relativement stabilisée et si on nettoyait jusqu'au roc, il faudrait encore miser sur une usine et des pièges hydrauliques pendant des générations, à moins d'enlever le roc lui-même sur une profondeur de 15 mètres de profondeur et sur une surface atteignant probablement 300 mètres carrés. Il vaut donc mieux optimiser l'emplacement des pièges, dont la présence est inévitable, qui vont faire tout le travail».

Comme le site de Mercier n'est pas un site orphelin, Québec n'a pas négocié avec Ottawa le versement de sommes aussi élevées que les 400 millions de dollars qui seront investis conjointement avec la Nouvelle-Écosse pour traiter les étangs de goudron de Sydney d'ici 2014. Le site de Sydney sera complètement excavé. Son contenu, qui comprend des métaux lourds, des dioxines et des BPC — ce qu'on ne trouve pas à Mercier —, sera neutralisé et stabilisé chimiquement par incorporation dans du ciment, lequel sera enfoui dans une gaine étanche. Les étangs de Sydney contiennent environ 750 000 mètres cubes de sols contaminés.

À Mercier, le site contenait environ 450 000 mètres cubes de sols contaminés, dont environ 15 000 mètres cubes de produits toxiques «purs», pourrait-on dire. Il resterait environ 300 000 mètres cubes dans les lagunes, pour l'instant couvertes de terre. On évalue autour de 40 millions de dollars le coût de l'excavation de cette masse de sols contaminés, une somme qui ne comprend pas leur élimination. L'imperméabilisation des lagunes devrait aussi être améliorée, estiment les spécialistes à Québec, afin de réduire l'apport d'eau dans la nappe souterraine. On a relevé dans les eaux contaminées de Mercier quelque 145 produits chimiques différents, dont une partie est éliminée à l'usine de traitement gouvernementale par... évaporation à l'air libre. Mais ce processus respecte les normes sur la qualité de l'air, ajoute-t-on aussitôt.

En 1994, le BAPE avait évalué entre 16 et 32 millions la solution de Laidlaw, assez semblable à celle que privilégie le ministère aujourd'hui parce qu'elle reposait sur une réduction des apports en eau et un pompage indéfini, dont les coûts auraient été refilés à la collectivité. Le coût de la solution des experts embauchés à l'époque par le ministère de l'Environnement avait été évalué entre 40 et 60 millions. Elle comprenait l'excavation des lagunes, le confinement physique de la source de contamination et un pompage indéfini là aussi. Le BAPE, qui proposait une approche étapiste, estimait que toute solution coûterait néanmoins des dizaines de millions. Mais il proposait à court terme «l'enlèvement des contaminants les plus accessibles» pour faciliter l'accès aux sols contaminés plus en profondeur.